Une des causes de la politique de conquêtes et d'aventures.--Vice
radical de cette politique.--Formation du droit public européen.--Ses
maximes essentielles.--Conséquences de la violation de ces maximes.--Le
gouvernement de 1830 les a respectées.--Questions européennes pendantes
en 1832.--Fautes des trois puissances du Nord dans leurs relations avec
le gouvernement de 1830.--La Prusse: le roi Frédéric-Guillaume III,
le prince de Wittgenstein et M. Ancillon.--M. Bresson à
Berlin.--L'Autriche; l'empereur François II et le prince de
Metternich.--M. de Sainte-Aulaire à Vienne.--La Russie;
l'empereur Nicolas.--Le maréchal Maison à Saint-Pétersbourg;
ses instructions.--Idée d'un mariage russe pour le duc
d'Orléans.--Fermentation révolutionnaire en Allemagne.--Réunion
de Münchengrætz.--Ses conséquences.--Affaires d'Orient.--Question
d'Égypte.--Caractère, situation et politique de Méhémet-Ali.--Situation
et politique des grandes puissances européennes entre la Porte et
l'Egypte.--Mission de M. de Bois-le-Comte en Orient.--Ses entretiens
avec Méhémet-Ali.--Paix de Kutaièh.--La Russie à Constantinople.--Traité
d'Unkiar-Skelessi.--Affaires d'Espagne.--Mort de Ferdinand
VII.--Question de la succession espagnole.--Politique du gouvernement
français et ses motifs.--Ses promesses et ses conseils au gouvernement
de la reine Isabelle.--Explosion de la guerre civile en Espagne.--Don
Carlos en Portugal auprès de Don Miguel.--M. Zéa Bermudez, son caractère
et sa politique.--Origine de la question de l'intervention de la France
en Espagne.--Chute de M. Zéa Bermudez.--M. Martinez de la Rosa; son
caractère et sa politique. Promulgation du _statut royal_.--Traité de la
quadruple alliance.--Don Carlos, expulsé de Portugal, se réfugie en
Angleterre et rentre en Espagne.--Réunion des Cortès espagnoles.--Le
_statut royal_ et la _constitution de_ 1812.--Le cabinet de Madrid
demande l'intervention de la France et de l'Angleterre.--Leur refus et
ses motifs.--Diversité des avis dans le cabinet français.--Chute de M.
Martinez de la Rosa.--Le comte de Toreno lui succède.--Sa prompte
chute.--Au moment où le cabinet du 11 octobre 1832 se disloque à Paris,
M. Mendizabal et le parti exalté entrent, à Madrid, en possession du
pouvoir.
J'ai retracé, depuis sa formation jusqu'à sa dissolution, la politique
et les actes du cabinet du 11 octobre 1832 au dedans de l'État. Je dirai
maintenant ce qu'il a fait au dehors, quelle conduite il a tenue, quel
rôle il a joué et il a fait jouer à la France dans le monde européen.
Pour les peuples comme pour les rois, pour les hommes d'État comme
pour les hommes de guerre, la politique extérieure est le champ où se
déploient, dans leurs libres fantaisies, l'imagination, l'ambition et
l'orgueil. Au dedans de l'État, des intérêts présents et évidents, des
droits reconnus, des pouvoirs légaux contiennent impérieusement dans
certaines limites les prétentions et les espérances. Au dehors, dans les
relations avec les étrangers, et devant des perspectives de puissance et
de gloire, pour soi-même comme pour la patrie, la tentation est grande
de se livrer à la passion, d'en appeler à la force et de se promettre
le succès. Que sera-ce si on a vécu dans un temps d'entreprises et de
guerres prodigieuses, si on a vu les États, grands ou petits, voisins ou
lointains, incessamment envahis, conquis, démembrés, partagés,
changeant coup sur coup d'étendue, de forme, de nom, de maître? De tels
spectacles, même quand, à la fin du drame, des revers éclatants les
ont décriés, laissent un grand nombre d'esprits en proie à la fièvre
ambitieuse et belliqueuse; ils se complaisent dans les combinaisons
diplomatiques et militaires, dans les plans d'alliance et de campagne;
les exploits gigantesques suscitent les projets chimériques; les
souvenirs enfantent les rêves.
Dès sa naissance et dans tout le cours de sa vie, le gouvernement de
1830 a eu à lutter contre cette passion posthume d'aventures et de
conquêtes. La décadence était grande: au lieu de la Convention nationale
et de l'empereur Napoléon, c'était un avocat sophiste et un soldat
déclamateur qui se portaient les patrons de la politique ambitieuse et
guerrière; mais malgré leur médiocrité emphatique, M. Mauguin et le
général Lamarque exprimaient des sentiments fort répandus dans le pays,
et ils exerçaient, à ce titre, une puissance réelle; ils parlaient au
nom des traditions révolutionnaires et militaires; ils unissaient et
confondaient, dans un incohérent mais brillant amalgame, les promesses
de la liberté et les prestiges de la force, la Révolution et l'Empire.
La France ne voulait recommencer ni l'un ni l'autre de ces terribles
régimes; elle sentait, au fond de son âme, que, pour échapper à leurs
désastres en jouissant de leurs bienfaits, il fallait répudier hautement
leurs erreurs et leurs crimes; mais encore éblouie et troublée, elle
se plaisait à les entendre célébrer confusément et sous de beaux noms;
c'était là, disait-on, l'esprit libéral et l'esprit national, pour la
France la grandeur, pour l'Europe le progrès.
Je ne connais point d'idée plus radicalement fausse et funeste, plus
démentie par l'expérience, plus contraire aux vraies tendances de
notre temps et à la grandeur de la France comme au progrès général de
l'Europe.
L'Europe est une société de peuples et d'États à la fois divers et
semblables, séparés et point étrangers, non-seulement voisins, mais
parents, unis entre eux par des liens moraux et matériels qu'ils ne
sauraient rompre, par le mélange des races, la communauté de religion,
l'analogie des idées et des moeurs, par de nombreux et continuels
rapports industriels, commerciaux, politiques, littéraires, par des
progrès de civilisation variés et inégaux mais qui tendent aux mêmes
fins. Les peuples européens se connaissent, se comprennent, se visitent,
s'imitent, se modifient incessamment les uns les autres. A travers
toutes les diversités et toutes les luttes du monde moderne, une
unité supérieure et profonde règne dans sa vie morale comme dans ses
destinées. On dit la Chrétienté. C'est là notre caractère original et
notre gloire.
