Monsieur le comte, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire jusqu'au n° 98 inclusivement.
Le gouvernement du Roi donne la plus entière approbation à la marche
que vous avez suivie pour empêcher que les intérêts français ne fussent
lésés par les arrangements commerciaux qui se négocient entre l'Espagne
et l'Angleterre. Vous avez très-bien compris que, pour empêcher un
résultat aussi fâcheux, il ne suffisait pas de nous associer, d'après
les traités qui nous assurent le traitement de la nation la plus
favorisée, aux stipulations accordées à l'Angleterre, qu'une égalité
apparente pourrait n'être autre chose que l'inégalité la plus absolue,
et que cette hypothèse deviendrait, par exemple, une réalité dans le cas
où les réductions de droits porteraient sur des produits appartenant
exclusivement ou seulement d'une manière plus particulière à l'industrie
britannique. De pareilles réductions devraient évidemment être
compensées par d'autres, dont les marchandises françaises seraient à
leur tour l'objet. Je dois supposer que c'est là le sens de la promesse
contenue dans le billet de M. Mendizabal, et ma réponse le lui exprime.
En effet, ce serait faire injure à sa loyauté que de penser que, sous
l'apparence d'une déclaration satisfaisante pour nous, il nous aurait
simplement accordé une garantie absolument illusoire et d'autant plus
superflue que, comme je le faisais remarquer tout à l'heure, elle est
explicitement contenue dans les traités qui nous ont donné le droit de
réclamer le traitement de la nation la plus favorisée.
Je suis loin, d'ailleurs, de penser que le moment soit opportun pour la
conclusion des négociations commerciales entamées à Madrid. Le seul fait
de leur existence a déjà donné en France une consistance fâcheuse à
l'opinion qui dès le premier moment, avait représenté M. Mendizabal
comme porté à s'appuyer de préférence sur l'Angleterre, et à diriger
dans ce sens toutes ses combinaisons. Le seul moyen assuré de détruire
peu à peu ces préoccupations, ce serait d'abandonner complètement les
négociations dont il s'agit. Vainement dira-t-on que, lorsqu'elles
seront terminées, leur résultat dissipera toutes les inquiétudes
et calmera toutes les susceptibilités en prouvant qu'elles ont été
conduites dans un esprit également favorable à tous les alliés de
l'Espagne. Quel que fût ce résultat, quelque soin qu'on pût mettre à
tenir, dans les modifications apportées au tarif des douanes, la balance
égale entre les intérêts anglais et français, cette égalité ne saurait
être assez évidente pour qu'il ne s'élevât aucune réclamation de la part
de ceux des intéressés qui, à tort ou à raison, se croiraient lésés. On
peut être certain que nos départements méridionaux, qui déjà subissent
impatiemment les sacrifices imposés à leur commerce par l'appui que
nous prêtons à la cause de la reine Isabelle, accueilleraient avec
empressement les bruits répandus par la malveillance ou par la
prévention sur le dommage, peut-être imaginaire, dont ces innovations
deviendraient pour eux la source. La polémique si vive soulevée dans nos
journaux du Midi par les récriminations imprudentes autant qu'injustes
qu'on s'est permises à Madrid contre les prétendues facilités accordées
à la contrebande en faveur de don Carlos, prendraient bientôt un nouveau
degré de virulence; plus que jamais le gouvernement du Roi y serait
accusé de sacrifier le commerce de la France à celui de l'Angleterre
en s'attachant trop scrupuleusement à l'observation des clauses de la
convention du 22 avril et des articles additionnels, et peut-être se
verrait-il bientôt dans l'impossibilité de résister à des réclamations
qui s'appuieraient, en partie au moins, sur le sentiment blessé de
l'orgueil national; peut-être serait-il contraint, sinon d'abandonner,
au moins de modifier la ligne de conduite que son attachement sincère
pour la cause de la reine lui a, jusqu'à présent, donné la force de
suivre au milieu de tant de difficultés.
C'est à M. Mendizabal à juger s'il est à propos de provoquer de telles
éventualités par des mesures que l'intérêt de l'Espagne ne réclame
certainement pas en ce moment, et que celui de l'Angleterre permet
d'autant plus d'ajourner que, dans l'état où est aujourd'hui la
Péninsule, le tarif des douanes, quelles qu'en soient les prescriptions,
n'oppose certainement pas aux mouvements du commerce de bien puissantes
barrières. Appelez sur ce point, je vous prie, l'attention de ce
ministre. Répétez-lui bien qu'il se flatterait vainement de l'espérance
d'obvier aux inconvénients que je viens de signaler en nous accordant
des avantages égaux à ceux qu'il accorderait à l'Angleterre. Une telle
égalité n'étant pas de nature à être mathématiquement démontrée,
l'aveuglement des passions et des intérêts serait toujours en mesure de
la nier...