19 décembre 1635.

Monsieur le comte, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur

de m'écrire jusqu'au n° 98 inclusivement.

Le gouvernement du Roi donne la plus entière approbation à la marche

que vous avez suivie pour empêcher que les intérêts français ne fussent

lésés par les arrangements commerciaux qui se négocient entre l'Espagne

et l'Angleterre. Vous avez très-bien compris que, pour empêcher un

résultat aussi fâcheux, il ne suffisait pas de nous associer, d'après

les traités qui nous assurent le traitement de la nation la plus

favorisée, aux stipulations accordées à l'Angleterre, qu'une égalité

apparente pourrait n'être autre chose que l'inégalité la plus absolue,

et que cette hypothèse deviendrait, par exemple, une réalité dans le cas

où les réductions de droits porteraient sur des produits appartenant

exclusivement ou seulement d'une manière plus particulière à l'industrie

britannique. De pareilles réductions devraient évidemment être

compensées par d'autres, dont les marchandises françaises seraient à

leur tour l'objet. Je dois supposer que c'est là le sens de la promesse

contenue dans le billet de M. Mendizabal, et ma réponse le lui exprime.

En effet, ce serait faire injure à sa loyauté que de penser que, sous

l'apparence d'une déclaration satisfaisante pour nous, il nous aurait

simplement accordé une garantie absolument illusoire et d'autant plus

superflue que, comme je le faisais remarquer tout à l'heure, elle est

explicitement contenue dans les traités qui nous ont donné le droit de

réclamer le traitement de la nation la plus favorisée.

Je suis loin, d'ailleurs, de penser que le moment soit opportun pour la

conclusion des négociations commerciales entamées à Madrid. Le seul fait

de leur existence a déjà donné en France une consistance fâcheuse à

l'opinion qui dès le premier moment, avait représenté M. Mendizabal

comme porté à s'appuyer de préférence sur l'Angleterre, et à diriger

dans ce sens toutes ses combinaisons. Le seul moyen assuré de détruire

peu à peu ces préoccupations, ce serait d'abandonner complètement les

négociations dont il s'agit. Vainement dira-t-on que, lorsqu'elles

seront terminées, leur résultat dissipera toutes les inquiétudes

et calmera toutes les susceptibilités en prouvant qu'elles ont été

conduites dans un esprit également favorable à tous les alliés de

l'Espagne. Quel que fût ce résultat, quelque soin qu'on pût mettre à

tenir, dans les modifications apportées au tarif des douanes, la balance

égale entre les intérêts anglais et français, cette égalité ne saurait

être assez évidente pour qu'il ne s'élevât aucune réclamation de la part

de ceux des intéressés qui, à tort ou à raison, se croiraient lésés. On

peut être certain que nos départements méridionaux, qui déjà subissent

impatiemment les sacrifices imposés à leur commerce par l'appui que

nous prêtons à la cause de la reine Isabelle, accueilleraient avec

empressement les bruits répandus par la malveillance ou par la

prévention sur le dommage, peut-être imaginaire, dont ces innovations

deviendraient pour eux la source. La polémique si vive soulevée dans nos

journaux du Midi par les récriminations imprudentes autant qu'injustes

qu'on s'est permises à Madrid contre les prétendues facilités accordées

à la contrebande en faveur de don Carlos, prendraient bientôt un nouveau

degré de virulence; plus que jamais le gouvernement du Roi y serait

accusé de sacrifier le commerce de la France à celui de l'Angleterre

en s'attachant trop scrupuleusement à l'observation des clauses de la

convention du 22 avril et des articles additionnels, et peut-être se

verrait-il bientôt dans l'impossibilité de résister à des réclamations

qui s'appuieraient, en partie au moins, sur le sentiment blessé de

l'orgueil national; peut-être serait-il contraint, sinon d'abandonner,

au moins de modifier la ligne de conduite que son attachement sincère

pour la cause de la reine lui a, jusqu'à présent, donné la force de

suivre au milieu de tant de difficultés.

C'est à M. Mendizabal à juger s'il est à propos de provoquer de telles

éventualités par des mesures que l'intérêt de l'Espagne ne réclame

certainement pas en ce moment, et que celui de l'Angleterre permet

d'autant plus d'ajourner que, dans l'état où est aujourd'hui la

Péninsule, le tarif des douanes, quelles qu'en soient les prescriptions,

n'oppose certainement pas aux mouvements du commerce de bien puissantes

barrières. Appelez sur ce point, je vous prie, l'attention de ce

ministre. Répétez-lui bien qu'il se flatterait vainement de l'espérance

d'obvier aux inconvénients que je viens de signaler en nous accordant

des avantages égaux à ceux qu'il accorderait à l'Angleterre. Une telle

égalité n'étant pas de nature à être mathématiquement démontrée,

l'aveuglement des passions et des intérêts serait toujours en mesure de

la nier...

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 27 / 76 题