Paris, le 18 février 1839.
Mon cher monsieur, le cabinet fait dire partout que voter pour lui,
c'est voter pour la paix; voter pour l'opposition, c'est voter pour la
guerre.
Le 16 janvier dernier, dans le débat de l'adresse, je disais à la
tribune:
«Il y a huit ans, la France et son gouvernement se sont engagés dans la
politique de la paix. Ils ont eu raison. J'ai soutenu cette politique;
je l'ai soutenue ministre et non ministre, sur tous les bancs de cette
chambre. Je suis convaincu, convaincu aujourd'hui comme alors, que la
moralité comme la prospérité de notre révolution la conseillait, la
commandait. Je lui suis et lui serai éternellement fidèle.»
Répétez, je vous prie, répétez partout ce que je disais il y a un mois,
ce que je répète aujourd'hui. Oui, nous avons voulu, nous voulons
toujours la paix. Et la paix n'est sûre qu'avec notre politique. Le
ministère, qui en parle tant, la compromet.
Quel homme sensé voudrait aujourd'hui la guerre?
Nous l'avons faite vingt ans, pour nous affranchir, pour nous établir.
Nous avions besoin, nous France nouvelle, d'abord d'être maîtres chez
nous, puis de prouver à l'Europe notre force et d'y prendre notre rang.
Le but est atteint, bien atteint. Nous sommes maîtres chez nous. En 1830
nous l'avons bien fait voir. L'Europe l'a reconnu. Et quant à la gloire,
ce baptême des peuples, quel vieil État, quelle antique race a plus à
raconter que nous n'avons fait?
A nos fiers combats pour notre indépendance et notre rang parmi les
nations, deux esprits se sont mêlés, l'esprit de propagande et l'esprit
de conquête. De cela nous avons reconnu le mal; nous n'en voulons plus
aujourd'hui.
La propagande de la vérité par la force, c'est la corruption de la
vérité; la violence au nom de la liberté, c'est la ruine de la liberté,
d'abord pour les vaincus, puis pour les vainqueurs. Nous ne sommes
pas les fils du Coran. Nous respectons les idées, les sentiments, les
institutions, les droits d'autrui, comme nous voulons qu'on respecte
les nôtres. Nous avons foi dans l'intelligence et dans le temps. Nous
aspirons à donner au monde le spectacle de la civilisation libre, vraie,
générale, de cette civilisation vers laquelle l'Europe marche depuis
tant de siècles. Nous croyons que ce spectacle est un grand exemple et
suffit à notre grandeur.
La paix nous est chère dans l'intérêt de la moralité nationale. Nous
souhaitons passionnément de voir régner parmi nous l'esprit d'ordre,
l'esprit de famille, le respect du droit, la confiance dans l'avenir.
Nous honorons surtout l'intelligence, le travail, les bonnes moeurs.
Nous voulons que les ambitions se règlent, que les âmes s'apaisent,
que les esprits s'éclairent, qu'il y ait dans la vie sociale beaucoup
d'activité et peu de hasard.
Nous entrons seulement dans la carrière de la prospérité publique. Grâce
à Dieu, elle est déjà grande et grandit chaque jour. Notre agriculture
se perfectionne, notre industrie se développe, notre commerce s'étend;
mais que nous sommes encore loin de ce que nous pouvons, de ce que nous
devons être! Les capitaux ne suffisent pas au travail; les lumières ne
suffisent pas au bon emploi des capitaux. En tout genre, et soit qu'il
s'agisse de moyens matériels ou intellectuels, d'administration publique
ou d'affaires privées, que de lacunes à combler, que de progrès à
faire! Progrès qui doivent pénétrer partout, se répandre sur toutes les
conditions, qui ne seront vraiment satisfaisants que lorsque la société
tout entière y aura pris part, et pour le travail et pour les fruits.
A tout cela il faut la paix, la paix longue, la paix assurée. C'est
aujourd'hui la conviction de tous, le désir de tous. L'Europe veut la
paix comme la France. En France, le pays la veut comme le gouvernement
du Roi. C'est l'un des plus beaux titres de notre monarchie à la
reconnaissance publique que sa constance dans la politique de la paix.
Et s'il est permis de parler de soi en de si grandes choses, moi aussi
je me suis constamment associé à cette politique; moi aussi j'ai
proclamé et mis en pratique à cet égard, et dans les plus difficiles
épreuves, la plus ferme conviction.
Mais il ne suffit pas de désirer, il ne suffit même pas de vouloir.