Ce grand fait a eu pour conséquence naturelle la formation progressive
d'un droit public européen et chrétien; c'est-à-dire l'établissement de
certains principes compris et acceptés comme la règle des relations
des États. Ce droit, longtemps et aujourd'hui encore très-imparfait,
très-souvent méconnu et violé, n'en est pas moins réel, et devient de
plus en plus clair et impérieux à mesure que la civilisation générale
se développe et que les rapports mutuels des peuples deviennent plus
fréquents et plus intimes.
Les maximes essentielles et incontestées du droit public européen sont
en petit nombre. Parmi les principales se rangent celles-ci:
1° La paix est l'état normal des nations et des gouvernements. La guerre
est un fait exceptionnel et qui doit avoir un motif légitime;
2° Les États divers sont entièrement indépendants les uns des autres
quant à leurs affaires intérieures; chacun d'eux se constitue et se
gouverne selon les principes et dans les formes qui lui conviennent;
3° Tant que les États vivent en paix, leurs gouvernements sont tenus de
ne rien faire qui puisse troubler mutuellement leur ordre intérieur;
4° Nul État n'a droit d'intervenir dans la situation et le gouvernement
intérieur d'un autre État qu'autant que l'intérêt de sa propre sûreté
lui rend cette intervention indispensable.
Ces salutaires maximes ont été mises, de nos jours, aux plus rudes
épreuves. Tantôt on les a outrageusement foulées aux pieds pour donner
un libre cours aux passions qu'elles ont précisément pour objet de
contenir; tantôt on en a scandaleusement abusé pour servir des desseins
qu'elles condamnent expressément. Nous avons assisté aux plus immenses
guerres entreprises sans motif légitime, par une ambition égoïste et
déréglée, ou pour réaliser des combinaisons arbitraires et frivoles sous
un air de grandeur. Nous avons vu une propagande envahissante porter
au loin ses violences et sa tyrannie au nom de la liberté. De grands
gouvernements ont opprimé l'indépendance de petites nations pour
maintenir, chez elles comme chez eux-mêmes, les principes et les formes
du pouvoir absolu. D'autres se sont joués des droits et de l'existence
des pouvoirs établis, sous prétexte de rétablir les droits des
nations. Des conspirateurs révolutionnaires ont réclamé le principe de
non-intervention pour couvrir leurs menées contre la sécurité de tous
les États. Indignés de tant d'excès divers, d'honnêtes et superficiels
esprits voudraient supprimer la politique extérieure et mettre
l'indépendance des peuples comme la sécurité des États sous la garantie
de la paix perpétuelle et de l'inaction diplomatique. On ne lutte pas
contre la violence et l'hypocrisie avec des chimères; on n'annulera pas
l'action extérieure des gouvernements au moment même où s'étendent et
se multiplient les relations extérieures des nations; ce qu'il faut
demander, c'est que cette action s'exerce selon la justice et le bon
sens. C'est là l'objet du droit public européen tel qu'il s'est formé à
travers les siècles. Ce droit n'a point péri dans ses échecs; malgré
les graves et nombreuses atteintes qu'il a reçues, à raison même de ces
atteintes et de leurs funestes conséquences, ses maximes sont devenues
et deviennent de jour en jour plus précises et plus pressantes; c'est de
leur empire seul qu'on peut espérer, autant que le permet l'imperfection
des choses humaines, le maintien habituel de la paix et de
l'indépendance mutuelle comme de la sécurité des États.
Ceci n'est pas une espérance de philosophe: depuis plus de trois
siècles, les faits, les plus grands faits de l'histoire parlent
hautement. Tous les États qui ont scandaleusement et longtemps violé les
maximes essentielles du droit public européen ont fini par s'en trouver
mal, les gouvernements aussi mal que les peuples. Au XVIe siècle,
Charles-Quint promène son ambition et sa force dans toute l'Europe, sans
respect ni pour la paix, ni pour l'indépendance des États, ni pour les
droits traditionnels des princes et des nations; il tente, sinon la
monarchie, du moins la domination européenne; il se lasse et se dégoûte
à la peine, et il lègue à l'Espagne le règne de Philippe II qui,
poursuivant à son tour, sans génie comme sans coeur, les mêmes
prétentions, laisse en mourant la monarchie espagnole au dehors
dépouillée de ses plus belles provinces, au dedans énervée et frappée de
stérilité. Au XVIIe siècle, Louis XIV, abandonnant la politique mesurée
de Henri IV, reprend, avec encore plus d'éclat, le rêve européen de
Charles-Quint, et viole arrogamment, tantôt envers les princes, tantôt
envers les nations, les principes du droit public de la chrétienté;
après les plus brillants succès, il se trouve hors d'état de porter le
fardeau qu'ils lui ont fait; il obtient à grand'peine de l'Europe une
paix aussi triste que nécessaire, et il meurt laissant la France épuisée
et presque contrainte de se renfermer, pendant plus d'un demi-siècle,
dans la politique extérieure la moins fière et la plus inerte. Nous
avons vu, sur une échelle plus grande encore, les mêmes emportements
de l'ambition humaine aboutir aux mêmes ruines: quelle n'a pas été en
Europe la puissance de la Révolution française, tantôt anarchiquement
déchaînée par les assemblées populaires, tantôt despotiquement maîtrisée
par l'empereur Napoléon! Elle a, sous l'une et l'autre forme, remporté
les plus éclatants triomphes; mais, en triomphant, elle a foulé aux
pieds les principes, les traditions, les établissements du droit public
européen; et après vingt-cinq ans de domination aveuglément hautaine,
elle s'est vue obligée d'acheter bien chèrement la paix de cette Europe,
théâtre et matière de ses conquêtes. Dans le cours de trois siècles,
les plus grands de l'histoire, trois empires, les grands qu'ait vus le
monde, sont tombés dans une rapide décadence pour avoir insolemment
méprisé et violé le droit public européen et chrétien; trois fois ce
droit, après avoir subi les échecs les plus rudes, s'est relevé plus
fort que le génie et la gloire.
