Cependant Ferdinand VII était retombé gravement malade, et, dès les

premiers jours de septembre 1833, les dépêches de M. de Rayneval nous

annoncèrent sa mort comme imminente. Il mourut en effet le 29 septembre,

et l'événement nous trouva parfaitement décidés sur la conduite que nous

avions à tenir dans la question qui s'élevait. Je viens de dire qu'en

principe nous aurions préféré en Espagne le maintien de la succession

masculine, et que, pendant que l'indécision durait encore, M. de

Rayneval avait eu pour instruction d'agir en ce sens. En 1830, avant la

révolution de Juillet, et au moment où l'on apprit à Paris que Ferdinand

VII révoquait la pragmatique de Philippe V, M. le duc d'Orléans avait

manifesté hautement son blâme; il s'était même efforcé de déterminer

le roi Charles X et le roi de Naples à protester contre un acte qui

compromettait l'avenir de la maison de Bourbon. Le roi Louis-Philippe

n'avait pas cessé de penser en 1833 ce qu'il pensait en 1830 comme duc

d'Orléans. Il n'y avait donc, dans le gouvernement français, à cette

époque, aucun penchant antérieur et systématique en faveur de la jeune

reine Isabelle; mais, à tous les titres, son droit était pour nous,

évident. Charles IV en 1789 et Ferdinand VII en 1830 et en 1833 avaient

eu, pour rétablir l'ancienne loi espagnole sur la succession au trône,

le même droit que Philippe V en 1714 pour l'abolir. Les Cortès avaient

également sanctionné leur résolution. Après toutes ces oscillations, la

succession féminine avait prévalu; la reine Isabelle était à la fois

le gouvernement de droit et le gouvernement de fait; toutes nos

informations nous donnaient lieu de penser que le sentiment national

espagnol lui était favorable; et s'il fallait choisir entre les partis,

elle avait pour elle, dans la nation, le parti libéral, et, à la

cour, le parti modéré, c'est-à-dire les hommes qui avaient naguère

énergiquement défendu l'indépendance de l'Espagne, et qui, maintenant,

aspiraient à y fonder des institutions analogues aux nôtres. Nous

n'aurions pu nous refuser à reconnaître la reine Isabelle sans

méconnaître à la fois le droit et le fait, sans blesser les sentiments

d'indépendance du peuple espagnol, et sans compromettre, dans l'avenir,

la prospérité de l'Espagne, et, dans le présent, les bonnes relations

des deux États. Aussi n'y eut-il pas dans le conseil, de la part soit

du Roi, soit de ses conseillers, un moment d'hésitation; avant que nous

eussions reçu la nouvelle positive de la mort de Ferdinand VII, le duc

de Broglie avait préparé les instructions qui devaient régler, à Madrid,

l'attitude de M. de Rayneval; elles portaient: «Le roi Ferdinand décédé,

vous serez d'abord dans la position d'un agent dont le caractère

officiel est comme suspendu jusqu'à ce qu'il ait reçu de sa cour de

nouvelles lettres de créance; mais vous n'en devez pas moins, Monsieur

le comte, offrir immédiatement à la reine tout l'appui qu'elle pourra

désirer de notre part; vous lui ferez connaître, ainsi qu'à ses

ministres, notre disposition bien formelle à lui accorder cet appui de

la manière et dans la mesure qu'ils jugeront le plus utiles aux intérêts

du gouvernement nouveau. Vous n'hésiterez pas non plus à vous prononcer

partout dans le même sens; et si, comme nous avons lieu de le croire,

le cabinet de Londres adresse à M. Villiers des instructions analogues,

vous vous concerterez avec ce ministre pour que l'identité parfaite de

vôtre attitude et de la sienne ait du retentissement et frappe tous les

esprits.» Dès que la mort de Ferdinand VII fut annoncée à Paris, le 3

octobre, par le télégraphe, ces instructions furent expédiées à Madrid,

et pour leur donner encore plus d'autorité, M. Mignet, alors directeur

des archives au département des affaires étrangères, fut chargé de les y

porter, et de les commenter de vive voix auprès, soit de l'ambassadeur

de France, soit du gouvernement espagnol lui-même.

En traversant les provinces basques, il y trouva l'insurrection en

faveur de don Carlos déjà commencée. Dès le mois de mars précédent,

quand Ferdinand VII eut renouvelé l'abolition de la pragmatique de

Philippe V, l'infant, après avoir protesté contre l'acte royal, avait

été contraint de quitter l'Espagne et de se retirer en Portugal où il se

promettait non-seulement un asile, mais un allié. La guerre civile était

là flagrante; don Miguel, avec l'aide du parti absolutiste, soutenait,

contre sa nièce dona Maria qu'il avait détrônée, des prétentions bien

plus dénuées de fondements spécieux et de sentiments légitimes que

celles du prince espagnol. Le frère aîné de don Miguel, l'empereur

don Pèdre, après avoir abdiqué, en faveur de son fils, la couronne du

Brésil, était venu réclamer en Europe, à titre de régent, les droits

de sa fille; la lutte, engagée depuis dix-huit mois avec des phases

diverses, tournait à l'avantage de la jeune reine; six jours avant la

mort de Ferdinand VII, doña Maria, partie de France où elle avait reçu

une amicale hospitalité, débarquait à Lisbonne; et le 10 octobre, le

jour même où M. Mignet arrivait à Madrid, don Pèdre forçait don Miguel à

lever le siège de la capitale du Portugal et à ne plus exercer dans ce

royaume qu'un pouvoir errant. Mais trois jours auparavant, le 7 octobre,

don Carlos était proclamé roi à Vittoria; une bande de ses partisans,

commandée par le Basque Verastegui, arrêtait M. Mignet à Vittoria, l'y

retenait quelques heures et ne le laissait continuer sa route vers

Madrid que par crainte de la France. Une guerre civile, qui devait

être longue et acharnée, éclatait ainsi en Espagne au moment même où

s'accomplissait en Portugal la défaite du tyran usurpateur dont le

prétendant espagnol était allé chercher l'appui[3].

[Note 3: _Pièces historiques_, N° II.]

En prenant parti sur-le-champ dans ce conflit, nous ne fûmes pas

déterminés par la seule comparaison des divers titres royaux qui se

trouvaient en présence; des considérations d'un autre ordre entrèrent

pour beaucoup dans notre résolution. C'est un grand spectacle que celui

d'un peuple qui travaille à se relever d'un long déclin, et à reprendre,

dans le monde civilisé, un rôle actif et glorieux. L'Espagne donnait

à l'Europe ce spectacle; et elle le lui donnait non par un brusque

mouvement d'imagination et d'ambition nationale, mais en subissant

les plus rudes épreuves, et en y déployant ces qualités héroïques qui

autorisent les hautes espérances et justifient les difficiles desseins.

Le peuple espagnol avait défendu, avec un dévouement indomptable, contre

le vainqueur des rois et des peuples de l'Europe, son indépendance et le

trône de son roi. Dans cette longue et sanglante lutte, le désir de la

régénération politique s'était éveillé parmi les Espagnols; c'était un

besoin de leur situation comme un élan de leur âme; en l'absence de

leur roi captif et de tout pouvoir régulier, il fallait, bien qu'ils se

gouvernassent eux-mêmes; l'exercice de la liberté politique était, pour

eux, la condition de la vie. Dans leur effort pour fonder, au sein même

de la guerre, un gouvernement libre, ils firent un étrange amalgame des

idées modernes et des vieilles traditions de leur pays; les théories les

plus radicales se mêlèrent confusément, dans la conduite des Cortès de

Cadix et dans la constitution qu'elles décrétèrent en 1812, aux maximes

de la foi catholique, aux habitudes provinciales et municipales, et les

instincts monarchiques accueillirent, sans s'étonner de cette alliance,

les principes révolutionnaires. Un régime régulier et libre ne pouvait

sortir directement de ce chaos, et lorsqu'en 1814 Ferdinand VII remonta

sur le trône, sa chance était belle pour suivre avec succès l'exemple de

Louis XVIII, et pour réformer, sans l'énerver, la monarchie espagnole;

mais au lieu de porter remède à la nouvelle maladie de sa nation,

Ferdinand VII lui rendit l'ancienne; l'Espagne retomba sous le

despotisme subalterne, insouciant et incapable qui faisait, depuis plus

d'un siècle, sa décadence; et à la mort de Ferdinand, quand sa fille

Isabelle et son frère don Carlos se disputèrent sa couronne, la question

contenue dans leur rivalité fut celle de savoir si l'Espagne resterait

plongée dans sa stérile ornière, ou si elle recommencerait, avec

plus d'expérience et dans de meilleures conditions, l'oeuvre de sa

régénération politique. Entre le dépérissement continu et la renaissance

laborieuse de ce noble peuple, notre voisin et notre allié naturel, ni

le sens moral, ni la politique prévoyante ne permettaient l'hésitation,

et ce ne fut pas seulement à raison du droit de la jeune reine, mais

aussi par sympathie pour la cause et l'avenir de l'Espagne elle-même,

que nous nous empressâmes de lui promettre notre appui.

Que ferait le gouvernement de la reine Isabelle pour s'organiser et

s'affermir en donnant satisfaction aux voeux de ses partisans? Quel

genre et quelle mesure d'appui serions-nous appelés à lui prêter? Nous

nous vîmes, dès les premiers jours, en présence de ces deux questions,

et elles ne tardèrent pas à nous inspirer, l'une et l'autre, de vives

inquiétudes.

Peu d'hommes m'ont inspiré plus d'estime que M. Zéa Bermudez placé alors

à la tête du gouvernement de l'Espagne; c'était un vieil Espagnol, plein

d'honneur, de loyauté, de probité, serviteur aussi désintéressé que

fidèle de la couronne et de son pays, sérieux, laborieux, courageux,

obstiné dans sa conscience, modeste dans sa fierté et simple dans sa

vertu. Il s'était toujours montré modéré dans l'exercice du pouvoir, et

il avait toujours combattu les violences fanatiques et vindicatives du

parti qui prenait don Carlos pour drapeau; son dévouement à la cause

de la reine Isabelle et à la reine régente l'affermit encore dans sa

modération; mais anti révolutionnaire avec plus d'honnêteté que de

discernement, il voulait l'absolu maintien de l'ancienne royauté

espagnole, repoussait toute grande innovation politique et renfermait

dans les réformes administratives ses promesses de progrès. Dès le

3 décembre 1832, quand Ferdinand VII le rappela de Londres pour lui

confier à Madrid la direction des affaires étrangères, M. Zéa Bermudez

avait fait, dans une circulaire aux agents diplomatiques espagnols, une

profession éclatante de cette politique qui reçut dès lors un nom

qu'il acceptait lui-même volontiers, le nom de despotisme éclairé

_(illustrado)._ Après la mort de Ferdinand VII, le 4 octobre 1833, il

renouvela plus solennellement encore sa déclaration dans le manifeste

que publia, sous son inspiration, la reine régente. En toute hypothèse,

il avait tort d'engager ainsi, non-seulement lui-même, mais l'avenir de

la reine régente et de la couronne; rien, dans l'état de l'Espagne en

ce moment, ne l'obligeait à étaler ainsi une résolution systématique et

permanente; mais il avait l'esprit plus ferme qu'étendu, et il prenait

volontiers la limite de ses idées pour celle des besoins et des

destinées de son pays: «Il me semble bien difficile, écrivait le 7

octobre 1833 M. de Rayneval, que M. Zéa puisse longtemps résister à la

clameur universelle. Il a commis, si je ne me trompe, une de ces fautes

auxquelles il n'y a point de remède. Il ne pouvait certainement pas

abandonner la direction qu'il a suivie jusqu'ici; mais il ne devait pas

enlever tout espoir aux hommes dont la reine avait écouté les conseils

dans les premiers temps de la maladie du roi, ni surtout faire prononcer

par la reine des paroles qui semblent leur reprocher ces conseils,

qu'elle avait alors paru goûter... Je crois qu'en publiant son

manifeste, M. Zéa a eu pour objet principal l'effet que cette pièce

produira au dehors; il espère que, s'il y a dans les cours d'Allemagne

et du Nord quelques difficultés à la reconnaissance de la reine

Isabelle, ce langage et l'opinion qu'on a de sa fermeté suffiront pour

les lever.»

