Le Roi a jugé convenable de vous prescrire, dans les circonstances
actuelles, une démarche directe auprès de la reine Christine. Sa Majesté
a pensé que le moment était venu de faire ouvertement connaître à cette
princesse de quelle manière nous envisageons la situation de l'Espagne,
et quel jugement nous portons sur la marche que son gouvernement a
suivie jusqu'à ce jour. Mais, dans une dépêche destinée à être placée
sous les yeux de la régente, il était impossible de faire entrer
certaines considérations, de développer certains aperçus sans affaiblir
le caractère d'une communication faite au nom même du Roi. Nous devions
donc, Monsieur le comte, vous laisser le soin d'exposer de vive voix à
la reine Christine bien des observations, bien des conseils dont l'effet
pouvait être d'autant plus sûr qu'ils lui seraient présentés, pour ainsi
dire, dans l'abandon d'un entretien confidentiel. C'est ainsi, par
exemple, qu'en discutant la question des Cortès, vous n'omettrez point
de faire ressortir combien il est essentiel d'offrir, dans le mode de
formation de la représentation nationale et particulièrement dans la
constitution de la Chambre haute, ces garanties d'indépendance légale et
régulière non moins nécessaires pour la stabilité du trône de la jeune
Isabelle que conformes aux principes d'une sage et vraie liberté en
Espagne. A cet égard, notre opinion vous est connue. Vous devrez donc
saisir ou faire naître l'occasion d'en instruire la régente. Vous aurez
également à lui démontrer de quelle importance il est que le pouvoir
soit composé d'éléments parfaitement homogènes. Jusqu'ici la composition
du cabinet n'a pas présenté cet accord de principes, cette identité de
vues sans lesquels l'autorité, partagée, tiraillée en sens divers, ne
peut avoir ni force, ni considération. Je ne m'étendrai pas davantage
sur ce sujet; vos rapports me prouvent que je n'ai nul besoin de
vous suggérer les arguments et les avis dont nous désirons frapper
l'attention de la reine Christine.
Du reste, notre intention n'est pas que vous fassiez mystère à M. de la
Rosa du caractère général et de l'objet de la démarche que le Roi vous
prescrit.
V
1° _Le duc de Broglie au comte de Rayneval_,
Paris, 23 mai 1835.
Monsieur le comte, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire jusqu'au n° 32 inclusivement. Le gouvernement du Roi a
appris, avec un sentiment bien pénible, les désordres qui ont agité
Madrid dans la journée du 11 et qui ont mis à une nouvelle épreuve le
courage et le sang-froid de M. Martinez de la Rosa.
Il était facile de prévoir que les derniers événements de la Navarre, en
trompant les espérances qu'on avait fondées sur le général Valdès pour
la conclusion de la guerre civile, augmenteraient en Espagne le
nombre des partisans d'une intervention française. Les esprits sont
naturellement portés, lorsque des circonstances difficiles viennent à se
prolonger, à adopter les moyens qui semblent pouvoir le plus promptement
y mettre un terme, sans beaucoup s'inquiéter des inconvénients qu'ils
ont sous d'autres rapports. Ce qui nous surprendrait davantage, ce
serait que des hommes aussi éclairés que les ministres de la régente se
fussent laissés entraîner à partager cette impression.
Ce n'est pas, Monsieur le comte, que je veuille prononcer ici d'une
manière absolue sur la question d'intervention; elle n'a pas été posée
et par conséquent le conseil n'a pas été appelé à en délibérer. Si elle
se présentait plus tard, notre décision serait surtout déterminée par
l'appréciation des circonstances qui l'auraient fait surgir; mais sans
anticiper sur les éventualités, je crois devoir, dès à présent, appeler
votre attention sur les graves objections que rencontrerait une pareille
mesure.
Les ministres de la régente ne peuvent ignorer combien l'idée d'une
intervention est impopulaire en France. Sans parler même des obstacles
qu'y apporteraient les passions des divers partis, la masse de la
nation, préoccupée de fâcheux souvenirs, n'y verrait qu'une occasion de
charges nouvelles et d'inextricables embarras; et le gouvernement du
Roi, en supposant qu'il lui fût possible de ne pas tenir compte de cette
répugnance, encourrait une responsabilité d'autant plus pesante
qu'il n'aurait pas lui-même une confiance absolue dans le succès de
l'entreprise pour laquelle il se résignerait à la subir.
En Angleterre, une opposition bien autrement sérieuse se prononcerait
contre l'envoi d'une armée française au delà des Pyrénées. Rien,
peut-être, ne serait plus propre à ranimer les vieilles jalousies
nationales. Le ministère actuel, quelles que fussent ses dispositions
personnelles, se verrait forcé de s'associer au sentiment public; et
s'il voulait y résister, il est plus que probable que la faible majorité
sur laquelle il s'appuie lui manquerait bientôt, qu'une administration
prise dans d'autres rangs arriverait au pouvoir, et que, pour obéira
l'impulsion qui l'y aurait portée, elle commencerait par rompre
l'alliance salutaire qui unit aujourd'hui l'Angleterre à la France et à
l'Espagne.