C'est le caractère fondamental du gouvernement de 1830 d'avoir pris le
droit public européen pour règle de sa politique extérieure. Non pas
seulement en paroles et dans la diplomatie officielle, mais en fait
et dans la conduite réelle. Nous n'avons pas hypocritement soutenu et
pratiqué telle ou telle maxime spéciale de ce droit qui eût pu convenir
au pouvoir nouveau que nous avions à fonder; nous avons loyalement
accepté et respecté toutes ses maximes ensemble, les plus difficiles
à concilier entre elles comme les plus simples, celles qui consacrent
l'ordre établi entre les États divers aussi bien que celles qui
protégent l'indépendance et le libre développement intérieur de chaque
État. Nous nous sommes trouvés, après 1830, en présence de toutes les
questions qui ont fait et qui font encore en Europe tant de bruit, en
présence des questions de nationalité, des questions d'insurrection, des
questions d'intervention, des questions d'agrandissement territorial
et de frontières naturelles. En Allemagne, en Pologne, en Italie, en
Suisse, en Espagne, en Belgique, toutes ces questions s'élevaient alors,
soit séparément, soit plusieurs ensemble. Nous les avons toutes résolues
selon les principes du droit public européen: tantôt nous avons respecté
ce droit avec scrupule, tantôt nous l'avons exercé sans hésitation; ici
nous sommes intervenus, là nous nous sommes abstenus, ailleurs
nous avons déclaré d'avance que nous interviendrions si d'autres
intervenaient. Nous avons mis partout au service de la politique humaine
et libérale l'influence morale dont nous pouvions disposer; mais nulle
part nous n'avons méconnu ni dépassé les limites du droit international.
J'ai déjà dit par quels motifs, politiques et moraux publics et
personnels, le roi Louis-Philippe et ses conseillers avaient voulu, dès
leurs premiers pas, le maintien de la paix européenne. Ce n'était
pas uniquement, quelque puissante que soit et doive être cette
considération, pour les bienfaits directs de la paix même. L'immobilité
extérieure n'est pas toujours la condition obligée des États; de grands
intérêts nationaux peuvent conseiller et autoriser la guerre; c'est une
honnête erreur, mais une erreur de croire que, pour être juste, toute
guerre doit être purement défensive; il y a eu et il y aura, entre les
États divers, des conflits naturels et des changements territoriaux
légitimes; les instincts d'agrandissement et de gloire ne sont pas, en
tout cas, interdits aux nations et à leurs chefs. Quand le roi Charles
X, en 1830, déclara la guerre au dey d'Alger, ce n'était point là, de
notre part, une guerre défensive, et pourtant celle-là était légitime;
outre l'affront que nous avions à venger, nous donnions enfin
satisfaction à un grand et légitime intérêt, français et européen, en
délivrant la Méditerranée des pirates qui l'infestaient depuis des
siècles. Et la conquête de la Régence a été légitime comme la guerre,
car elle était l'unique moyen d'accomplir réellement et à toujours cette
délivrance. Mais les droits de l'ambition, s'il est permis de parler
ainsi, varient selon les temps; l'esprit de guerre, et de conquête
n'avait pas jadis les conséquences qui l'accompagnent aujourd'hui; il
rencontrait partout en Europe des obstacles, des contre-poids, des
limites; son souffle n'était pas un ouragan universel; les plus
ambitieuses entreprises de Charles-Quint et de Louis XIV ne mettaient
pas en péril tous les États européens et n'ébranlaient pas les
fondements des sociétés humaines; ils pouvaient s'arrêter, et ils
s'arrêtaient en effet, ou bien on les arrêtait dans leurs succès comme
dans leurs desseins. L'Europe est aujourd'hui un grand corps bien
autrement unique et susceptible; toutes les questions vitales y ont
été soulevées et y fermentent partout; tout mal y est contagieux, tout
trouble, y devient général; quand une grande entreprise commence, nul
n'en peut mesurer la portée, ni se promettre qu'il s'arrêtera sur la
pente où elle le pousse; le problème se trouve toujours plus vaste et
plus compliqué qu'on ne l'a prévu; un coup porté dans un coin fait
trembler tout l'édifice; le mouvement est toujours près de devenir le
chaos.
Si du moins le chaos précédait la création! si les ruines se
transformaient en de nouveaux édifices! Mais il n'en est rien:
qu'est-il resté de tous les bouleversements territoriaux, de toutes les
combinaisons diplomatiques, de tous les États inventés par la politique
extérieure de la Convention nationale et de l'Empire? Tout est tombé,
fondations et conquêtes. Tant d'imagination, de hardiesse et de force,
déployées avec un immense mépris du droit public, n'a servi qu'à perdre
les grands acteurs de ces oeuvres éphémères, et à amener la réaction du
congrès de Vienne et de la Sainte-Alliance. On parle beaucoup du nouvel
état des sociétés, de l'esprit nouveau qui les anime, de la nécessité
de comprendre et de satisfaire leurs besoins, leurs aspirations, leurs
tendances; et pourtant, dans ce qui tient aux rapports mutuels des
États, on méconnaît absolument ces préceptes d'innovation clairvoyante;
on se traîne toujours dans l'ornière où s'est longtemps agitée la
politique extérieure de l'Europe. L'ambition et la force sans frein ont
eu des siècles favorables, non-seulement à leurs succès passagers, mais
à leurs solides triomphes: au sein de moeurs grossières et violentes,
quand la plupart des États étaient encore flottants et en travail de
formation, entre des peuples que n'unissaient étroitement ni leurs
intérêts de tous les jours, ni des communications régulières et
continues; en l'absence de cette publicité universelle et rapide, qui
fait aujourd'hui de toutes les nations un grand public incessamment
présent et attentif au spectacle des événements, la guerre, même dénuée
de motifs légitimes ou spécieux, même démesurée dans ses prétentions et
ses entreprises, a pu décider péremptoirement des souverainetés et
des territoires, et aboutir à des résultats durables. Alexandre et
Charlemagne n'avaient, à coup sûr, ni plus de génie, ni plus de
puissance que Napoléon, et leurs empires aussi sont tombés avec eux,
mais non pas comme le sien; l'empire d'Alexandre s'est brisé en royaumes
pour ses généraux et celui de Charlemagne s'est partagé entre ses
descendants; à l'une et à l'autre époque, l'édifice gigantesque s'est
écroulé, mais de ses débris se sont formés immédiatement des édifices
qui ont duré. Des États conquis et des trônes élevés par Napoléon, rien
ne lui a survécu, et par un phénomène étrange, le seul de ses généraux
qui soit resté roi a été celui qui ne tenait pas de lui sa royauté.