Nous reçûmes à Paris, du manifeste espagnol, la même impression que M.

de Rayneval à Madrid; peu en harmonie avec notre propre politique, il

nous parut, pour la reine Isabelle et son ministre, une imprudence, et

une imprudence inutile: le duc de Broglie ne le laissa pas ignorer à M.

de Rayneval et par lui au gouvernement espagnol: «S'il est vrai, lui

écrivit-il le 12 octobre 1833, que M. Zéa se soit particulièrement

proposé pour but de se concilier les puissances du Nord, cette

combinaison me prouve qu'il n'a aucune idée de la situation actuelle de

l'Europe. Le premier intérêt extérieur du nouveau gouvernement d'Espagne

est de s'appuyer sur la France et sur l'Angleterre. Nous comprenons sans

doute qu'il mette également quelque prix à sa reconnaissance par les

autres cours; mais fussent-elles moins portées qu'elles ne le sont pour

le maintien de la paix générale, elles n'oseraient assurément rien

entreprendre aujourd'hui contre les cabinets de Paris et de Londres,

relativement à la Péninsule. C'est donc un bien déplorable calcul de la

part de M. Zéa que de s'exposer à blesser ces deux cabinets, dont la

modération ne saurait être suspecte, en cherchant son point d'appui dans

la politique de ceux qui, quelque disposés qu'ils soient à adhérer aux

principes politiques de ce ministre, ne peuvent maintenant lui être

utiles qu'à la condition de marcher d'accord avec la France et la

Grande-Bretagne.»

C'était là, de notre part, pour le gouvernement espagnol, une

sollicitude amicale; sa disposition quant à l'appui que nous lui avions

offert nous fit bientôt prévoir, pour nous-mêmes, un sérieux embarras.

Je viens de citer les paroles dont le duc de Broglie s'était servi en

chargeant le comte de Rayneval de cette offre: «Vous ferez connaître à

la reine ainsi qu'à ses ministres, lui avait-il dit, notre disposition

formelle à lui accorder notre appui de la manière et dans la mesure

qu'ils jugeront le plus utiles aux intérêts du gouvernement nouveau.» Ce

qui préoccupait alors le duc de Broglie, c'était le désir de ménager les

susceptibilités et de dissiper les ombrages des Espagnols à l'égard de

toute intervention étrangère; ombrages que M. Zéa, en traversant Paris

pour retourner à Madrid, lui avait clairement laissé voir. Aussi quand,

le 6 octobre 1833, nous prîmes la résolution d'appeler trente-cinq mille

hommes de plus en activité de service, et d'accroître nos forces sur la

frontière des Pyrénées, le duc de Broglie s'empressa-t-il d'ôter à cette

mesure toute apparence d'une intervention préméditée ou seulement prévue

dans les affaires d'Espagne: «Nous n'avons pour but, écrivit-il le 7

octobre à M. de Rayneval, aucune organisation d'armée proprement dite

dans le voisinage de l'Espagne; notre intention est seulement de

renforcer les garnisons du Midi. C'est dans ce sens que vous voudrez

bien, monsieur le comte, vous expliquer avec M. Zéa...... Nous aimons à

penser que, dans la mesure dont il s'agit, le cabinet de Madrid verra

bien plutôt un motif de sécurité qu'un sujet d'inquiétude. En vous

chargeant de déclarer que le Roi était prêt à accorder son appui au

gouvernement de la jeune reine, de la manière et dans la mesure que ce

gouvernement jugerait utiles et convenables, nous sommes allés, monsieur

le comte, au-devant de tous les soupçons et de toutes les craintes que,

dans d'autres circonstances, il aurait pu concevoir en apprenant la

détermination que publie aujourd'hui le _Moniteur_.»

Mais quand nos offres d'appui et M. Mignet arrivèrent à Madrid, la

disposition du gouvernement espagnol était fort changée; les mouvements

carlistes avaient commencé; on annonçait la prochaine rentrée de don

Carlos en Espagne; l'inquiétude gagna rapidement les partisans et

les ministres de la reine; leurs ombrages devant toute perspective

d'intervention française s'évanouirent; et dès qu'il eut reçu la

communication de M. de Rayneval, M. Zéa, loin de témoigner la moindre

susceptibilité, s'empressa de la faire publier officiellement et dans

des termes qui en étendaient fort la portée: «Le roi des Français, dit

la _Gazette de Madrid_ du 12 octobre, offre à la Reine-Régente, pour

soutenir son autorité et le trône de la reine Isabelle, tout l'appui

que, dans quelque circonstance que ce soit, elle jugera à propos de

réclamer.»

A la lecture de cet article et des dépêches qui l'informèrent du sens

qu'on attachait à Madrid aux termes de ses instructions, le duc de

Broglie s'en inquiéta vivement. Le gouvernement du Roi n'avait jamais

entendu se mettre ainsi à la disposition absolue du gouvernement

espagnol, ni s'engager à intervenir pour lui en Espagne «dans quelque

circonstance que ce fût et sur sa seule réclamation.» Dans sa

correspondance avec notre ambassadeur à Madrid et dans ses entretiens

avec le comte de Colombi, chargé d'affaires d'Espagne à Paris et frère

de M. Zéa, le duc de Broglie se hâta de redresser l'erreur et de rendre

à ses instructions leur juste portée: «Les antécédents de M. Zéa,

écrivait-il le 20 octobre à M. de Rayneval, ne nous avaient point

préparés à ce qui semble une déviation si frappante et si prompte de ses

propres principes......Nous n'avons aucune envie d'intervenir, à main

armée, dans les affaires d'Espagne; ce serait pour nous, au contraire,

une très-fâcheuse extrémité. Nous ne prétendons pas non plus soutenir

le gouvernement actuel de l'Espagne, quoi qu'il fasse et quoi qu'il lui

arrive, quelque ligne de conduite qu'il suive et dans quelque position

que les événements le placent. Nous avons voulu avouer tout haut ce

gouvernement, lui donner force et courage en lui déclarant qu'il

pouvait compter sur notre amitié, et nous montrer disposés à écouter

favorablement ses demandes s'il était réduit à nous en adresser; mais

sans nous dessaisir du droit inhérent à tout gouvernement d'en apprécier

l'opportunité, la nature et la portée.» Le duc de Broglie avait grande

raison de faire ainsi la réserve expresse de ce droit, car avant d'avoir

reçu avis de ses explications et en se fondant sur le sens qu'il

attribuait aux instructions premières, M. Zéa adressa, le 21 octobre, au

gouvernement français la demande exorbitante que les troupes françaises

vinssent immédiatement se placer sur la frontière, et que le général

qui les commanderait fût mis aux ordres de l'ambassadeur de France en

Espagne, leur entrée ne dépendant plus dès lors que d'un avis envoyé de

Madrid. Le gouvernement du Roi consentit à faire approcher ses troupes

de la frontière, mais il se refusa formellement à remettre ainsi le

droit d'intervention aux mains de son ambassadeur.

Frappé de la nécessité de ne laisser, dans l'esprit de nos propres

agents comme dans celui des Espagnols eux-mêmes, aucun doute sur les

intentions du gouvernement du Roi, et reconnaissant avec une noble

franchise ce que ses premières paroles avaient pu avoir d'excessif

ou d'obscur, le duc de Broglie écrivit le 13 novembre 1833 à M.

de Rayneval: «Votre dépêche n°103 a dû particulièrement fixer mon

attention. Ainsi que M. Zéa, vous avez conclu, des explications données

par moi à M. de Colombi, que la pensée du gouvernement du Roi avait

changé depuis le jour où je vous autorisais à offrir notre appui à la

Régente. Il n'en est absolument rien. Lorsque, informés de la mort de

Ferdinand VII, nous avons eu à délibérer sur l'attitude à prendre et

sur la marche à suivre, il a été décidé d'abord que nous manifesterions

notre intérêt pour la cause de la jeune reine Isabelle par quelque

chose de plus qu'une simple reconnaissance. Désirant ensuite que l'on

n'interprétât point, à Madrid, notre empressement à nous déclarer

en faveur de cette cause comme impliquant le projet de dominer le

gouvernement de la Régente et de l'entraîner malgré lui dans des voies

qui lui répugneraient, nous avons résolu de n'agir, dans aucun cas, sans

la demande expresse de ce gouvernement, et de ne rien entreprendre, en

définitive, que de la manière et dans la mesure qu'il jugerait lui-même

convenables. Mais en même temps, nous avons positivement établi que nous

entendions demeurer libres d'examiner, de discuter et d'accorder ou de

refuser ce qui pourrait nous être demandé par l'Espagne; et c'est dans

ce but que vos instructions devaient ne rien spécifier relativement à

la nature de l'appui que vous seriez chargé d'offrir à Sa Majesté

Catholique. Tels ont été, dès le premier moment, Monsieur le comte, le

système et les intentions du gouvernement du Roi; je croyais les avoir

suffisamment indiqués dans ma dépêche du 4 octobre; j'étais loin de

prévoir qu'on en conclurait au contraire, à Madrid, que nous nous

mettions, en tout et pour tout, purement et simplement à la disposition

du cabinet espagnol. Il y a eu erreur de ma part, et force est pour moi

d'admettre que ma dépêche était bien incomplète, puisque vous l'avez

vous-même interprétée comme l'a fait M. Zéa. Quoi qu'il en soit, dès que

cette interprétation m'a été révélée par la lettre que M. de Colombi

avait reçue de son frère, j'ai dû m'en expliquer avec lui et rétablir

les situations respectives telles que nous les avions comprises et

déterminées. Il eût été dangereux pour l'Espagne et pénible pour nous

de n'avoir à reconnaître et à constater ce malentendu que le jour où le

cabinet de Madrid serait venu nous adresser une de ces demandes dont le

rejet nécessaire eût pu le compromettre de la manière la plus grave. Je

n'ai donc point, Monsieur le comte, dans mes explications avec M. de

Colombi, rétracté la parole du gouvernement du Roi; je n'ai fait que la

reproduire sous son véritable jour, et écarter un commentaire qu'elle ne

comportait point. Enfin, j'ai rectifié l'erreur aussitôt que j'en ai eu

connaissance.»

Le duc de Broglie ne s'en tint pas là; en s'entretenant avec M. de

Colombi, il aborda au fond la question de l'intervention armée de

la France, et lui exposa les grandes raisons qui devaient détourner

l'Espagne d'y recourir: «Les trois puissances du Nord, lui dit-il,

pourront tarder à reconnaître le nouveau gouvernement d'Espagne; mais

elles éviteront de se prononcer contre lui, et demeureront neutres tant

qu'elles le verront ne s'appuyer matériellement que sur lui-même pour

s'affermir. Il en serait autrement, vous n'en sauriez douter, le jour où

elles apprendraient qu'une armée française a pénétré sur le territoire

espagnol. D'autre part, vous ne pouvez vous dissimuler que cette même

intervention, qui déjà, comme simple éventualité, préoccupe assez

vivement les esprits à Londres, y créerait, pour le cabinet britannique,

des embarras parlementaires dont la réaction se ferait inévitablement

sentir en Espagne, au détriment de la Reine. Enfin, aussi longtemps que

son gouvernement marche et agit avec ses propres forces, il reste libre

de ne consulter que les exigences de la situation telles qu'elles lui

apparaissent, et nous conservons nous-mêmes l'entière liberté de ne

point nous immiscer dans ce qui a rapport à ses affaires intérieures;

mais vous connaissez assez les lois et les nécessités du régime sous

lequel nous vivons pour comprendre que, si vous deviez solliciter le

secours de nos armes, l'opinion publique, en France, nous imposerait

alors certaines obligations qui deviendraient comme autant de conditions

mises à l'envoi de ce secours.»