Telle est la faiblesse de l'homme que, contre sa pensée, contre son
voeu, il peut être conduit par ses propres actes, par ses propres
fautes, au résultat même qu'il redoute le plus et s'efforce le plus
d'éviter.
C'est ce péril que nous fait courir le cabinet du 15 avril. C'est la
conséquence de sa politique. Il compromet la paix au lieu de l'affermir.
La paix peut être compromise de deux manières:
Par une politique faible, peu digne et qui blesserait l'honneur
national;
Par une politique imprévoyante, malhabile, et qui conduirait mal les
affaires.
La France est susceptible, très-susceptible pour la dignité de sa
vie nationale et de son attitude dans le monde. Grâces lui en soient
rendues! La susceptibilité publique, populaire, ce sentiment soudain,
électrique, un peu aveugle, mais puissant et dévoué, c'est l'honneur,
c'est la grandeur des sociétés démocratiques; c'est par là que,
malgré leurs inconséquences et leurs faiblesses, elles se relèvent et
retentissent avec éclat dès que cette noble fibre est émue. Et que le
gouvernement le sache bien: elle peut paraître molle, inerte, et tout à
coup s'émouvoir, s'ébranler, et tout agiter par son ébranlement. Vous
aimez la paix; vous voulez la paix. Prenez soin, grand soin de la
dignité nationale; donnez-lui satisfaction et sécurité. Si elle doute,
si elle s'inquiète, inquiétez-vous aussi pour la paix. Ses biens sont
grands et doux; mais un pays libre ne les achètera pas longtemps au prix
d'une souffrance morale et d'un malaise offensant.
C'est d'ailleurs une situation si commode, une si grande force pour le
gouvernement que de se mettre en sympathie avec la fierté nationale et
de s'en faire un bouclier! Que d'embarras il peut s'épargner, que de
questions il peut résoudre par ce seul moyen! En toute occasion, à
chaque instant, ces étrangers, à qui vous avez à faire, vous observent,
vous tâtent. Qu'ils vous sachent fiers et fermes, ils mesureront, ils
contiendront leurs paroles, leurs actes; ils y regarderont à deux fois
avant d'engager une question et de courir une chance contre vous. Mais
s'ils vous trouvent, s'ils vous sentent un peu timides, irrésolus,
enclins à éluder, à céder, croyez-vous qu'ils vous feront des conditions
meilleures, qu'ils vous traiteront avec plus de ménagement? Tout au
contraire: ils insisteront, ils presseront, ils inquiéteront; ils se
soucieront peu de vous susciter des affaires, ils compteront peu avec
vous. Et la paix, chargée d'embarras, de questions, d'ennuis, de
dégoûts, deviendra de plus en plus incommode, difficile, et se trouvera
enfin en péril, quoi que vous ayez fait pour la maintenir.
Que sera-ce si les affaires sont conduites d'ailleurs avec légèreté,
imprévoyance, sous l'empire des premières impressions, dans le seul but
d'échapper aux embarras du moment, de se ménager une réponse évasive, de
sauver passagèrement les apparences; sans cette puissance d'attention et
de mémoire qui tient compte de tous les faits, sans cette prudence et
cette maturité de dessein qui préviennent les démarches inconsidérées,
et ne sacrifient jamais à la commodité du présent la sécurité de
l'avenir?
Croyez-vous, mon cher monsieur, qu'à de telles conditions, avec une
telle conduite, en présence de la dignité nationale attristée et
froissée, au milieu d'affaires étourdiment entamées et de plus en plus
compliquées, la paix soit bien forte et bien sûre? Croyez-vous que ce
soit là vraiment la politique de la paix?
Interrogez les faits, les faits récents, avérés. Ils parlent bien plus
haut que moi. Ils étalent partout, dans nos relations au dehors, la
faiblesse, l'imprévoyance, la légèreté du cabinet, et leurs périlleuses
conséquences. Ils montrent la paix par lui sans cesse compromise et près
de nous échapper.
En Suisse, pour éloigner de notre frontière un jeune insensé, il a fallu
mettre en mouvement un corps d'armée; et nous nous sommes vus à la merci
de Louis Bonaparte et des radicaux de Thurgovie, qui étaient, avec
quinze jours d'obstination, parfaitement maîtres de nous contraindre à
faire la guerre à un peuple ami, et très-utile ami.
Pourquoi?