C'est que Napoléon, dans sa politique extérieure, a méconnu les vraies
tendances actuelles de l'humanité: le temps n'est plus des grands
bouleversements territoriaux accomplis par les seuls coups de la guerre
et réglés selon la seule volonté des vainqueurs; à peine leur main se
retire que leurs oeuvres sont mises en question et attaquées par les
deux puissances qui sont, l'une le bon, l'autre le mauvais génie de
notre époque, l'esprit de civilisation et l'esprit de révolution;
l'esprit de civilisation veut l'empire du droit au sein de la paix:
l'esprit de révolution, évoque incessamment la force, et poursuit à tout
hasard, tantôt par l'anarchie, tantôt par la tyrannie, ce qu'il appelle
le règne de la démocratie pure. C'est entre ces deux puissants esprits
qu'est engagée la lutte qui travaille aujourd'hui l'Europe et qui
décidera de son avenir. Dans cet état de la société européenne, le
respect du droit public européen est, pour tout gouvernement régulier,
un devoir impérieux et une prévoyance nécessaire; de nos jours;
l'ambition qui remue le monde au mépris de ce droit, et pour la seule
satisfaction de ses désirs, est aussi étourdie que criminelle.
Quand le cabinet du 11 octobre 1832 se forma, la plupart des questions
internationales qui avaient agité l'Europe étaient, sinon vidées,
du moins assoupies: la Pologne avait succombé; l'Italie semblait se
rendormir; l'Espagne demeurait immobile devant son roi malade; la Suisse
délibérait régulièrement sur la réforme de sa constitution fédérale. La
question belge seule restait encore incomplétement résolue et causait
quelque inquiétude pour la paix européenne. J'ai déjà rappelé, et tout
le monde sait quelle fut, à l'avénement du cabinet, la transaction
diplomatique entre la France et l'Angleterre qui amena le siége et la
prise d'Anvers. Je n'ai pas à en raconter les détails; je n'écris pas
l'histoire générale de ce temps; je ne veux qu'en caractériser la
politique et marquer la part que j'y ai prise. C'est surtout dans la
question belge que notre sincère et ferme adhésion aux principes du
droit public européen a été plus complète et plus évidente. Nous avons
eu là à nous défendre de toutes les tentations qui peuvent assaillir un
gouvernement le lendemain d'une révolution: tentation révolutionnaire,
tentation dynastique, tentation d'agrandissement territorial; nous les
avons toutes repoussées. Et, en même temps, nous avons fait prévaloir et
admettre en Europe les intérêts de sécurité et de dignité qu'a la France
sur cette frontière; nous avons secondé l'élan de la population belge
vers l'indépendance nationale et la liberté politique dont elle jouit
depuis trente ans. Grand espace, même dans la vie d'une nation.
Dans cette affaire, comme dans toutes leurs relations avec le
gouvernement du roi Louis-Philippe, les trois puissances du Nord, et
à leur suite les puissances secondaires qui leur sont comme des
satellites, manquèrent, non pas de sagesse, mais de cette fermeté
conséquente qui fait porter à la sagesse tous ses fruits. L'Autriche, la
Prusse et la Russie ne s'opposèrent point à la séparation de la Belgique
et de la Hollande; elles siégèrent en conférence avec la France et
l'Angleterre pour faire entrer dans l'ordre européen le fait accompli et
régler les rapports des deux nouveaux États; elles acceptèrent ou elles
laissèrent passer sans résistance effective, et elles finirent par
sanctionner toutes les transactions laborieusement débattues dont cette
question fut successivement l'objet. Mais en reconnaissant la nécessité,
elles la subissaient avec cette hésitation et cette humeur qui enlèvent
à la modération son mérite et détruisent la confiance qu'elle devrait
inspirer. Que, dans les négociations sur l'affaire belge, ces puissances
soutinssent les intérêts du roi de Hollande; qu'elles veillassent au
respect général des traités, en même temps qu'elles consentaient à les
modifier de concert; que l'entente particulière de la France et de
l'Angleterre leur causât un vif déplaisir, rien de plus simple; mais à
travers ces conséquences naturelles de leur situation, leur politique
envers le nouveau gouvernement français aurait pu et dû être nette,
uniforme, exempte de contradictions et d'arrière-pensées. Il n'en fut
rien: les gouvernements absolus, quand ils n'ont pas un grand homme à
leur tête, sont plus courbés sous leurs préjugés et plus incertains
dans leurs actes que les gouvernements libres; malgré leur fastueuse
irresponsabilité, le fardeau du pouvoir leur pèse, et pour l'alléger
ils se réfugient volontiers dans l'inconséquence et l'inertie. Tout en
acceptant ce qui se passait, depuis 1830, en France et autour de la
France, le bon sens des puissances continentales fut étroit et court,
sans hardiesse et sans grandeur; l'origine de la nouvelle monarchie
française, la confusion et la lutte de ses principes, les désordres
qui avaient assailli son berceau et qui la poursuivaient encore,
les mauvaises traditions et le mauvais langage d'une partie de ses
adhérents, toutes ces circonstances offusquaient et troublaient la vue
des anciens gouvernements du continent; ils ne pressentirent pas, et
même après des années d'épreuve ils ne surent pas apprécier à sa valeur
ce qui a fait le mérite pratique et ce qui fera l'honneur historique
du gouvernement du roi Louis-Philippe; issu d'une révolution, ce
gouvernement rompit nettement, au dehors comme au dedans, avec l'esprit
révolutionnaire; il ne prit point à son service la politique du désordre
aussi bien que celle de l'ordre, les pratiquant tour à tour l'une
et l'autre, selon les désirs de son ambition ou les embarras de sa
situation; il a constamment réglé ses actes dans un esprit conservateur
et selon le droit public européen. Les puissances continentales ne
payèrent pas cette difficile constance d'un juste retour; de leur part,
l'attitude extérieure envers la monarchie de 1830 fut autre que la
conduite réelle, et les paroles libres autres que le langage officiel;
le mauvais vouloir tantôt perçait, tantôt s'étalait derrière les
relations et les déclarations pacifiques: «On se résigne à nous,
m'écrivait de Turin M. de Barante le 22 mars 1834, en se réservant
d'espérer, tantôt plus, tantôt moins, qu'il nous arrivera malheur;»
et le 28 novembre suivant: «On s'est résigné à nous, d'abord avec
étonnement et crainte; puis, on a regardé, avec un espoir malveillant,
notre lutte contre le désordre; puis, on a eu quelque idée que, si nous
gagnions cette victoire, elle tournerait au profit des gouvernements
absolus. Maintenant il s'agit de nous accepter libéraux et point
jacobins, calmes mais forts. On n'a pas encore bien pris son parti
là-dessus.» Quoique l'accord fût général et permanent entre l'Autriche,
la Prusse et la Russie, le caractère et les sentiments personnels des
chefs de ces États, souverains et ministres, différaient beaucoup,
et apportaient, dans leurs rapports avec le gouvernement du roi
Louis-Philippe, de notables différences.