Ce qui n'est pas moins évident, c'est que les autres puissances de
l'Europe verraient l'intervention avec un déplaisir au moins égal;
c'est que sans la combattre ouvertement, elles s'attacheraient à nous
embarrasser dans des complications que la situation générale de l'Europe
rendrait faciles à faire naître. Sans doute cette considération ne nous
arrêterait pas à elle seule; cependant, réunie à toutes celles que je
viens d'indiquer, elle a bien aussi quelque poids.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'intervention condamnée en France
et en Angleterre par l'opinion publique, repoussée dans le reste de
l'Europe par la politique des cabinets, trouverait en Espagne même de
nombreux contradicteurs, qu'elle ôterait en apparence au gouvernement
de la reine ce caractère de nationalité qui est la première des forces
morales, et qu'au contraire, elle grandirait le parti de don Carlos,
en lui fournissant l'occasion de se présenter comme le défenseur de
l'indépendance du pays.
Une nécessité absolue expliquerait seule que le cabinet espagnol se
décidât à braver de telles conséquences en réclamant l'appui d'une armée
française. S'il avait perdu tout espoir de pacifier la Navarre par ses
propres moyens, s'il était fondé à se croire menacé dans son existence
par les progrès de l'insurrection, nous comprendrions qu'en désespoir
de cause, il ne reculât pas devant une ressource aussi extrême.
Heureusement les choses n'en sont pas là, à beaucoup près.
L'autorité de la reine n'a pas cessé d'être reconnue dans la presque
totalité de la monarchie. Presque partout, les tentatives faites en
faveur du prétendant ont été vigoureusement réprimées. Seulement
quelques petits districts montagneux, situés à une extrémité de la
Péninsule, ont pu, jusqu'à présent, grâce aux difficultés du terrain et
à l'énergie, bien connue de leur population, se maintenir dans un état
de révolte qui se rattache plutôt à des griefs particuliers et locaux
qu'à des passions et à des intérêts communs à l'ensemble du pays. Un
chef habile y a réuni, indépendamment des volontaires qui viennent
accidentellement grossir ses rangs, dix à douze mille hommes organisés
avec une sorte de régularité bien qu'assez mal armés; il a de plus sous
ses ordres deux cents chevaux; il dispose de neuf pièces de canon.
Avec cette force, et s'appuyant d'ailleurs sur les sympathies de la
population, il a jusqu'à présent réussi à repousser les attaques de
troupes plus nombreuses, mais composées en majorité de jeunes soldats
inexpérimentés, et engagées dans des positions où le nombre est assez
indifférent, où l'artillerie et la cavalerie ne sont à peu près d'aucun
usage. Mais il est évident que, s'il voulait sortir de ses montagnes, il
perdrait les avantages qui font sa supériorité, et qu'il se verrait
même abandonné, par le plus grand nombre de ses compagnons d'armes; les
Navarrais, les Basques surtout, exclusivement attachés à leur sol, à
leur langue, à leurs institutions, et habitués de temps immémorial à
se considérer comme un peuple distinct du reste de l'Espagne, ne
consentiraient certainement pas à aller se battre loin de leurs foyers,
pour une cause qui ne serait plus celle de leurs franchises et de leurs
privilèges.
Zumalacarreguy, lorsqu'il le voudrait, ne réussirait pas à les entraîner
en Castille, et il ne le voudrait pas parce qu'il sent très-bien qu'au
milieu des vastes plaines qui couvrent le pays, ses chances de succès ne
seraient plus les mêmes.
L'insurrection de la Navarre et de la Biscaye n'a donc en elle-même rien
de directement menaçant pour le trône de la reine Isabelle. Sans doute
par l'effet moral qu'elle produit sur le reste de l'Espagne, elle
constitue un danger que je ne prétends pas méconnaître; elle entretient
une funeste agitation; elle réveille les espérances des partis et leur
ouvre des chances. Il est important, il est pressant d'y mettre un
terme; mais encore une fois, l'état des choses n'a pas ce caractère
d'urgence désespérée qui ne permet plus de s'arrêter au choix des
moyens; et le découragement qui porterait le gouvernement de la régente
à proclamer sa propre impuissance, en demandant notre intervention, ne
serait nullement justifié.