Parce que le cabinet n'avait pas maintenu, dans nos rapports avec ce
peuple, notre bonne, notre naturelle politique, la politique adoptée par
ses prédécesseurs. Parce qu'il avait entamé et conduit ses réclamations
contre le séjour de Louis Bonaparte en Suisse, étourdiment, confusément,
sans discernement ni prévoyance, d'une façon offensante pour la Suisse,
et qui ne laissait, à la Suisse ni à nous-mêmes, aucune voie pacitique
et honorable pour sorlir d'embarras.
En Belgique, les choses en sont venues aux dernières extrémités. Les
passions révolutionnaires ont été mises en mouvement. Le peuple belge
et son roi se trouvent engagés, compromis, placés entre une résistance
impossible et une retraite....peu digne.
Pourquoi?
Parce que le cabinet n'a pas osé prendre, dès le début de l'affaire, une
résolution nette et ferme; parce qu'il n'a pas su influer sur l'Europe,
si cela se pouvait, pour obtenir, quant au territoire, des modifications
favorables à la Belgique; et si cela ne se pouvait pas, sur la Belgique,
pour la décider promptement à l'exécution du traité, et épargner ainsi
aux Belges la déplorable alternative où ils sont aujourd'hui, à nous la
triste attitude que nous tenons, à nous et aux Belges des inconvénients
graves et peut-être de graves périls.
Au Mexique, nous avons eu un succès, de la gloire. Le succès et la
gloire n'ont rien fini. Nos compatriotes sont maltraités, opprimés,
proscrits, chassés par le gouvernement mexicain plus violemment que
jamais. La lutte est devenue plus âpre et l'issue plus obscure. Nous
sommes entraînés là dans une entreprise infiniment plus grande que son
motif et son but, où les moyens, les sacrifices, le terme sont également
difficiles à prévoir. Nous sommes en guerre à plus de deux mille lieues
de notre pays, en face des déserts et des Barbares, également en peine
d'avancer et de revenir.
Pourquoi?
Parce que le cabinet n'a point prévu les difficultés de l'entreprise;
parce que, au début, il l'a laissé languir, faute de moyens suffisants
et bien combinés; parce qu'il n'a pas su engager là, dans notre cause,
les grandes nations commerçantes qui y avaient pourtant des intérêts
analogues, l'Angleterre et les États-Unis, par exemple; et qu'il nous a
placés au contraire envers elles dans une situation très-épineuse, et
qui le devient beaucoup plus en se prolongeant.
Ainsi, partout où nous avons eu des affaires, elles se sont compliquées,
aggravées. La paix y a été compromise: la guerre en est sortie, ou bien
a été ou bien est encore sur le point d'en sortir.
Et pour un grand peuple, pour la France, il n'y a pas moyen de n'avoir
point d'affaires. Il n'y a pas moyen de se retirer de toutes parts comme
d'Ancône, et de s'isoler comme la république de Saint-Marin. La France
est partout présente, partout intéressée; partout, quand une question
survient, quand un événement éclate, il faut rester, il faut agir.
Partout et toujours vous voulez la paix: vous avez raison, la paix
est excellente; il faudrait aujourd'hui, pour la rompre, des raisons
énormes, des raisons de sûreté et d'honneur national. Mais la paix, la
paix qui convient à la France, est une oeuvre laborieuse, élevée, qui
exige beaucoup d'activité, de courage, de prévoyance, d'ascendant, qui
a ses luttes et veut avoir sa gloire, comme la guerre. Si vous êtes
faibles et imprudents, peu dignes et peu habiles, si vous ne savez pas
plus résoudre les questions par les négociations que par les armes, si
vous les laissez s'élever légèrement ou s'engager profondément en vous
montrant également incapables de les soutenir ou de les prévenir, de les
trancher ou de les dénouer, ne parlez pas de la paix; ne vous dites pas
les ministres de la paix. Vous ne convenez pas plus à la paix qu'à la
guerre. Vous profanez le nom de la paix. Vous compromettez sa durée.
Loin qu'elle vous doive rien, c'est par vous, à cause de vous qu'elle
s'abaisse et dépérit.
Je m'arrête, mon cher monsieur, car notre pays, dans le trouble bien
naturel qui lui reste après tant et de si rudes secousses, redoute
l'expression énergique des sentiments même les plus modérés, et croit
voir de l'exagération dans le langage de toute conviction forte. Mais
tenez pour certain que la politique légère et pusillanime n'est point la
politique de la paix, et qu'entre les mains du cabinet du 15 avril la
paix n'est pas plus en sûreté que l'honneur national.