Des trois hommes qui dirigeaient alors les affaires de la Prusse, le
roi Frédéric-Guillaume III, le prince de Wittgenstein, son plus intime
confident, et M. Ancillon, son ministre des affaires étrangères, aucun
n'était d'un esprit éminent, ni appelé, par sa supériorité naturelle, à
faire prévaloir en Europe sa pensée et sa volonté; mais ils avaient tous
trois des dispositions et des qualités qui s'accordaient bien entre
elles et qui les rendaient propres à exercer, dans la politique
européenne, une influence salutaire. Le roi, tout en tenant
aux principes de la monarchie absolue et aux traditions de la
Sainte-Alliance, ne portait pas, à d'autres maximes et à d'autres formes
de gouvernement, une aversion systématique et acharnée; s'il n'avait pas
réalisé les espérances politiques que, dans le mouvement national de
1813 à 1815, il avait laissé concevoir à son peuple, c'était moins par
passion jalouse du pouvoir que par un sentiment inquiet des difficultés
inhérentes aux institutions libres, du trouble qu'elles porteraient dans
l'État et des embarras où elles le jetteraient lui-même. Il avait
du moins, de concert avec son chancelier, le prince de Hardenberg,
accompli, dans l'ordre civil en Prusse, de grandes et libérales
réformes. C'était un prince sensé, droit, que les épreuves de sa vie
avaient éclairé en même temps que fatigué; avide de repos au dehors
comme au dedans, simple, économe, silencieux, il imposait le respect à
ses peuples et la confiance à ses alliés sans beaucoup exiger d'eux;
il avait appris à comprendre les nécessités des situations difficiles,
sentait tout le poids du gouvernement, et savait bon gré aux souverains
ses voisins qui l'aidaient à porter ce fardeau dans ses États en le
portant eux-mêmes, dans les leurs, régulièrement, paisiblement et au
profit de l'ordre européen. La révolution de Juillet lui avait donné
plus d'humeur contre le roi Charles X que d'irritation contre son
remplaçant nécessaire; la modération du roi Louis-Philippe lui plaisait,
son habileté le rassurait, et il désirait sincèrement l'affermissement
de son trône, en dépit du mauvais exemple de la révolution qui l'y avait
porté. Le prince de Wittgenstein, homme de cour et du monde, formé à
l'école du XVIIIe siècle et de Frédéric II, esprit fin, éclairé et libre
sans être un libéral d'opinion ni un politique de profession, ami dévoué
et point rival ambitieux du roi son maître, bon Allemand autant que
Prussien zélé, et correspondant assidu du prince de Metternich, mais
plein de goût pour les moeurs françaises, confirmait et secondait le
roi dans sa politique impartiale, tranquille et bienveillante pour la
France, en même temps que fidèle à l'alliance des trois cours. Nulle
influence n'est, dans un moment donné, plus efficace que celle d'un
homme considérable qui habituellement n'en affecte aucune, et qui ne
donne que les avis ou ne rend que les services qu'on lui demande; telle
était, à la cour de Berlin, celle du prince de Wittgenstein, et elle
s'exerçait non-seulement auprès du roi, mais sur toute la famille
royale qu'il contribuait habituellement à maintenir dans le respect et
l'obéissance envers son chef. Moins important, quoique plus directement
chargé des affaires, M. Ancillon, publiciste, historien, moraliste
et philosophe, sans beaucoup d'originalité ni de puissance dans ces
diverses carrières, mais partout judicieux, clairvoyant et conciliant,
exposait avec dignité la politique du roi et la soutenait avec
persévérance. Et auprès de ce gouvernement ainsi disposé, le ministre
de France à Berlin, M. Bresson, ardemment dévoué à la politique de son
pays, possédé de la soif du succès, vigilant avec passion et adroit avec
autorité, quelquefois même avec emportement, avait acquis une position
forte et un crédit efficace. Le roi Frédéric-Guillaume III l'écoutait
avec confiance et le traitait avec faveur; il était entré dans
l'intimité du prince de Wittgenstein, le voyait à peu près tous les
jours, sans nécessité politique, pour le seul agrément de la vie
sociale, et se trouvait ainsi toujours en mesure de faire servir les
bons rapports personnels au bon arrangement des affaires, quand les
affaires se présentaient.
A Vienne, la situation du gouvernement de 1830 et de son représentant
était plus difficile: les principes et les passions absolutistes
dominaient à la cour, et semblaient ne rencontrer, dans le public
autrichien, aucune objection. La révolution de Juillet était vue de
très-mauvais oeil, et la société de Vienne avait, pour les hommes du
gouvernement que cette révolution avait fondé, ces froideurs mondaines
qui, malgré leur frivolité, embarrassent et enveniment sérieusement les
relations des États. L'empereur François II, modéré par caractère et par
expérience, et très-sincère dans son désir de la paix, n'en avait
pas moins, pour les gouvernements libres issus des mouvements
révolutionnaires, une profonde antipathie, et se tenait pour quitte
envers eux pourvu que sa politique fût étrangère à toute menée hostile.