M. de Colombi et M. Zéa se laissèrent, ou du moins eurent l'air de

se laisser persuader; mais nous eûmes là un premier symptôme de la

situation qui se préparait pour nous dans nos rapports avec l'Espagne.

Au milieu de ce peuple si fier, si persévérant dans ses passions, les

partis politiques n'avaient pas en eux-mêmes une bien ferme confiance,

et se montraient singulièrement prompts à réclamer l'appui de

l'étranger. Le souvenir de l'expédition française en 1823, et de son

rapide succès pour la délivrance de Ferdinand VII, était présent à tous

les esprits; après 1833, les constitutionnels espagnols ne résistaient

pas à la tentation d'être promptement et aisément sauvés par la France,

comme l'avaient été, dix ans auparavant, les absolutistes. C'est, pour

les partis comme pour les gouvernements, la suprême épreuve de la

sagesse et du courage de ne pas se laisser dominer par les impressions

du moment, et de savoir faire, dans leur conduite, aux considérations de

l'avenir, toute la place à laquelle elles ont droit.

Nous fîmes, pour venir en aide à M. Zéa, dont nous honorions

le caractère, tout ce qui se pouvait faire sans lui promettre

l'intervention et sans nous engager à la suite de sa politique; nous

lui offrîmes des facilités pour relever, en contractant au dehors un

emprunt, les finances de l'Espagne; nous donnâmes ordre que, sur la

demande du général Llauder, capitaine général de la Catalogne, six mille

fusils lui fussent délivrés, et que la place de Saint-Sébastien, menacée

par les insurgés carlistes, fût approvisionnée de vivres; M. de Rayneval

fit tous ses efforts pour rapprocher de M. Zéa les libéraux et lui

concilier leur appui. Mais l'honnête serviteur de Ferdinand VII

tentait une oeuvre impossible, celle de satisfaire le parti qui, dans

l'avènement de la reine Isabelle, avait vu sa victoire, sans accepter

aucun de ses principes ni de ses chefs. L'opposition éclata de toutes

parts; les capitaines généraux, que M. Zéa lui-même avait nommés,

donnèrent l'exemple de la désobéissance et presque de la menace; nous

fûmes si frappés de cet état des partis en Espagne que le duc de Broglie

crut devoir en écrire avec détail à M. de Rayneval, et le charger d'en

signaler à M. Zéa les périls, en lui demandant ce qu'il se proposait

de faire pour les conjurer[4]. Quand cette dépêche arriva à Madrid, la

reine-régente, malgré l'estime et la confiance qu'elle portait, à M.

Zéa, avait renoncé à le soutenir; le 16 janvier 1834, le chef des

modérés de la cour de Madrid sortit du pouvoir, et le chef des modérés

de l'opposition libérale, M. Martinez de la Rosa, fut appelé à le

remplacer.

[Note 4: _Pièces historiques_, N° III.]

Quand j'ai connu pour la première fois M. Martinez de la Rosa, il était

bien loin du pouvoir et ne s'attendait probablement guère à l'exercer

jamais dans son pays. Après cinq années de détention d'abord dans un

cachot, puis dans les _presidios_ de Ceuta, sans autre motif que d'avoir

été membre des cortès de 1812 à 1814 et en 1820, il avait échangé en

1823 la prison contre l'exil, et vivait réfugié à Paris, cherchant et

trouvant dans les lettres un adoucissement au poids de l'inaction

loin de la patrie. Il vint un jour me voir pour me parler d'un drame

historique: _Aben Humeya, ou la Révolte des Maures sous Philippe II_,

qu'il était près de faire représenter sur l'un de nos théâtres; il m'en

exposa le plan et m'en lut quelques scènes qui m'inspirèrent beaucoup

d'intérêt; mais en écoutant l'ouvrage, je fus surtout frappé de

l'auteur: sa physionomie à la fois grave et animée et un peu triste, la

simplicité noble de ses manières, l'élégance savante de son langage,

l'élévation candide de ses sentiments, sa persévérance tranquille et

sans fiel dans ses idées politiques, fruit évident de la conviction, non

delà passion ni de l'orgueil, toute sa personne et toute sa conversation

me donnèrent, de son caractère et de ses lumières générales, une haute

idée. Je ne prévoyais pas que ce généreux et éloquent esprit serait un

jour appelé à gouverner son pays; mais je demeurai convaincu qu'il ne

manquerait jamais de l'honorer.

Son arrivée au pouvoir fut très-populaire; c'était le premier retour du

parti libéral et le premier pas vers le régime constitutionnel. Il y eut

prompt accord entre le nouveau cabinet et le conseil de régence institué

par le testament de Ferdinand VII auprès de la reine-mère; le marquis de

las Amarillas, président de ce conseil, homme considérable et éclairé,

avait beaucoup contribué à la formation du ministère et s'en faisait

honneur. Des mesures utiles et approuvées signalèrent son avènement

et attestèrent sa direction. Les nouvelles des provinces basques

paraissaient meilleures. Il y avait, dans le public, pour le moment

satisfaction et pour l'avenir espérance.

Mais les espérances des partis sont impérieuses et impatientes; ce que

les libéraux attendaient du cabinet, c'était la prompte convocation des

cortès et le rétablissement du régime constitutionnel. M. Martinez de

la Rosa aussi se proposait ce but; mais pour y arriver et avant d'y

arriver, il avait un grand nombre de questions difficiles à résoudre:

Quels seraient le pouvoir et la forme des Cortès, le mode de leur

élection, les règles de leurs rapports avec le gouvernement de la

reine et les vieilles institutions municipales du pays? Comment

s'accompliraient, à ce sommet de l'État, le partage et l'accord entre

les traditions nationales et les idées modernes? Ce n'était ni les

vaines Cortès du dernier siècle, ni les Cortès souveraines de 1811 qu'il

s'agissait de rappeler; c'était un ordre politique nouveau et complexe

qu'il fallait constituer. M. Martinez de la Rosa réfléchissait,

délibérait, hésitait, tardait. Il était homme de principes et de

méditation bien plus que d'action; une foule de difficultés et

d'exigences s'élevaient dans son esprit auxquelles le public ne pensait

pas. C'est la disposition des lettrés sérieux et sincères de vivre dans

leur propre pensée plus qu'en sympathie instinctive et habituelle avec

la pensée et l'impression publiques; ils ont besoin de se satisfaire

eux-mêmes autant et plus peut-être que de satisfaire les spectateurs qui

regardent et attendent. M. Martinez de la Rosa n'était pas seul sous

l'empire de cette disposition; elle régnait aussi dans le conseil de

régence, son associé et son appui obligé: «Il faut prévoir la réunion

des Cortès comme une chose nécessaire, disait le marquis de las

Amarillas à M. de Rayneval, mais on ne doit pas trop se presser de

convoquer cette assemblée; lorsqu'on le fera, il faut que ce soit

suivant les formes anciennes et sans trop altérer la constitution

actuelle; la prudence veut qu'on se garde d'effaroucher le peuple

espagnol par des mots auxquels ses oreilles ne sont pas accoutumées; il

faut, autant que cela se pourra, se servir des anciennes institutions

de l'Espagne en les rajeunissant; l'Angleterre a suivi cette marche, et

elle est devenue un pays aussi libre, aussi éclairé, aussi florissant

qu'aucun autre, sans avoir, jusqu'à ce jour, une constitution écrite.»

M. de Rayneval ne contestait pas l'importance de ces ménagements; mais

observateur impartial et libre, il était, et nous étions nous-mêmes

à Paris très-préoccupés, pour le cabinet espagnol, des périls de

l'indécision et de la lenteur sur le point capital de sa mission: «Les

sentiments que vous ont manifestés M. Martinez de la Rosa et M. de

las Amarillas, écrivait le 25 janvier 1834 le duc de Broglie à

l'ambassadeur, n'ont pu qu'augmenter l'estime qu'ils nous inspiraient

et la confiance que nous étions disposés à mettre dans leur sagesse.

Cependant je ne vous cacherai pas que, dans le plan de conduite qu'ils

paraissent s'être tracé, une chose nous a surpris. L'idée que nous nous

étions faite de la formation du nouveau ministère, c'était qu'il ne

fallait y voir qu'un des éléments d'un système qui devait être complété

par la convocation immédiate des Cortès. Nous sommes loin de prétendre

que, si la question pouvait être posée d'une manière abstraite, si on

pouvait l'isoler de la situation générale des esprits, il n'y eût pas un

avantage réel à préparer, à mûrir une détermination si grave dans ses

conséquences pour l'avenir de l'Espagne. Mais, au point où en sont

venues les choses, cet avantage ne serait-il pas plus que compensé par

les inconvénients inséparables d'un système de temporisation?... N'y

a-t-il pas un danger véritable à laisser aux partis le temps d'engager

de délicates discussions sur la nature et la forme des Cortès à

convoquer? N'est-on pas fondé à craindre que, par l'effet de ces

discussions, le gouvernement ne perde quelque chose de la liberté

absolue qui lui appartient encore quant au mode de convocation et à

l'organisation des Cortès, ou du moins que la résolution qu'il prendra

plus tard sur ce point important, et qui, adoptée aujourd'hui,

serait accueillie, quelle qu'elle pût être, avec enthousiasme et

reconnaissance, n'obtienne plus une approbation aussi unanime lorsque

des théories spécieuses, présentées avec adresse, auront séduit et

entraîné les esprits inexpérimentés? Ne doit-on pas désirer que la

Régente, par l'empressement qu'elle mettra à satisfaire à tous les voeux

raisonnables de l'opinion, s'entoure d'une popularité qui lui donne

ensuite la force nécessaire pour résister aux prétentions exagérées des

partis? C'est dans ce sens, Monsieur le comte, que vous devez diriger

vos entretiens avec M. Martinez de la Rosa et les autres membres du

ministère et du conseil de régence.» Les faits ne tardèrent pas à

justifier les inquiétudes du duc de Broglie, et à démontrer la nécessité

des déterminations promptes et des questions résolues. Les espérances

conçues à l'avènement du nouveau cabinet se transformèrent bientôt en

exigences et les exigences en mécomptes. Au mécontentement politique

le mécontentement financier vint s'ajouter: pour rétablir les finances

délabrées et déréglées de l'Espagne, un emprunt était indispensable;

pour faire un emprunt, il fallait relever le crédit; pour relever le

crédit, il fallait que l'Espagne prouvât qu'elle voulait et pouvait,

payer ses dettes; le sort des anciens emprunts contractés par l'Espagne

depuis 1814, royaux ou révolutionnaires, devait donc être réglé sans

délai et avec équité. Nous pressions l'Espagne de vider ces questions

d'ordre matériel aussi bien que les questions d'organisation politique;

nous lui suggérions des plans; nous lui offrions notre appui. Mais, sur

ce point comme sur la convocation des Cortès, le gouvernement espagnol

hésitait, traînait, et l'hésitation du gouvernement suscitait la

fermentation dans le pays: «Vous avez prévu le discrédit où se trouve

déjà le nouveau ministère, écrivait M. de Rayneval au duc de Broglie[5];

le mécontentement croît tous les jours, et paraît plus fort encore dans

les provinces qu'à Madrid. Le symptôme le plus fâcheux, à mon avis,

est que M. Martinez de la Rosa ne paraît pas s'apercevoir de l'état

de l'opinion publique; il voit tout en beau, disposition des plus

dangereuses dans un homme d'État. Je sais positivement qu'il a reçu, il

y a peu de jours, un rapport fort alarmant du général Llauder sur l'état

de la Catalogne. Le surintendant général de la police lui a tracé un

rapport très-sombre de l'état des provinces en général. Il persiste à

dire, et qui pis est, à croire que tout va pour le mieux. En même temps,

il remet d'un jour à l'autre le travail relatif à la convocation des

Cortès dont il s'est chargé et auquel il veut, dit-il, mettre la

dernière main avant de le soumettre au conseil de régence. Un pareil

état de choses ne saurait évidemment durer; le moindre événement fâcheux

peut non-seulement renverser le ministère, mais plonger tout à coup

l'Espagne dans une anarchie sans remède. Une prompte refonte du cabinet

me paraît indispensable; je dis _refonte_ et non _changement total_,

parce que je crois important, quoique sa popularité ne soit plus

intacte, de conserver M. Martinez de la Rosa, homme de bien, d'une

intégrité reconnue, et qui peut être très-utile au gouvernement lors de

la réunion des Cortès par son talent comme orateur; c'est là réellement

son côté brillant.» M. de Rayneval nommait alors, comme l'auxiliaire

indiqué par l'opinion pour renforcer et animer le ministère, le comte de

Toreno, homme d'action, disait-on, habile financier, influent parmi les

libéraux modérés, plus propre que M. Martinez de la Rosa à traiter avec

les libéraux ardents sans se livrer à eux, et qui, bien qu'il l'eût

d'abord refusé, paraissait disposé à entrer dans le cabinet pour y faire

promptement adopter les mesures dont il sentait l'urgente nécessité.