Ce n'est pas certes que nous voulions lui refuser l'appui et les secours
qu'il dépend de nous de lui accorder, sans compromettre à la fois ses
intérêts et les nôtres, si intimement unis dans cette question. Entre
une intervention armée et ce que nous avons déjà fait pour lui, il
existe des termes moyens qui concilieraient bien des difficultés. Ce
n'est pas au gouvernement du Roi qu'il appartient de les désigner au
cabinet de Madrid; nous pouvons être mauvais juges de ce qu'exigent et
de ce que comportent les nécessités de sa situation; mais si, écartant
des idées d'intervention que rien ne justifierait en ce moment, il
s'adressait à nous avec confiance pour nous faire part de ses vues et de
ses besoins, pour nous indiquer ce qu'il pense que nous pourrions faire
pour lui, la question se présenterait sous un tout autre aspect. Ce que
nous lui demandons avant tout, c'est de ne pas ôter à la cause de la
jeune reine, le caractère de l'indépendance et de la nationalité; c'est
que l'emploi des ressources que le gouvernement espagnol obtiendrait de
ses alliés ne fût dirigé que par des mains _espagnoles_.
Quelles que soient les propositions que l'Espagne jugerait à propos de
nous faire, il serait essentiel qu'elle les communiquât en même temps
aux deux autres puissances qui ont pris part au traité du 22 avril, et
que dans une proportion quelconque, elle réclamât aussi leur concours ou
au moins celui de l'Angleterre. Tout ce qui tendrait à mettre hors de
doute le maintien de ce traité, et à y rattacher la suite des mesures
qui pourraient être adoptées, serait d'une bonne politique: les raisons
en sont trop évidentes pour que je croie nécessaire de les développer.
2° _Le duc de Broglie au comte de Rayneval_.
Paris, le 14 juillet 1835.
Monsieur le comte, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire sous la date des 1er, 2 et 3 juillet.
Le gouvernement du Roi voit avec regret qu'à Madrid on ne s'est pas fait
encore une idée exacte de la nature des motifs qui l'ont porté à refuser
d'intervenir directement dans les affaires d'Espagne. Par une fausse
interprétation des termes dans lesquels il a exprimé ce refus, on semble
s'attacher à n'y voir qu'un ajournement provisoire; on semble croire
qu'un examen plus approfondi de la situation de la Péninsule et de plus
pressantes instances de la part du cabinet espagnol pourraient, dans
l'état actuel des choses, nous faire revenir sur notre détermination.
C'est une erreur, Monsieur le comte, qu'il importe de dissiper. Sans
doute le gouvernement du Roi n'a pas entendu établir pour tous les cas
la doctrine absolue de la non-intervention; il n'a pas voulu poser en
principe qu'il n'eût pas pu, qu'il ne pourrait pas se présenter un jour
des circonstances où l'intervention serait à la fois avantageuse pour
la France et pour l'Espagne, et par conséquent légitime: c'est pour
réserver ces éventualités tout hypothétiques que nous avons donné
à notre refus la forme circonspecte qui paraît avoir trompé le
gouvernement espagnol. Mais tel a été notre unique but, et l'on aurait
tort d'attribuer un autre sens aux expressions que nous avons employées.
Il importe que l'on en soit bien convaincu. Avant de nous arrêter au
parti que nous avons pris, nous avions mûrement examiné tous les côtés
de la question: nous nous étions rendu compte de toutes les chances
probables et possibles, et ce n'est qu'après une délibération
approfondie que notre choix s'est arrêté sur la mesure que nous avons
jugée, non pas exempte de tout inconvénient sérieux, mais sujette à de
moins graves objections que toutes les autres.
Ce serait donc vainement qu'on essayerait, par des considérations de
détail, tirées de la position particulière du gouvernement espagnol,
d'ébranler notre décision. Outre que ces considérations ne changent rien
au fond de la question et qu'elles rentrent d'ailleurs plus ou moins
dans celles qui nous avaient d'abord été présentées, elles ne sauraient
évidemment prévaloir contre les motifs que nous avons puisés dans les
intérêts les plus essentiels de la France.
Toute insistance nouvelle à cet égard serait donc plus qu'inutile. Tout
ce qui tendrait à prolonger l'illusion du gouvernement espagnol, et à
lui faire tenter dans ce sens de nouveaux efforts, n'aurait d'autre
résultat que d'amener, entre lui et nous, de pénibles explications,
et en même temps d'imprimer à sa marche cette incertitude si propre à
paralyser toute détermination vigoureuse, et de l'empêcher d'employer
utilement les ressources très-réelles dont il peut disposer et celles
que nous lui offrons, en l'entretenant dans l'espoir trompeur d'un
secours qu'il ne recevra pas.
C'est à vous, Monsieur le comte, qu'il appartient de ramener le cabinet
de Madrid à une plus juste appréciation du véritable état des choses. Je
ne saurais trop vous recommander d'y travailler de tous vos moyens.