Auprès de ce souverain, plus influent lui-même dans ses affaires qu'on
ne l'a cru en général, et au milieu d'une aristocratie indépendante et
fière quoique sans institutions de liberté, le prince de Metternich
gouvernait depuis plus de vingt ans la politique extérieure de
l'Autriche: esprit supérieur qui mettait son honneur et son plaisir à se
montrer en toute occasion, avec un peu d'étalage, impartial et libre,
mais qui, tout en comprenant et en admettant, quand la nécessité l'y
contraignait, les nouvelles faces des États, n'aspirait qu'à maintenir
intact l'édifice européen tel que l'avait construit le congrès de
Vienne, apogée de son influence et de sa gloire. Nul homme n'a porté
en lui-même autant de mouvement intellectuel en se vouant à défendre
l'immobilité politique; quand il parlait, et encore plus quand il
écrivait, à travers un langage long, diffus, chargé de périphrases et
ambitieusement philosophique, on voyait se déployer une intelligence
riche, variée, profonde, empressée à saisir et à discuter les idées
générales, les théories abstraites, et en même temps remarquablement
pratique, sagace, habile à démêler ce que commandaient ou permettaient
l'état des faits ou les dispositions des hommes, et se contenant
toujours sévèrement dans les étroites limites du possible tout en ayant
l'air de se jouer dans les vastes régions de la pensée. Quand il était
de loisir et dans le laisser-aller de la conversation, M. de Metternich
prenait à toutes choses, à la littérature, à la philosophie, aux
sciences, aux arts, un intérêt curieux; il avait et il se complaisait à
développer, sur toutes choses, des goûts, des idées, des systèmes; mais,
dès qu'il entrait dans l'action politique, c'était le praticien le moins
hasardeux, le plus attaché aux faits établis, le plus étranger à
toute vue nouvelle et moralement ambitieuse. De cette aptitude à tout
comprendre, combinée avec cette prudence quand il fallait agir, et des
longs succès que lui avait valus ce double mérite, était résultée pour
le prince de Metternich une confiance étrangement, je dirais volontiers
naïvement orgueilleuse dans ses vues et dans son jugement; en 1848,
pendant notre retraite commune à Londres, «l'erreur, me dit-il un jour,
avec un demi-sourire qui semblait excuser d'avance ses paroles, l'erreur
n'a jamais approché de mon esprit.--J'ai été plus heureux que vous, mon
prince, lui dis-je; je me suis plus d'une fois aperçu que je m'étais
trompé;» et son air me disait qu'il approuvait ma modestie sans être, au
fond de son coeur, ébranlé dans sa présomption. La qualité qui manquait
le plus à son habileté politique, c'était le courage; j'entends le
courage d'impulsion et d'entreprise; il n'avait nul goût pour la lutte,
et il en redoutait les périls plus qu'il ne désirait les succès auxquels
elle eût pu aboutir. C'était là, dans ses rapports avec le gouvernement
du roi Louis-Philippe, son principal embarras; il lui rendait justice,
reconnaissait son importance dans l'ordre européen, et, quoique peu
bienveillant pour quelques-uns de ses principes, il n'avait garde
de rien faire qui pût lui nuire, et il eût volontiers contribué à
l'affermir; mais, pour y contribuer efficacement, il eût fallu déplaire
à des membres de la famille impériale, à la société de Vienne, à
l'empereur Nicolas dont l'hostilité envers le roi Louis-Philippe, bien
que peu hardie, était affichée et hautaine; M. de Metternich ne voulait
engager aucun de ces conflits ni courir aucun de ces risques; de là,
dans sa politique envers le gouvernement français, des hésitations, des
obscurités, des réserves qui rendaient souvent son impartialité vaine
et sa sagesse de moindre valeur qu'elle n'eût pu être s'il eût osé
davantage pour la faire prévaloir.
M. de Sainte-Aulaire, que le duc de Broglie fit envoyer comme
ambassadeur à Vienne, peu de mois après la formation du cabinet,
convenait parfaitement à cette mission: noblement libéral, digne et
doux, poli et courageux, zélé pour son devoir sans être faiseur, et
homme du monde sans mauvaise complaisance mondaine, il se fit accueillir
la tête haute dans la société viennoise, et s'établit auprès du prince
de Metternich sur le pied d'une franchise aisée, en homme qui n'a rien
à taire et rien à demander que ce qui lui est dû. Il n'eût pas fallu
charger M. de Sainte-Aulaire de décider le prince de Metternich à
quelque grande résolution ou à quelque effort difficile auxquels
celui-ci n'eût pas été spontanément disposé; personne n'exerçait sur le
chancelier d'Autriche une telle influence; mais M. de Sainte-Aulaire
entretenait avec lui des rapports bienveillants et confiants qui
suffisaient au cours régulier des affaires, et prévenaient, entre les
deux gouvernements, toute complication et tout embarras.
C'était surtout l'empereur Nicolas qui pesait, comme un cauchemar, sur
le prince de Metternich et l'empêchait souvent de régler sa conduite
selon toute sa raison. Décidé à maintenir, en tous cas, l'union des
trois puissances du Nord, M. de Metternich faisait, à cette idée, en
Occident comme en Orient, plus de sacrifices qu'il n'eût été nécessaire,
et l'empereur Nicolas exploitait, au profit de ses vues ou de ses
passions personnelles, la prudence inquiète du chancelier d'Autriche.
Nul souverain peut-être n'a exercé, dans ses États et en Europe, autant
d'empire, en ayant si peu fait pour l'acquérir et en en faisant un si
médiocre emploi. L'empereur Nicolas n'était ni un grand militaire, ni un
grand politique, ni un grand esprit, ni même un grand ambitieux; il n'a
ni agrandi ses États, ni fait faire à ses peuples, en prospérité, en
civilisation, en lumières, en puissance et renommée européenne, de
grands progrès; et pourtant il a régné au dedans avec force, au dehors
avec éclat. Il avait en lui-même les instincts, et, devant le monde,
tous les prestiges du pouvoir, la beauté personnelle, l'éloignement
et l'étendue de son empire, le nombre de ses sujets, leur discipline
dévouée, leur soumission silencieuse. Dans deux ou trois occasions
solennelles, où il avait été personnellement mis en jeu, il avait montré
de la présence d'esprit, du courage, et exercé un ascendant efficace;
depuis, il avait évité plutôt que cherché les épreuves, et il craignait
plus de se compromettre qu'il ne se plaisait à se déployer. C'était un
despote dur et hautain, mais prudent, et un grand acteur royal qui
avait plus de goût aux effets de théâtre qu'aux événements du drame.
La fortune l'avait merveilleusement servi; en montant sur le trône, il
avait trouvé la Russie grande et l'Europe à la fois en repos et encore
fatiguée; il avait profité des brillants succès de l'empereur Alexandre
son frère pour la gloire comme pour la sécurité de son empire, et ni
ses peuples ni ses alliés n'exigeaient beaucoup de lui; au dedans, ses
travaux de réforme se bornaient à des efforts sincères pour introduire
dans l'administration de ses États plus de probité; au dehors, une
immobilité superbe suffisait à son influence; en Occident, les
événements ne lui donnaient rien à faire; en Orient, ses premiers coups
contre la Turquie avaient réussi sans l'engager bien avant. Au milieu
de cette situation prospère et facile, la révolution de Juillet vint
choquer son orgueil de souverain, le gêner dans ses vues d'avenir et
l'inquiéter sur son repos; il lui voua une haine passionnée, mais sans
oser le dire hautement et sans se porter l'adversaire de l'événement
qu'il détestait. Et pour satisfaire sa passion sans compromettre sa
politique, il sépara avec affectation le roi Louis-Philippe de la
France, caressant pour la nation française, après comme avant 1830, en
même temps qu'hostile à son nouveau chef. Attitude peu digne pour un si
puissant prince et étrange inconséquence pour un despote, car c'est le
soin ordinaire du pouvoir absolu de confondre intimement le souverain
et le peuple, et de prendre le souverain pour le représentant, et en
quelque sorte l'incarnation des millions d'hommes qui vivent sous sa
loi. Esprit superficiel, malgré sa fastueuse rigueur, l'empereur Nicolas
oubliait cette maxime vitale de son propre système de gouvernement, et
ne sentait pas combien il était puéril de s'obstiner à ne pas traiter le
roi Louis-Philippe comme les autres rois, tout en s'inclinant devant la
révolution qui l'avait fait roi.