[Note 5: Le 1er mars 1834.]

Peu de jours après l'arrivée de ces informations de M. de Rayneval, le

gouvernement du Roi, de plus en plus frappé de l'état de I'Espagne et

des périls du gouvernement espagnol, se décida à charger l'ambassadeur

de faire connaître avec précision à la reine régente elle-même la

sollicitude qu'il ressentait, et de l'engager à ne plus retarder la

convocation des Cortès, conséquence naturelle de l'avènement et appui

nécessaire du pouvoir de la reine sa fille. Par deux dépêches des 18 et

19 mars, le duc de Broglie donna à M. de Rayneval cette instruction en

termes aussi clairs qu'affectueux. Aucun nom propre n'y était mêlé;

aucune combinaison ministérielle n'y était indiquée; M. de Rayneval

avait même ordre d'informer M. Martinez de la Rosa de l'objet et du

caractère de la démarche que le Roi prescrivait à son ambassadeur[6].

Elle eut lieu très-opportunément, car ces dépêches arrivèrent à Madrid

au moment où M. Martinez de la Rosa venait de terminer son travail sur

le régime constitutionnel de l'Espagne et se disposait à le présenter à

la reine régente. Il le lui présenta en effet par un rapport en date du

4 avril, signé de tous les ministres; à la suite de ce rapport venait le

_statut royal_ qui réglait l'organisation, les formes et les droits des

Cortès générales du royaume. Adopté et signé le 10 avril par la reine

régente, le statut royal fut publié le 15 à Madrid; et le 20 mai suivant

un décret royal régla provisoirement le mode d'élection de la chambre

dite des _procuradores_, en fixant au 20 juin les opérations électorales

et au 24 juillet l'ouverture solennelle des Cortès elles-mêmes.

[Note 6: _Pièces historiques_, N° IV.]

Si les peuples qui veulent être libres se croyaient tenus d'être sensés,

les Espagnols auraient reconnu que leur humeur au sujet des lenteurs de

M. Martinez de la Rosa avait été excessive, et le mérite de son oeuvre

leur eût fait oublier qu'elle s'était fait un peu attendre. Il n'y avait

pas encore trois mois que le cabinet était formé, et il avait eu à

gouverner et à préparer un nouveau gouvernement au milieu d'une guerre

civile. Le statut royal attestait une rare intelligence des conditions

de la liberté renaissante au sein d'une ancienne société. M. Martinez de

la Rosa ne s'était point laissé aller à la présomptueuse et chimérique

manie de la création; il n'avait point prétendu organiser à nouveau

l'État tout entier; il avait pris la société et la monarchie espagnoles

comme des faits préexistants et incontestés qu'il était appelé à

réformer et à compléter selon les besoins et les lumières de notre

temps, mais en les respectant et en les affermissant, non en les

détruisant pour les reconstruire. Le statut royal n'était ni une

déclaration abstraite de principes et de droits, ni une constitution

générale et systématique; c'était la résurrection forte des Cortès du

royaume constituées de façon non-seulement à contrôler le pouvoir, mais

à exercer sur toute la marche du gouvernement une influence efficace, et

à amener successivement les réformes dont le voeu public, contrôlé à son

tour par la discussion et le temps, ferait sentir la nécessité. On n'y

rencontrait ni le dogme, ni le langage de la souveraineté du peuple;

c'était l'intervention du pays dans son gouvernement, réglée avec une

sincérité patriotique et loyale, sans préventions méticuleuses comme

sans prétentions arrogantes; et le rapport adressé à la reine régente,

qui précédait le statut, était un exposé grave et élégant, quoique un

peu diffus, des conditions essentielles du régime représentatif telles

qu'elles apparaissent de nos jours aux esprits sérieux, après les

discussions de la science et les expériences de la politique.

Au moment de sa publication, cet acte fut accueilli en Espagne par une

approbation générale; les royalistes constitutionnels étaient réellement

satisfaits; leur satisfaction et l'impression commune du public

imposaient aux plus ardents libéraux le silence et même l'apparence du

contentement; les journaux, nombreux et très-libres en fait, étaient

presque unanimes dans leurs éloges. M. Martinez de la Rosa eut sans

doute alors, comme politique et comme auteur, une de ces joies à la fois

personnelles et pures qui font succéder, aux troubles et aux fatigues

d'un difficile travail, le sentiment d'une grande oeuvre accomplie et

digne de durée. Mais les oeuvres constitutionnelles ont, de nos jours,

le sort qu'avaient, au dire de Tacite, les amours du peuple romain;

leurs succès sont courts et de mauvais augure. Le statut royal de M.

Martinez de la Rosa avait en Espagne un rival qui pouvait se taire un

moment, mais qui n'attendait que le jour propice pour lui déclarer la

guerre; c'était la constitution décrétée en 1812 à Cadix par les Cortès

de la lutte pour l'indépendance nationale et restaurée à Madrid en 1820

par les Cortès de la révolution: oeuvre inspirée par des idées et des

passions essentiellement contraires à celles qui avaient dicté le statut

royal. L'entière reconstruction à nouveau de l'édifice politique,

l'absolue souveraineté du peuple, c'est-à-dire du nombre, l'unité de

l'assemblée représentative, le suffrage universel et sans condition,

la complète séparation du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif,

l'interdiction aux membres des Cortès d'être réélus aux Cortès

immédiatement suivantes, toutes les théories radicales et

révolutionnaires étaient proclamées et rédigées en lois dans la

constitution de 1812, avec plus de rigueur qu'elles ne l'avaient été

en France en 1791, et même par la Convention nationale. C'était la

République une et indivisible abaissant sous son joug et prenant à son

service l'ancienne royauté. Et elle avait pour soutenir sa cause un

parti tout formé, dressé à la lutte, habitué à la domination, conduit

par des chefs connus du pays et qui avaient, dans les mauvais temps,

défendu son indépendance et réclamé ses droits, pleins d'idées fausses

et de sentiments nobles, mauvais publicistes, patriotes sincères

et orgueilleux auteurs. Le statut royal choquait leurs convictions

politiques et blessait leur amour-propre personnel. Bien loin de les

satisfaire, M. Martinez de la Rosa, en le publiant, les avait irrités et

ralliés contre lui; il se trouva dès lors placé entre les carlistes et

les révolutionnaires; il eut à soutenir deux guerres civiles, l'une en

pleine effervescence, l'autre près d'éclater.

Les affaires extérieures et les succès qu'il y obtint vers cette époque

apportèrent un moment, aux discordes de l'Espagne, quelque distraction.

Quoique chassé de Lisbonne comme d'Oporto, don Miguel entretenait encore

en Portugal, contre sa nièce dona Maria, une lutte obstinée. Il avait

auprès de lui l'infant don Carlos qui, de la frontière portugaise,

correspondait avec ses partisans en Espagne et fomentait leurs

insurrections avec leurs espérances. M. Martinez de la Rosa résolut de

mettre un terme à cette hostilité anarchique entre les deux royaumes; il

se concerta avec don Pèdre, encore régent pour sa fille; et le 16 avril

1834, au moment même où le statut royal venait d'être publié à Madrid,

une armée espagnole, sous le commandement du général. Rodil, entra

en Portugal pour en chasser don Carlos avec don Miguel. Le ministre

d'Espagne à Londres, le comte de Florida-Blanca, reçut en même temps,

comme le chargé d'affaires de Portugal, M. Moraez Sarmento, ordre de

demander au gouvernement anglais son concours pour atteindre à ce but.

Les deux desseins eurent un égal et prompt succès; le général Rodil

avança rapidement en Portugal, poussant devant lui et dispersant les

troupes de don Miguel; et le 15 avril, un traité, auquel il ne manquait

plus que les signatures, était conclu à Londres entre l'Angleterre,

l'Espagne et le Portugal, stipulant que les deux reines uniraient

leurs forces pour expulser les deux infants de la Péninsule, et que

l'Angleterre enverrait des vaisseaux sur les côtes de Portugal pour les

seconder dans leur entreprise.

La négociation en était déjà à ce point lorsque M. de Talleyrand en

fut informé par le comte de Florida-Blanca, disent les uns, et

selon d'autres, par lord Palmerston lui-même qui lui proposa un peu

inopinément la simple accession de la France au traité déjà convenu

entre les trois puissances; l'ambassadeur rendit compte au cabinet de ce

qui se passait et demanda des instructions. Ce ne fut pas sans surprise

que nous reçûmes cette communication tardive, et l'amiral de Rigny,

ministre des affaires étrangères depuis la retraite du duc de Broglie,

en écrivit sur-le-champ à M. de Rayneval: «On avait voulu d'abord, lui

dit-il, nous réserver simplement la faculté d'accéder à ce traité par

un acte séparé. M. de Talleyrand ayant représenté que nous ne pouvions

accepter une attitude aussi secondaire, on nous a offert d'y prendre une

part plus directe en apparence, au moyen de dispositions insérées

dans le corps du traité, lesquelles porteraient en substance qu'en

considération de notre union intime avec l'Angleterre, nous avons été

invités à entrer dans cette alliance, que nous y avons consenti, et

que, s'il y avait lieu, nous accorderions, pour l'expulsion des deux

prétendants, la coopération dont on tomberait d'accord. Vous voyez qu'en

réalité le second projet diffère peu du premier, et qu'il ne prête

guère moins à l'objection élevée par notre ambassadeur, puisqu'il nous

représente comme n'intervenant dans l'arrangement en question que

sous les auspices de l'Angleterre. J'ai écrit à M. de Talleyrand pour

l'engager à présenter un contre-projet d'après lequel les parties

contractantes seraient placées dans une position moins inégale. Dans le

cas où il ne serait pas adopté, le conseil délibérerait sur le parti que

nous aurions à prendre. Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur le

comte, qu'en demandant cette modification, ce n'est pas à une vaine

susceptibilité, mais à des considérations d'intérêt général que nous

obéissons... Dans la situation actuelle de l'Espagne, nous croyons que

tout ce qui tendrait à représenter ce pays comme n'agissant pas dans

l'accord le plus complet avec la France accroîtrait les dangers pour le

gouvernement de la reine... Les partisans de don Carlos, en voyant la

France concourir avec moins d'apparat que l'Angleterre, ou ne concourir

en aucune façon à un acte dirigé contre eux, ne manqueraient pas de

prétendre que nous retirons notre appui à la régente, ou que nous

voulons rester neutres... Si donc nous regrettons qu'une autre direction

n'ait pas été donnée à la négociation de Londres, c'est, avant tout,

dans un esprit bienveillant pour l'Espagne. Nous n'en sommes que plus

fondés à nous étonner de voir qu'un diplomate espagnol, qu'on doit

supposer bien informé des dispositions de son gouvernement, se prête à

un arrangement aussi peu conforme aux vrais intérêts de son pays qu'aux

liens qui l'unissent à la France; et notre surprise redouble lorsque

nous nous rappelons la note par laquelle, le 27 janvier dernier, M.

Martinez de la Rosa vous demandait notre concours pour écarter don

Carlos du Portugal, note que M. de Florida-Blanca doit nécessairement

connaître.»

L'apologie, un peu embarrassée, du gouvernement espagnol ne se fit pas

attendre: «Je me suis empressé de voir M. Martinez de la Rosa, répondit

le 2 mai M. de Rayneval à l'amiral de Rigny; il était loin de s'attendre

à un dénoûment aussi prompt de la négociation entamée par M. de

Florida-Blanca. Il m'a confirmé ce que vous présumiez, que ce ministre

avait été au delà de ses instructions, ou pour mieux dire qu'il avait

agi sans instructions et même sans pouvoirs. Il a été lui-même surpris

de la facilité inattendue du cabinet britannique; c'était, pour ainsi

dire, pour l'acquit de sa conscience qu'il lui avait adressé la note

dont la traduction était jointe à vos dépêches. Il me paraît certain que

ce n'est pas de propos délibéré, moins encore par suite des instructions

de son gouvernement, qu'il a suivi, en ce qui concerne la France,

la marche que vous lui reprochez... Il aura obéi, sans réflexion, à

l'impulsion que l'envoyé portugais, ou même le cabinet anglais lui

auront donnée. Votre Excellence ne peut ignorer ce que j'ai mandé

diverses fois du peu d'empressement de l'Angleterre à nous admettre dans

les transactions relatives au Portugal. Mais si M. de Florida-Blanca n'a

pas d'abord senti tout le prix de votre participation à la convention

du 22 avril, il n'en a pas été de même de M. Martinez de la Rosa; il

a reconnu sur-le-champ que c'était là le point le plus important pour

l'Espagne, et que, sans cela, le traité eût été un acte de médiocre

valeur.»

A Londres aussi, quand le cabinet français, en manifestant sa surprise

du silence qu'on avait gardé avec lui sur cette négociation, eut refusé,

dans le traité, la position secondaire qu'on lui offrait, on sentit la

nécessité de changer d'attitude; le contre-projet présenté par M. de

Talleyrand fut accepté, malgré l'humeur assez vivement exprimée de lord

Palmerston; et dès le 24 avril, l'amiral de Rigny put écrire à M. de

Rayneval: «Le traité dont je vous entretenais par ma dépêche du 18 a été

signé avant-hier, et M. de Talleyrand vous en envoie directement une

copie. Vous y verrez qu'il a été fait droit à nos objections contre la

rédaction du projet qui nous avait d'abord été soumis.»

On a voulu voir, dans ce procédé du cabinet anglais, une preuve du

mauvais vouloir, on a même dit souvent de la haine de lord Palmerston

pour la France. Je crois qu'on se trompe: lord Palmerston ne porte à la

France point de haine, ni même de mauvais vouloir; il est Anglais et

sert l'Angleterre, et ses sentiments changent, comme sa conduite, selon

ce qu'à ses yeux l'intérêt anglais commande. On peut dire et je pense

qu'il s'adonne trop exclusivement à cet égoïsme patriotique, et que,

pour le crédit général comme pour l'honneur politique de l'Angleterre,

il tient trop peu de compte des sentiments moraux et des besoins

d'équité que la civilisation moderne a développés dans l'âme des hommes

au sujet des relations des peuples. L'égoïsme patriotique est légitime,

pourvu qu'il ne ressemble pas trop à l'indifférence brutale des temps

barbares. Mais à cette disposition lord Palmerston en ajoute une autre

qui a, dans la pratique des affaires, des inconvénients graves: la

question spéciale et du moment dont il s'occupe le préoccupe à ce point

qu'elle écarte toute autre considération, toute autre idée; quoique d'un

esprit remarquablement actif, fécond, sagace et vigoureux, il n'a pas

cette grandeur d'imagination et de pensée qui ne perd jamais de vue

l'ensemble des choses, et qui assigne à chaque intérêt, à chaque affaire

la place et la mesure d'importance qui leur appartiennent dans le

système général des intérêts et des affaires du pays. Il oublie sans

cesse la politique générale dans laquelle il est engagé; chaque question

devient pour lui, à mesure qu'elle se présente, la politique tout

entière, et il la traite avec une habileté énergique, mais sans

prévoyance. La bonne entente avec la France était, en 1834, l'intention

sincère du cabinet dont lord Palmerston faisait partie, et la sienne

propre comme celle du cabinet; mais quand on demanda aux deux puissances

leur concours actif dans la Péninsule, lord Palmerston ne pensa plus

qu'à maintenir en Portugal la prépondérance exclusive de l'Angleterre,

comme si les affaires du Portugal n'étaient pas alors étroitement

liées à celles de l'Espagne, et il recommença à combattre en Espagne

l'influence de la France comme si Louis XIV et le pacte de famille

existaient encore. De là son silence avec nous au commencement de la

négociation, son empressement à préparer sans nous le traité, et son

humeur quand il fallut nous y faire la place qui nous convenait. Sans

l'influence de ses collègues, surtout de lord Grey, plus soigneux que

lui de la politique générale de l'Angleterre, cette place nous eût été

plus obstinément contestée.

A peine conclu, le traité de la quadruple alliance devint efficace. En

Europe, son effet dépassa même son importance réelle; il fut pris

en général pour une alliance éclatante des deux grandes monarchies

constitutionnelles, en réponse et en contre-poids à l'alliance des

monarchies absolues. Ni le cabinet français ni le cabinet anglais

n'entendaient lui donner une telle portée; mais ils en acceptèrent

volontiers l'apparence. En Portugal, le traité détermina la défaite et

la retraite des deux prétendants; il parvint à Lisbonne le 5 mai, et dès

le 26, don Miguel, battu, poursuivi et cerné par l'armée espagnole et

par celle de don Pèdre, capitulait à Evora en s'engageant, moyennant

une pension de 373,000 fr., à ne jamais rentrer en Portugal, et il

s'embarquait pour l'Italie. L'infant don Carlos avait été complètement

oublié dans cette capitulation; mais le secrétaire de la légation

anglaise, M. Grant, plus touché de la détresse de ce prince que son

royal allié, représenta aux généraux de don Pèdre l'indignité d'un tel

oubli, et signa le même jour avec eux des articles en vertu desquels

l'infant, sans condition ni engagement de sa part, fut conduit en sûreté

au petit port voisin d'Aldea-Gallega, et s'y embarqua immédiatement pour

l'Angleterre.

Au premier bruit de cette partie de l'arrangement, M. Martinez de la

Rosa en ressentit une vive inquiétude: «Il est très-mécontent, écrivit

M. de Rayneval à l'amiral de Rigny, qu'en réglant le départ et

l'embarquement de don Carlos, on ne lui ait pas imposé pour condition de

contracter un engagement semblable à celui qu'on a exigé de don Miguel.

La veille du jour où il a reçu avis du prochain départ de don Carlos,

dans une conférence que M. Villiers et moi avons eue avec lui, il a

exprimé le désir qu'il ne fût pas permis à l'infant de quitter le

Portugal avant que les puissances signataires du traité de Londres se

fussent entendues sur le lieu de sa résidence future.» Et le jour même

où M. de Rayneval écrivait cette dépêche, M. Martinez de la Rosa lui

adressait, ainsi qu'au ministre d'Angleterre, une longue note dans

laquelle, après avoir exposé tous les motifs de sa sollicitude, il

demandait formellement «que don Carlos soit tenu de donner certaines

garanties semblables à celles qui ont été exigées de l'infant don

Miguel; qu'il ne soit pas laissé à son libre arbitre de fixer le lieu de

sa résidence, de telle sorte qu'il puisse faire choix, par exemple,

de quelqu'un des États qui n'ont pas encore reconnu la reine légitime

d'Espagne; enfin que les puissances signataires du traité de Londres le

déclarent valable et subsistant encore, bien qu'ayant déjà atteint son

but immédiat, afin qu'il ne soit pas vain et illusoire si l'un des deux

princes ou les deux réunis troublaient de nouveau la tranquillité de ces

royaumes.»--«M. Martinez de la Rosa qui craint excessivement, écrivait

M. de Rayneval, non que le départ de don Carlos sans garanties pour

l'Espagne menace ce pays de dangers réels, mais que le résultat ne

soit de faire taxer le ministère d'imprévoyance et d'impéritie, désire

ardemment que l'on puisse trouver un moyen de réparer l'omission dont il

se plaint.»

Les inquiétudes de M. Martinez de la Rosa étaient moins personnelles

et plus fondées que ne le croyait M. de Rayneval. Quinze jours à peine

après son débarquement en Angleterre, don Carlos en partait, traversait

la Manche, arrivait le 4 juillet à Paris, le 6 à Bordeaux, le 8 à

Bayonne, et était le 10 au delà des Pyrénées, à Elisondo, à la tête ou,

pour mieux dire, au milieu de l'insurrection soulevée en son nom.

On se récria vivement contre l'inhabileté ou l'inutilité de la police;

on raconta, pour aggraver son tort, que don Carlos avait passé quelques

jours à Paris, dans une des rues les plus populeuses, et qu'il y avait

fait des visites en voiture découverte. Le préfet de police, M. Gisquet,

a formellement démenti cette assertion: «Don Carlos, dit-il, n'a

séjourné que vingt-quatre heures à Paris; il y est resté enfermé dans un

appartement, et il n'a, je crois, fait part de sa présence qu'à deux

de ses partisans dévoués[7]. Quelques personnes ont même douté que don

Carlos ait passé par Paris, et penchent à croire qu'il se rendit en

Espagne par des voies détournées.» D'autres, pour expliquer ce succès de

l'infant, ont fait valoir l'appui secret que lui donnaient, au nom de la

légitimité, les puissances qui n'avaient pas reconnu la reine Isabelle;

appui réel, car nous fûmes obligés, peu après l'arrivée de l'infant en

Navarre, de retirer l'_exequatur_ au consul de Prusse à Bayonne qui

servait d'intermédiaire aux correspondances des insurgés; et le duc

de Frias, alors ambassadeur d'Espagne à Paris, me parlant un jour des

secours d'argent que les cabinets du Nord fournissaient à don Carlos, me

dit qu'il avait lui-même intercepté une somme de 125,000 fr. expédiée à

cette destination. Mais ni la connivence de cabinets lointains toujours

froids et parcimonieux, même dans leurs faveurs, ni l'insuffisance,

fautive ou inévitable, de la police, ne déterminèrent ce premier succès

de don Carlos, et la hardiesse de ce prince, d'ailleurs médiocre et

timide, à courir de tels hasards; il avait, en Espagne et en Europe, un

vrai parti politique, des hommes convaincus qu'en lui résidait le droit,

et, par ce seul motif, ardents à le servir. C'est mal connaître la

nature humaine que de chercher, dans des incidents purement matériels,

l'explication de telles entreprises et de leur persévérance obstinée;

il y faut des causes plus hautes: la foi, fondée ou erronée, dans un

principe moral, et la passion des grandes aventures, le besoin de

rétablir le droit et aussi celui d'animer sa vie par des émotions

nobles et fortes, ce sont là les mobiles qui poussent les hommes à tout

risquer, à tout sacrifier, même la paix de leur patrie; et la guerre

civile, qui a été si souvent le fléau des nations, n'est pas du moins

leur déshonneur.

[Note 7: _Mémoires de M. Gisquet_, t. III, p. 511-515.]