Son obstination, du reste, n'était pas toujours aussi intraitable
qu'elle voulait le paraître, et quand elle eût pu entraîner pour lui
quelque inconvénient grave, il savait la faire fléchir. C'était, depuis
1830, sa coutume, quand il recevait l'ambassadeur de France, de le bien
traiter personnellement et de s'entretenir avec lui des affaires des
deux pays, mais sans jamais lui parler du Roi. En janvier 1833, le
duc de Broglie, en faisant nommer le maréchal Maison ambassadeur à
Saint-Pétersbourg, lui prescrivit de ne point accepter une telle
attitude; et après avoir ajouté à ses instructions officielles déjà fort
nettes[1] des instructions verbales encore plus précises, il fit prier
M. Pozzo di Borgo de passer chez lui, et lui dit qu'il se faisait un
devoir de le prévenir que si, en comblant le nouvel ambassadeur de
politesses personnelles, l'empereur s'abstenait de prononcer le nom du
Roi, le maréchal avait ordre de quitter Pétersbourg dans les huit jours
en prenant un prétexte, et que le plus transparent serait le meilleur.
Le maréchal était aussi chargé de confirmer cette confidence au comte
Pozzo di Borgo, qui ne manqua pas d'en écrire à sa cour. L'empereur
Nicolas n'eut garde de se brouiller avec la France pour le plaisir
de persister dans une choquante impolitesse; à la première réception
solennelle, il alla au-devant de l'ambassadeur, lui prit la main, lui
demanda des nouvelles du Roi, et, sur ce point du moins, les convenances
reprirent, entre les deux cours, leur empire.
[Note 1: _Pièces historiques, n° I.]
Environ trois ans plus tard, et dans une circonstance secrète,
les dispositions personnelles de l'empereur Nicolas envers le roi
Louis-Philippe et sa famille se manifestèrent avec un mélange de
réticence calculée, de susceptibilité vaniteuse, d'insinuations
détournées et d'emportement qui passait du caractère de l'homme dans
la politique du souverain. Vers la fin de l'été de 1835, M. de Barante
quitta l'ambassade de Sardaigne pour occuper celle de Russie; il
n'y avait, à cette époque, entre les deux gouvernements, point de
négociation pendante, point d'affaire spéciale à traiter; l'attitude et
le langage du nouvel ambassadeur étaient le principal et presque le seul
objet de ses instructions. On se préoccupait alors du mariage futur
de M. le duc d'Orléans. Avant de partir pour son poste, M. de Barante
demanda au duc de Broglie ce qu'il aurait à faire ou à dire si, de façon
ou d'autre, la possibilité d'un mariage entre M. le duc d'Orléans et
l'une des grandes-duchesses, filles de l'empereur Nicolas, se présentait
à lui: «Je sais, lui dit-il, que l'empereur est, en ce moment,
très-malveillant pour le Roi; mais la politique russe est sujette à des
revirements soudains, et le caractère de l'empereur n'y est pas non plus
étranger; que dois-je faire si j'entrevois cette chance?--Le Roi, lui
répondit le duc de Broglie, regarde le mariage de ses enfants comme un
intérêt de famille étranger à la politique; demandez-lui quelles
sont ses intentions.» Le Roi dit nettement à M. de Barante qu'il ne
souhaitait point pour son fils le mariage russe; outre le peu de goût
qu'il avait pour cette alliance, il était dès lors préoccupé de la
perspective d'un mariage entre M. le duc d'Orléans et une archiduchesse
d'Autriche; M. de Barante tint la réponse du Roi pour péremptoire, et en
fit, sur ce point, la règle de son attitude.
Peu de jours après cet entretien et à la veille de son départ pour
Saint-Pétersbourg, il reçut du duc de Broglie l'instruction de s'arrêter
à Berlin et de s'assurer, de concert avec M. Bresson, que, si M. le
duc d'Orléans et M. le duc de Nemours y faisaient une visite, ils
recevraient, du roi de Prusse et de sa famille, un accueil bienveillant.
Aucune question ne devait et ne pouvait être officiellement posée;
c'était matière de conversation discrète et pas une ligne ne devait être
écrite à ce sujet; M. Bresson avait ordre de prendre un congé et de
venir rendre compte à Paris. L'assurance arriva bientôt que les princes
seraient reçus à Berlin avec empressement et que le roi de Prusse leur
ferait un accueil paternel. Et comme l'entente confidentielle entre la
Prusse et l'Autriche était telle que, sur de semblables questions,
les deux cours ne décidaient rien que de concert, on eut à Paris
la certitude que les princes trouveraient à Vienne, sinon la même
cordialité royale, du moins le même accueil qu'à Berlin. Lorsque,
quelques mois après, le voyage ainsi résolu s'accomplit avec plein
succès, on en fut très-préoccupé à Saint-Pétersbourg; on se demandait
si les princes viendraient aussi en Russie; on s'étonnait qu'ils ne
vinssent pas: «Ils auraient été les bienvenus,» dit un jour l'empereur
Nicolas, et ce propos fut rapporté à M. de Barante à qui l'empereur ne
laissa, du reste, entrevoir aucune nuance d'humeur; il lui parla même en
fort bons termes de la situation de la France et du gouvernement du Roi,
ce qui ne lui arrivait guère, quoiqu'il ne se permît jamais, à ce sujet,
aucune parole de blâme ou de critique. Un sentiment très-différent de
l'humeur se fit bientôt indirectement entrevoir; une personne très-bien
établie à la cour de Saint-Pétersbourg, l'une des dames d'honneur à
portrait et l'amie intime de l'impératrice, la baronne Frederyks parla
un jour à madame de Barante, avec qui elle était dans des rapports
confiants et faciles, de la possibilité d'un mariage entre M. le duc
d'Orléans et la grande-duchesse Marie; M. de Barante n'attacha pas aux
paroles de madame Frederyks grande importance; il eut même soin d'éviter
avec elle, plutôt que de la rechercher, toute conversation à ce sujet;
il connaissait les vues du roi Louis-Philippe, et, convaincu en même
temps que l'empereur Nicolas n'avait, pour une telle alliance, aucune
intention sérieuse, il tenait peu à savoir si c'étaient là des velléités
de femme ou si madame Frederyks était chargée de sonder, à tout hasard,
le terrain.