Par une coïncidence fatale, au moment où la présence inattendue de don

Carlos dans les provinces basques y redoublait la confiance des insurgés

et ranimait dans toute l'Espagne l'ardeur de ses partisans, les Cortès

étaient sur le point de se réunir à Madrid, ramenant sur la scène

presque tous les survivants des Cortès de 1812 et de 1820 avec leurs

théories, leurs passions et le souvenir toujours cher de leur oeuvre,

de cette constitution radicale dont le statut royal tenait la place. Et

pour que rien ne manquât à l'incendie, huit jours avant la réunion

des Cortès, le choléra éclata soudainement à Madrid avec une extrême

violence, et y souleva ces terreurs et ces fureurs populaires dont les

factions politiques sont si promptes et si habiles à s'emparer: «J'ai de

bien tristes événements à vous annoncer, écrivait, les 18 et 20 juillet,

M. de Rayneval à l'amiral de Rigny; les inquiétudes qu'avaient excitées

les symptômes d'épidémie qu'on avait cru remarquer à Madrid commençaient

à se calmer, et tout se préparait pour le retour de la reine lorsque,

tout à coup, dans la journée du 16, le choléra s'est manifesté dans

toute la ville avec une violence inexplicable. En quelques heures

il avait fait près de trois cents victimes. Dans la soirée, on a

pu apercevoir un commencement de désordre; ces mêmes bruits

d'empoisonnement des fontaines, qui partout ont été si avidement

recueillis par le peuple, se sont répandus avec une extrême rapidité,

propagés par la malveillance plus encore que par la crédulité. Ce sont

les moines, et notamment les jésuites, qui ont été désignés comme les

auteurs de ce crime imaginaire. Hier, dès le matin, quelques religieux

ont été tués dans les rues. Enfin la populace, excitée par des meneurs,

et accompagnée, à ce qu'on assure, d'un assez grand nombre d'individus

de la garde urbaine, s'est portée d'abord sur le couvent des jésuites et

sur ceux de Saint-Thomas et des Pères de la Merci. Il paraît que, dans

le premier, on a fait résistance, et que même des coups de feu ont été

tirés des fenêtres sur les assaillants qui, ayant forcé les portes, ont

fait main basse sur tous ceux qui n'ont pu réussir à s'échapper. On

ne sait pas précisément le nombre des personnes qui ont péri; les uns

parlent de dix à douze, les autres de trente à quarante. Les deux autres

couvents ayant été évacués à temps par les moines, personne n'y a péri,

mais ils ont été forcés et complètement pillés... Si cet essai que les

agitateurs viennent de faire de leurs forces reste impuni, toute la

force morale du gouvernement est détruite dès ce moment, et on ne voit

pas quelle digue il pourra opposer au débordement révolutionnaire qui

le menace... La journée du 17 a démontré clairement qu'un parti

désorganisateur s'est formé dans l'ombre, et qu'il est beaucoup plus

fort que le ministère et M. Martinez de la Rosa, en particulier, ne

l'avaient supposé. Ce mouvement si subit et si violent et les atrocités

qui l'ont accompagné ont profondément affecté le premier ministre. Il a

vu détruire en un instant sa plus chère espérance, celle d'arriver à un

changement de l'ordre politique en Espagne sans que des crimes ou des

excès aient souillé une époque pendant laquelle il joue le premier rôle.

En même temps que ce sentiment, il éprouve la crainte, que jusqu'ici il

n'avait nullement, de ne pouvoir retenir le parti exagéré.»

Dans ce triste état des affaires publiques et de son âme, M. Martinez de

la Rosa ne manqua pourtant ni à son pays, ni à lui-même: dès la fin

du mois de juin, il avait satisfait à un voeu général et fortifié son

cabinet en appelant le comte de Toreno au ministère des finances;

le surlendemain des troubles qui avaient ensanglanté Madrid, il fit

révoquer les diverses autorités civiles et militaires qui s'étaient

montrées faibles contre l'émeute; un décret royal interdit, sous des

peines sévères, toute menée, toute manifestation séditieuse: «Reste à

savoir, écrivait M. de Rayneval, si tout cela ne se bornera pas, comme

il n'arrive que trop souvent ici, à des paroles, et si le gouvernement

aura la force d'exécuter ce qu'il se propose.» M. Martinez de la Rosa

avait de plus une pressante et délicate question à résoudre; les Cortès

étaient convoquées pour le 24 juillet; fallait-il, à raison du choléra

qui continuait de sévir avec violence, en ajourner l'ouverture? Et,

si on ne l'ajournait pas, devait-on faire revenir d'Aranjuez la reine

régente, pour donner, par sa présence, à la cérémonie, la solennité

qu'attendait le public? La reine Christine et son ministère prirent, sur

ces questions, le parti le plus courageux et le plus digne; les Cortès

ne furent point ajournées; et le 24 juillet 1834, la régente, assise à

gauche du trône vide de la jeune reine sa fille, ouvrit, par un discours

d'une élévation et d'une franchise remarquables, ce début du régime

constitutionnel dans la monarchie espagnole.

La veille même de ce jour, l'attaque de la constitution de 1812 contre

le statut royal de 1834 commença; un complot fut découvert qui avait

pour but le rétablissement de cette constitution au milieu même de la

séance royale, et avant que personne, reine et nation, eût prêté serment

au statut. Les principaux conspirateurs furent arrêtés, et le cabinet

espagnol eut la douleur de trouver parmi eux l'un des plus héroïques

défenseurs de l'Espagne, le général Palafox que, peu de jours

auparavant, la reine régente avait créé duc de Saragosse, en mémoire de

sa glorieuse défense de cette ville. Triste symptôme de la maladie des

esprits et pronostic déplorable de la lutte près de s'engager: des

hommes que l'Espagne honorait, et à bon droit car ils étaient de ceux

qui l'avaient sauvée et qui la voulaient libre, déclaraient la guerre à

la monarchie constitutionnelle naissante et à d'autres hommes, patriotes

sincères aussi et leurs anciens amis, parce que ceux-ci n'adoptaient pas

des théories politiques qui servent à faire des révolutions, mais qui

nulle part n'ont fondé la liberté.

Toute la session des Cortès ne fut, dans la chambre des _procuradores_

(les députés) que le développement de cette guerre; elle éclata surtout

à propos de trois questions, l'adresse de la chambre en réponse au

discours de la couronne, une pétition qui demandait une déclaration des

droits, mélange confus de maximes et de promesses absolues en faveur des

diverses libertés publiques que le statut royal n'avait pas réglées, et

les questions de finances, surtout celle des divers emprunts contractés

au nom de l'Espagne de 1814 à 1830. Le même caractère dominait dans

tous ces débats; c'était toujours le gouvernement révolutionnaire de

l'Espagne, de 1810 à 1813 et de 1820 à 1823, disputant l'empire au

gouvernement constitutionnel que, d'accord avec l'ancienne royauté, les

politiques modérés tentaient de fonder. Ni la sincérité, ni le talent,

ni le courage ne manquaient dans l'un et l'autre parti; je n'hésite

pas à penser et à dire que, pour les lumières, l'esprit politique et

l'intelligence comme le respect des grandes lois morales qui décident en

définitive du sort des institutions et des peuples, les défenseurs du

statut royal l'emportaient de beaucoup sur leurs adversaires; mais

ils étaient aux prises avec les préjugés libéraux et les passions

populaires; et leur digne chef, M. Martinez de la Rosa, n'avait pas ce

tact pratique, cette promptitude de résolution et d'action, cet habile

maniement des hommes qui sont de tout temps, et encore plus dans les

jours d'orage, des conditions de succès dans le gouvernement; il

soutenait éloquemment les discussions, il faisait des concessions, il se

résignait à des échecs; mais, soit par sa faute, soit par la fatalité

de sa situation, la violence de l'attaque surpassait la force de la

résistance; et dans cette lutte parlementaire où il avait pour lui

la raison et le pouvoir, le cabinet s'usait rapidement au lieu de

s'affermir.

Il fléchissait en même temps sous le poids de la guerre civile, de jour

en jour plus acharnée. En vain les Cortès se prononçaient violemment

contre les carlistes; en vain le cabinet envoyait contre don Carlos,

dans les provinces basques, le vainqueur de don Miguel en Portugal,

le général Rodil avec son armée. L'insurrection avait trouvé dans

Zumalacarreguy un de ces chefs improvisés qui déploient tout à coup

les qualités de l'homme de guerre, de l'homme de parti et du héros

populaire. Après quelques succès au début, Rodil et ses lieutenants

n'éprouvèrent plus que des échecs répétés. Le cabinet le rappela et

donna le commandement des troupes de la reine à Mina, se flattant que

le renom et l'habileté du vieux chef triompheraient de son jeune rival;

mais Mina, quoique toujours ardent et en faveur dans le parti exalté,

était fatigué et malade; quelques coups bien frappés, qui signalèrent

son arrivée, n'amenèrent aucun résultat décisif, et les passions comme

les habitudes des deux chefs en présence rendirent la guerre cruelle

jusqu'à la férocité. Mina menaça de la peine de mort quiconque serait

trouvé, sans bonne raison, sur la grande route entre le coucher et le

lever du soleil. Zumalacarreguy mit à l'ordre du jour de ses troupes _la

victoire ou la mort_. De part et d'autre, tantôt on ne faisait point

de quartier sur le champ de bataille, tantôt, après la bataille, les

prisonniers étaient fusillés sans pitié. Des bandes, d'abord réprimées,

reparaissaient dans l'Aragon et la Catalogne; d'autres menaçaient de se

former dans les provinces du centre, de l'ouest et du midi. Plus les

maux et les spectacles de la guerre devenaient odieux, plus sa fin

semblait incertaine et peut-être impossible.

Alors commença, chez ce peuple si indépendant et si fier, un phénomène

étrange; de tous côtés, on se prit à parler de la nécessité de

l'intervention étrangère. Non-seulement dans les provinces désolées par

la guerre, mais à Madrid; non-seulement entre hommes politiques, mais

parmi les militaires eux-mêmes; dans les Cortès, dans le conseil de

régence, au sein du cabinet, on disait que l'intervention étrangère

pouvait seule mettre un terme à la lutte; des députés arrivaient de la

Biscaye et de la Navarre pour déclarer au gouvernement que tels étaient

leur avis et leur voeu; des membres modérés des Cortès se rendaient

auprès de M. Martinez de la Rosa pour lui exprimer la même conviction;

le général Llauder, devenu ministre de la guerre, tenait à M. de

Rayneval le même langage; le général Cordova, revenant de l'armée,

s'expliquait dans le même sens; le marquis de las Amarillas disait

nettement dans le conseil de régence: «Les forces dont le gouvernement

peut disposer pour soumettre les provinces insurgées sont insuffisantes;

il ne reste que trois moyens pour atteindre ce résultat: le premier, une

transaction avec ces provinces, moyen indiqué à une époque déjà éloignée

par le conseil de régence, et qui, aujourd'hui, offre de grandes

difficultés et peu de chances de succès; le second, la médiation du

gouvernement français qui recevrait, à cet effet, les pleins pouvoirs du

gouvernement espagnol et deviendrait garant des stipulations convenues;

le troisième, une intervention armée de la France.» Devant la question

ainsi posée, le comte de Toreno gardait une attitude réservée, pour le

moment plus contraire que favorable à l'intervention; M. Martinez de

la Rosa en repoussait hautement l'idée: «Quand l'Espagne tout entière

demanderait l'intervention française, avait-il dit au moment même où se

négociait le traité de la quadruple alliance, il y aurait au moins un

Espagnol qui s'y opposerait, et cet Espagnol ce serait moi.» Sans tenir,

à la fin de 1834, un langage aussi absolu, il persistait, dans sa

résistance à tout appel des étrangers pour vider la querelle des

Espagnols entre eux; deux petits imprimés qui annonçaient l'entrée en

Espagne d'une armée française avaient été colportés dans les rues de

Madrid, et c'était, disait-on, la police elle-même qui en avait autorisé

la circulation; M. Martinez de la Rosa fit interdire formellement aux

aveugles, crieurs publics de profession à Madrid, toute distribution

d'imprimés ou d'écrits qui n'auraient pas reçu l'approbation de la

censure. C'était le premier ministre presque seul qui maintenait, contre

l'inquiétude et l'impatience publiques, la dignité du pays.

En nous transmettant ces informations, M. de Rayneval y joignait sa

propre pensée et se montrait, lui aussi, convaincu que l'intervention

armée de la France pouvait seule étouffer en Espagne la guerre civile,

et sauver le trône de la reine Isabelle des périls dont il était menacé.

Nous étions aussi affligés que surpris de cet état des esprits au delà

des Pyrénées; non que nous eussions le moindre doute sur notre droit

d'en juger librement et de ne faire que ce qui conviendrait à l'intérêt

de la France; j'ai déjà dit avec quel soin, aussitôt après l'avénement

de la reine Isabelle, le duc de Broglie avait expliqué et établi à

cet égard notre pensée; nous n'avions rien négligé depuis lors pour

maintenir la liberté de nos résolutions et pour en bien convaincre le

gouvernement espagnol. En apprenant l'arrivée de don Carlos dans les

provinces basques, l'amiral de Rigny écrivit à M. de Rayneval: «Vous ne

sauriez mettre trop de soin non-seulement à décliner toute demande qu'on

viendrait à vous faire d'une intervention effective, mais encore à

empêcher, s'il est possible, que l'idée même ne s'en présente au cabinet

espagnol; et s'il se décidait à nous demander ce genre de secours, vous

devrez soigneusement éviter de laisser préjuger notre décision.... La

révolte de trois ou quatre petites provinces qui toutes ensemble ne

dépassent pas, en population et en étendue, un de nos départements

moyens, et où les villes même sont restées fidèles au gouvernement, me

semble bien insuffisante pour motiver un appel à la force étrangère. La

Vendée, à plusieurs reprises, a présenté de bien autres obstacles à un

gouvernement entouré d'ennemis extérieurs; il en a triomphé pourtant,

moins encore par la force que par l'action du temps, par la lassitude

des populations, et en substituant un mélange de prudence et de fermeté

aux mesures de terreur qu'il avait employées d'abord. Alors aussi on

disait qu'il était impossible de dompter, par des moyens réguliers,

une insurrection qui durait, non pas depuis quelques mois, mais depuis

plusieurs années; l'événement a prouvé le contraire. C'est dans ce sens

que vous devriez vous exprimer si vous aviez lieu de croire qu'on se

disposât à réclamer notre intervention[8].»

[Note 8: Dépêches des 16 et 22 juillet et du 12 décembre 1834.]

Tout en tenant ce langage, nous avions à coeur de venir en aide au

gouvernement espagnol, et de lui donner la force morale comme les

secours indirects dont il avait besoin pour se servir efficacement de

ses propres moyens. M. Martinez de la Rosa avait témoigné le désir

que, par un acte officiel, les puissances signataires du traité de

la quadruple alliance le déclarassent applicable aux circonstances

nouvelles dans lesquelles le retour de don Carlos plaçait l'Espagne;

nous nous empressâmes de satisfaire à ce voeu, et, le 18 août 1834, des

articles additionnels furent signés à Londres, portant: «S.M. le Roi des

Français s'engage à prendre, dans la partie de ses États qui avoisine

l'Espagne, les mesures les mieux calculées pour empêcher qu'aucune

espèce de secours en hommes, armes ou munitions de guerre soient

envoyés, du territoire français, aux insurgés en Espagne; 2° S.M. le roi

du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande s'engage à fournir à Sa

Majesté Catholique tous les secours d'armes et de munitions de guerre

que Sa Majesté Catholique pourra réclamer, et en outre à l'assister avec

des forces navales si cela devient nécessaire.» Nous redoublâmes, en

effet, de vigilance sur la frontière des Pyrénées pour empêcher que

l'insurrection carliste reçût de France aucun appui; nous renforçâmes le

service des douanes; nous établîmes des postes de gendarmerie sans cesse

circulante; ce fut à ce moment que nous retirâmes l'_exequatur_ au

consul de Prusse par qui passait la correspondance des insurgés. Enfin,

dès le 22 juillet 1834, l'amiral de Rigny écrivit à M. de Rayneval:

«Peut-être conviendrait-il au gouvernement espagnol de prendre à sa

solde une portion quelconque de la légion étrangère que nous avons en

Afrique. S'il en était ainsi, peut-être pourrions-nous-lui fournir

quatre ou cinq mille hommes que nous débarquerions à Carthagène.» Nous

offrions et nous rendions au gouvernement espagnol tous les bons offices

qu'il pouvait attendre d'alliés sincères qui ne repoussaient que la

perspective d'avoir à répondre eux-mêmes de ses destinées en mettant

leurs forces à sa disposition.

Mais l'Espagne et le gouvernement espagnol étaient en proie à de bien

autres périls que ceux de la guerre civile dans les provinces basques.

Tantôt en exploitant ces périls et l'irritation inquiète qu'ils

suscitaient dans le pays, tantôt par sa propre et directe impulsion, le

parti radical faisait au ministère et au statut royal une guerre de

jour en jour plus ardente et plus redoutable. Au sein des chambres, M.

Martinez de la Rosa et M. de Toreno luttaient avec un courage et un

talent quelquefois efficaces; la chambre des _proceres_ les soutenait

fermement, et dans la chambre des _procuradores_ ils perdaient et

reconquéraient tour à tour une majorité toujours incertaine. Mais, au

dehors, le pouvoir manquait absolument d'unité et de moyens d'action;

les restes des anciennes libertés locales et les essais inexpérimentés

des libertés nouvelles devenaient également des causes d'anarchie;

les attaques contre le cabinet modéré éclataient partout, tantôt pour

réclamer ouvertement la constitution de 1812, tantôt pour la seule

satisfaction des passions révolutionnaires. L'esprit de révolte

pénétrait dans l'armée elle-même: le 18 janvier 1835, à Madrid, huit

cents hommes du 2e régiment d'infanterie légère d'Aragon se soulevèrent

en criant: «Vive la liberté! A bas les ministres!» Le capitaine général

de la Vieille-Castille, le général Cantérac accourut pour les rappeler

à l'ordre et tomba sous plusieurs coups de feu. Ils s'emparèrent de

l'hôtel des postes, s'y défendirent contre les troupes fidèles, et en

sortirent sans autre châtiment que d'aller rejoindre dans les provinces

basques l'armée qui combattait les carlistes. En février, en mars,

en avril, à Malaga, à Saragosse, à Murcie, ici contre un ordre de

discipline du ministre de la guerre, là contre une interdiction de

l'archevêque qui ne voulait pas que les chantres de la cathédrale

allassent chanter sur le théâtre des airs populaires, de violentes

séditions troublèrent la paix publique, aboutissant toujours au cri:

«Vive la constitution de 1812!» et au massacre de quelques moines.

Les cruautés mutuelles de la guerre civile dans les provinces basques

avaient soulevé en Europe un vif mouvement de réprobation; le cabinet

anglais avait envoyé en Biscaye un commissaire spécial, lord Eliot, pour

tenter d'y mettre un terme, et nous avions formellement adhéré au but de

sa mission. Une convention fut en effet conclue le 28 avril 1835 entre

le général Valdez, qui avait succédé à Mina, et Zumalacarreguy, portant

«que la vie des prisonniers serait respectée, qu'ils seraient échangés

deux ou trois fois par mois, et que personne ne pourrait être mis à mort

pour ses opinions politiques sans avoir été jugé et condamné d'après les

lois actuelles de l'Espagne.» Cet acte de stricte justice et de simple

humanité excita dans la chambre des _procuradores_ un violent orage;

c'était, disait-on, le fruit d'une influence étrangère; comment les

ministres avaient-ils pu souffrir qu'on traitât avec Zumalacarreguy, un

chef de rebelles? On demanda, et la motion fut adoptée, que le traité

fût communiqué aux chambres qui en examineraient les motifs; et le 11

mai, au sortir d'une séance dans laquelle M. Martinez de la Rosa avait

courageusement défendu le traité, un rassemblement populaire se forma

sur son passage et le poursuivit jusque chez lui de ses insultes et du

cri: «Vive la constitution!»

Tant de combats, de périls et d'impuissance, en face de deux ennemis

contraires, épuisèrent la confiance et lassèrent la patience de M.

Martinez de la Rosa lui-même; le conseil de régence se réunit au

conseil des ministres, et le 17 mai 1835, la résolution y fut prise, à

l'unanimité, de réclamer la coopération armée des puissances signataires

du traité du 22 avril 1834, notamment de la France, la seule dont

l'action en faveur de l'Espagne pût être décisive.

La demande ne nous arriva point inattendue; M. de Rayneval nous l'avait

annoncée en l'appuyant de tous les arguments que sa propre conviction

lui pouvait suggérer; et avant que nous l'eussions reçue, le duc de

Broglie, par une dépêche du 23 mai 1835, avait fait pressentir à

l'ambassadeur du Roi notre réponse, en lui développant les motifs qui

s'opposaient à l'intervention[9]. Appelés à une résolution positive,

nous avions non-seulement à en délibérer entre nous, mais à nous

concerter à ce sujet avec l'Angleterre, car le traité de la quadruple

alliance, dans l'article même, invoqué par l'Espagne, portait

expressément: «Dans le cas où la coopération de la France serait

jugée nécessaire par les hautes parties contractantes pour atteindre

complétement le but de ce traité, S. M. le Roi des Français s'engage à

faire, à cet égard, ce qui serait arrêté de commun accord entre Elle et

ses trois augustes alliés.»

[Note 9: _Pièces historiques_, n° V.]

Ainsi nettement posée, la question fut scrupuleusement débattue et

dans le conseil réuni, et dans nos entretiens particuliers: M. Thiers

développait, avec sa verve à la fois naturelle et ingénieuse, les

raisons qui le décidaient en faveur de l'intervention; je lui dis un

jour: «Vos raisons sont fortes; je comprends qu'on puisse tenir l'une ou

l'autre conduite.» Plus tard, dans l'un des grands débats soulevés à ce

sujet, au sein de la chambre des députés, M. Thiers me demanda de la

tribune si je permettais qu'il rappelât ces paroles: «Sans nul doute,»

lui répondis-je, et il les rappela en effet. Je n'ai rien à ajouter

aujourd'hui à l'explication que j'en donnai alors: «Je ne retire

aucunement ces paroles, dis-je; la chambre comprendra sans peine qu'à

cette époque, redoutant dans l'intérieur du cabinet une séparation

que je n'ai jamais cherchée et que je regretterai toujours, je n'aie

employé, dans mes conversations particulières comme ailleurs, que le

langage qui me semblait propre à la prévenir. J'ajouterai que mon

opinion sur cette question n'a pas été, dès le premier jour, complète

et absolue, comme d'autres peut-être; elle s'est formée, elle s'est

affermie progressivement et en présence des événements. Mais l'honorable

M. Thiers sait, aussi bien que personne et que moi-même, que toutes

les fois qu'il a fallu prendre une résolution, et se prononcer pour ou

contre l'intervention, je me suis prononcé contre. C'est le seul fait

que je tienne à constater en ce moment.»

Il m'est commode de le rappeler aujourd'hui. Le grand argument

qu'invoquaient, en 1835 et 1836, les partisans de l'intervention,

c'était que, sans ce secours, la cause de la reine Isabelle et du

régime constitutionnel serait perdue en Espagne. Vingt-cinq ans se

sont écoulés, vingt-cinq ans de rudes épreuves pour l'Espagne; aucune

intervention n'a eu lieu, et l'Espagne n'en a pas eu besoin; elle s'est

sauvée elle-même. Grande sécurité pour son avenir aussi bien que sujet

d'un légitime orgueil. Entre les amis de l'Espagne, ceux qui ont le plus

espéré d'elle ne sont pas ceux qui l'ont le moins bien connue.

Dès le premier jour, le roi Louis-Philippe fut, dans son conseil, l'un

des plus décidés contre l'intervention; et pour lui, à vrai dire,

c'était sa sollicitude pour la France, plutôt que ses espérances

pour l'Espagne, qui le décidait: «Aidons les Espagnols du dehors, me

disait-il, mais n'entrons pas nous-mêmes dans leur barque; si une fois

nous y sommes, il faudra en prendre le gouvernail, et Dieu sait ce qui

nous arrivera. Napoléon a échoué à conquérir les Espagnols et Louis

XVIII à les retirer de leurs discordes. Je les connais; ils sont

indomptables et ingouvernables pour des étrangers; ils nous appellent

aujourd'hui; à peine y serons-nous qu'ils nous détesteront et nous

entraveront de tous leurs moyens. Rappelez-vous la dépêche où Rayneval,

en nous prêchant l'intervention, en montrait les accompagnements

nécessaires; il faudra, disait-il, que l'armée française, pour

consolider son ouvrage, occupe pendant un temps plus ou moins long

le pays qu'elle aura pacifié; sans quoi le feu s'y rallumerait

indubitablement[10]. Et ne m'avez-vous pas dit que le duc de Frias vous

disait lui-même ces jours derniers que l'intervention de la France en

Espagne ne signifierait rien si elle n'était suivie d'une occupation

de quatre ou cinq années au moins? Croyez-moi, mon cher ministre;

n'employons-pas notre armée à cette oeuvre interminable; n'ouvrons pas

ce gouffre à nos finances; ne nous mettons pas ce boulet aux pieds en

Europe; si les Espagnols peuvent être sauvés, il faut qu'ils se sauvent

eux-mêmes; eux seuls le peuvent; si nous nous chargeons du fardeau, ils

nous le mettront tout entier sur les épaules, et puis ils nous rendront

impossible de le porter.»

[Note 10: Dépêche du 22 mai 1835.]

La réponse du cabinet anglais au gouvernement espagnol vint apporter aux

adversaires de l'intervention un argument de plus. J'en trouve le texte

dans une dépêche de M. Rayneval du 13 juin 1835: «Un courrier est arrivé

ici de Londres hier soir, avec des dépêches de la légation espagnole.

Elles portent que le cabinet anglais décline la demande de coopération

faite par le gouvernement de la reine à ses alliés; qu'il ne s'oppose

pas toutefois au secours que la France, en son propre nom, voudrait

accorder à l'Espagne, mais qu'il ne veut en aucune manière se rendre

solidaire d'une pareille mesure qui pourrait compromettre le repos

général de l'Europe.»

Je ne pense pas que cette dernière considération fût bien sérieuse, ni

le vrai motif du refus du cabinet anglais; si la France et l'Angleterre

eussent été d'accord pour soutenir, avec leurs armées, la reine Isabelle

contre les carlistes, les puissances du Nord n'auraient certainement pas

envoyé les leurs en Espagne à l'appui de don Carlos. Mais quelle qu'en

fût la cause, le parti pris par l'Angleterre de laisser peser sur la

France seule le fardeau et la responsabilité de l'intervention ne

pouvait manquer d'influer sur notre résolution. Le duc de Broglie la

transmit le 8 juin à M. de Rayneval en ajoutant à sa dépêche officielle

une lettre particulière qui portait: «Notre réponse à la demande de

l'Espagne est précisément celle que je vous avais annoncée. Nous avons

posé la question au gouvernement anglais dans les termes les plus

simples, de très-bonne foi, sans faire aucun effort pour influencer

sa détermination. Son refus a été positif. Nous avons laissé ici à

l'opinion le temps de se prononcer; par un concours de circonstances

particulières, nous avons même paru vouloir l'échauffer plutôt que

l'attiédir; les articles insérés dans le _Journal des Débats_[11] en

font foi. Toute la presse, moins ce journal, a pris parti vertement

contre l'intervention, et s'est trouvée cette fois l'organe de la grande

masse du public. Nous avons enfin sondé les opinions individuelles dans

les Chambres: il ne s'est pas rencontré vingt membres qui aient voulu

entendre parler de l'intervention. Lors donc que le cabinet aurait été

décidé et unanime (et il s'en fallait de beaucoup qu'il le fût), toute

tentative de ce genre, exécutée sans le concours de l'Angleterre et

en faisant violence au pays, eût été une entreprise insensée que

l'ascendant de l'opinion aurait bientôt contraint d'abandonner.»

[Note 11: Des 29 et 31 mai, 4 et 7 juin 1835.]

«Vous ne vous étonnerez point que, dans leurs communications

officielles, les cabinets de Londres et de Paris n'aient considéré

l'intervention que sous le point de vue du progrès de l'insurrection

carliste, en laissant entièrement de côté les dangers éventuels qui

peuvent résulter d'insurrections révolutionnaires. Nous apprécions ces

dangers à leur juste valeur; nous n'ignorons pas que les craintes qu'ils

inspirent au gouvernement espagnol sont la cause véritable de la demande

qu'il adresse à la France et à l'Angleterre, et que, s'il n'avait

affaire qu'à don Carlos, il essayerait de résister avec les forces dont

il dispose encore. Mais, quelque fondées que puissent être de semblables

appréhensions, nous ne pouvions les discuter comme fondement d'une

intervention éventuelle, dans des pièces qui, selon toute apparence,

seront portées quelque jour à la connaissance du public. Des

gouvernements constitutionnels, fondés sur la libre discussion, ne

pourraient, dans aucun cas, s'engager dans une intervention dont le but

unique, ou seulement le but principal serait de maintenir au pouvoir

tel ministre plutôt que tel autre, d'écarter telle ou telle nuance

d'opinions. Ce serait à grand'peine que nous pourrions justifier, le

traité du 22 avril 1834 à la main, une intervention entre la régente

et don Carlos; nous ne pourrions justifier sous aucun prétexte une

intervention entre M. Martinez de la Rosa et M. Arguelles ou M.

Galiano.»

Le duc de Broglie avait raison de poser ainsi la question: outre la

guerre civile entre le parti de la reine Isabelle et celui de l'infant

don Carlos, il y avait lutte entre M. Martinez de la Rosa et M.

Arguelles, entre le statut royal et la constitution de 1812,

c'est-à-dire au sein du parti et du gouvernement de la reine Isabelle

elle-même. Nous pouvions avoir et nous avions, sur les mérites

politiques des partis qui, sous le même sceptre, se disputaient ainsi le

pouvoir, une opinion très-arrêtée; nous reconnaissions, dans les idées

et les pratiques du parti radical, le déplorable empire de l'esprit

révolutionnaire, de ses théories et de ses passions; nous souhaitions le

succès du parti modéré; nous voulions le seconder de notre influence; en

lui refusant l'intervention officielle et directe qu'il nous demandait,

nous lui offrîmes tous les secours indirects qui se pouvaient imaginer,

la translation en Espagne de la légion étrangère, l'autorisation de

recruter en France une légion libre, des avances d'armes et de

munitions de guerre; mais ni le traité de la quadruple alliance ne nous

commandait, ni les principes du droit public européen et les intérêts

français ne nous permettaient d'aller au delà, et de mettre au service

de ce parti en Espagne les soldats et les trésors de la France. Après le

refus de l'intervention, la lutte intérieure du gouvernement espagnol

eut le résultat qu'il était aisé de prévoir; M. Martinez de la Rosa

tomba, et pendant trois mois son collègue, M. de Toreno, devenu son

successeur, essaya de gouverner encore au nom du parti modéré; mais ses

concessions et ses tentatives de résistance furent également vaines; les

émeutes populaires, les désordres révolutionnaires, les massacres de

moines et les insurrections au cri de: «Vive la constitution de 1812!»

redoublèrent de violence; M. de Toreno tomba à son tour; et au mois

de février 1836, lorsqu'en France, le cabinet du 11 octobre 1832 se

disloqua à propos de la conversion des rentes, le parti radical,

représenté alors par M. Mendizabal et ses amis, était, en Espagne, en

possession du pouvoir.

Je comprends les tentations de la politique des grandes aventures, et le

plaisir passionné que des esprits généreux peuvent prendre à poursuivre,

à tout prix, le succès d'un dessein mêlé de doute et de mal, mais hardi

et peut-être plein d'avenir. Il est doux de se livrer ainsi à toute

sa pensée, de frapper l'imagination des hommes, et de se croire, en

changeant violemment la face du monde, le ministre de la Providence.

Mais ce n'est point là la politique des gouvernements sains, ni des

peuples libres, ni des honnêtes gens; celle-ci a pour loi le respect du

droit, de tous les droits, le soin des intérêts réguliers et permanents

des peuples, et quelque scrupule comme quelque patience dans l'emploi

des moyens. Quand nous fûmes, après 1830, appelés à agir dans les

affaires de l'Europe, nous n'étions point indifférents à l'état et aux

voeux des nations européennes; nous n'ignorions point qu'il y avait là

bien des plaies à guérir, bien des besoins légitimes à satisfaire. Nous

aussi nous avions, en fait de réformes européennes, nos ambitions et

nos sympathies; et bien des souvenirs puissants, bien des apparences

séduisantes nous poussaient à leur donner cours. Mais nous ne pouvions

nous lancer dans ces entreprises sans y avoir, d'abord pour allié et

bientôt pour maître, l'esprit révolutionnaire, cet empoisonneur des plus

belles espérances humaines. Nous étions de plus convaincus que l'appel

à la force n'était pas le bon moyen d'accomplir les réformes et les

progrès vraiment salutaires que l'Europe appelait de ses voeux. Ce fut

notre résolution de pratiquer une politique assez nouvelle dans les

relations des États, la politique des esprits sensés et des honnêtes

gens. Les maîtres d'un grand et puissant génie n'ont pas manqué au

monde; ils ont déployé, en le gouvernant, des facultés supérieures et

changé avec éclat la taille et la face des États; mais il y a eu, dans

leurs entreprises, tant de conceptions superficielles et démesurées,

tant de combinaisons arbitraires, tant d'ignorance des faits sociaux et

de leurs lois naturelles, tant de volontés égoïstes et capricieuses que

de justes doutes se sont élevés, après eux, sur le mérite définitif de

ce qu'ils avaient pensé et fait, et qu'on a pu avec raison se demander

s'ils avaient servi ou égaré les peuples dont ils avaient manié les

destinées: Charles-Quint, Richelieu, Pierre le Grand ont conquis et

méritent l'admiration de l'histoire; et pourtant, à mesure que le grand

jour de l'histoire s'est levé sur eux, la valeur réelle de leurs pensées

et de leurs oeuvres a paru de plus en plus incertaine, et a été de

jour en jour plus contestée. Que d'objections et de reproches ne leur

adresse-t-on pas aujourd'hui! Que d'erreurs, de lacunes, de conséquences

funestes ne découvre-t-on pas dans leurs oeuvres! Que de mal mêlé aux

succès qui ont fait leur gloire! Nous avions à coeur d'éviter un tel

mélange; nous voulions porter plus de discrétion dans nos entreprises,

les juger nous-mêmes avec plus d'exigence, et ne rien tenter qui ne pût

supporter un examen sévère et une longue épreuve. Je conviens que, pour

les spectateurs comme pour les acteurs, il y a, dans cette politique,

moins de séductions que dans celle des grands hommes ordinaires, et

qu'en s'interdisant les distractions imprévoyantes et les charlataneries

populaires, on aggrave, dans le présent du moins, les difficultés, déjà

si grandes, du gouvernement des États. Mais, pour faire en ce monde un

bien certain et durable, il faut savoir compter sur le droit, la liberté

et le temps. Cette confiance a été, au dehors comme au dedans, la base

de notre conduite. Je n'y ai nul regret, même après nos revers.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 6 / 76 题