Pourtant, il lui revint que la grande-duchesse Marie elle-même parlait
beaucoup de M. le duc d'Orléans, qu'elle s'enquérait de son caractère,
de son esprit, de l'agrément de sa personne, qu'elle avait voulu voir
son portrait. A un bal où M. de Barante se trouvait assis, à souper,
à une petite table, auprès de l'impératrice, et où était aussi la
grande-duchesse, la conversation s'engagea sur M. le duc d'Orléans,
et beaucoup de questions lui furent faites avec une curiosité
bienveillante. Peu après, M. de Barante donna lui-même un bal où
l'empereur et l'impératrice lui firent l'honneur de venir; il avait
demandé la permission d'engager la grande-duchesse Marie, et son
invitation avait été acceptée. Mais elle ne vint pas, et l'empereur prit
soin de l'excuser en disant à l'ambassadeur, même avec quelque détail,
qu'elle était indisposée. Quelques jours après, à un bal de cour, la
grande-duchesse parla à M. de Barante du chagrin qu'elle avait eu de ne
pas venir à l'ambassade: «J'en ai pleuré, lui dit-elle, et je me suis
promenée le matin devant vos fenêtres.»
Ces démonstrations hésitantes et incohérentes ne persuadèrent point à M.
de Barante que l'empereur Nicolas eût la pensée de donner sa fille à
M. le duc d'Orléans, et il se tint dans la réserve que le roi
Louis-Philippe lui avait prescrite. Quelque temps après, on commença à
parler du mariage de M. le duc d'Orléans avec la princesse Hélène de
Mecklembourg, et M. de Barante sut que l'empereur Nicolas s'exprimait,
sur ce projet, avec une extrême vivacité; il voulait, disait-on,
employer, pour le faire échouer, toute son influence, et il se servait,
dans ce dessein, de sa correspondance habituelle avec le prince Charles
de Mecklembourg-Strelitz, général au service de Prusse, qui avait à la
cour de Berlin quelque crédit. Quand on apprit à Saint-Pétersbourg que
le roi de Prusse persistait invariablement dans un projet qui venait de
lui, l'empereur Nicolas entra dans une étrange colère; il fit une scène
publique au baron de Boden, envoyé du duc de Mecklembourg-Schwerin en
Russie, et parla en termes brutaux de la part que le roi de Prusse avait
prise à ce mariage. Dans un bal qui eut lieu vers cette époque et où
vint l'empereur, il n'adressa point la parole à l'ambassadeur de France,
ce qui était contre son habitude et fut d'autant plus significatif que
les ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre eurent avec lui, ce soir-là,
la conversation accoutumée. Cet accès de mauvaise humeur ne dura pas
longtemps, n'influa point sur les relations officielles de M. de Barante
avec le comte de Nesselrode qui se tenait avec soin en dehors des
boutades de son maître, et bientôt on ne parla plus à Saint-Pétersbourg
du mariage de M. le duc d'Orléans.
En 1838, M. de Barante vint en congé à Paris et M. le duc d'Orléans,
marié et heureux, lui demanda de lui raconter tout ce qui s'était passé
et dit à Pétersbourg au sujet de son mariage. Instruit des incidents que
je viens de rappeler, le prince pensa que l'ambassadeur avait eu raison
de ne pas croire que l'empereur Nicolas eût vraiment pensé un seul
instant à lui donner sa fille en mariage. Pendant qu'on essayait d'en
insinuer l'idée à M. de Barante, on avait voulu flatter aussi M. le duc
d'Orléans lui-même de cette perspective; une personne, avec qui il avait
des relations intimes, lui disait, à Paris, ce qu'à Pétersbourg madame
Frederyks disait à madame de Barante, et elle l'engageait à ne pas
rechercher un autre mariage. Le prince resta aussi incrédule que
l'ambassadeur.
Ils avaient raison tous les deux; jamais l'empereur Nicolas n'avait
sérieusement accepté, même en pensée, un mariage si contraire à sa
passion. Si la grande-duchesse Marie avait eu occasion de voir M. le duc
d'Orléans, s'il lui avait plu, si elle avait elle-même vivement désiré
cette union, peut-être l'empereur n'eût-il pas résisté au voeu de
sa fille; dur dans son empire, il avait, dans sa famille, le coeur
paternel, et il était en outre assez enclin à se faire, dans les
questions de mariage, un devoir de tenir grand compte des goûts et des
sentiments personnels de ses enfants. Mais aucun motif semblable ne
pesait sur lui en 1836, et lorsque le voyage des princes français en
Allemagne suggéra autour de lui cette idée, l'empereur Nicolas
venait naguère de s'engager, envers le roi Louis-Philippe, dans des
manifestations et des démarches qui devaient l'éloigner encore plus d'un
tel rapprochement.
Après la prise d'Anvers et devant cette brillante solution française
de la question belge, l'humeur des trois cabinets du Nord, bien que
contenue, avait été profonde: c'était eux qui avaient eu à faire
successivement les plus grandes et les plus amères concessions, des
concessions à la fois politiques et domestiques, de principe et de
famille; le roi de Prusse et l'empereur de Russie avaient été contraints
d'abandonner, dans le roi de Hollande, l'un son beau-frère, l'autre le
beau-père de sa soeur; l'empereur Nicolas était allé jusqu'à envoyer en
mission extraordinaire à La Haye son plus intime confident, le comte
Orloff, pour déclarer au roi Guillaume cet abandon et dompter son
opiniâtre résistance au voeu de l'Europe. De tels sacrifices, même
sincèrement accomplis, laissent dans le coeur des plus froids politiques
de poignantes blessures. L'Autriche, la Prusse et la Russie voyaient
en outre l'entente et l'action commune de la France et de l'Angleterre
s'affermir et s'étendre de jour en jour. Et ce n'était pas seulement
une entente accidentelle entre les deux gouvernements sur des questions
spéciales; c'était, entre les deux pays, malgré leur ancienne hostilité,
une sympathie générale d'idées et de tendances bruyamment proclamées;
sympathie qui donnait, dans l'Europe entière, aux partisans des réformes
politiques et aux artisans de révolutions, de vives tentations et des
espérances de succès. Par amour-propre et par inquiétude, les
trois puissances du Nord sentaient le désir et le besoin d'opposer
ostensiblement entente à entente, force à force, de se soutenir
mutuellement en face d'un avenir obscur, et de prendre, si l'occasion
s'en présentait, une revanche des échecs qu'elles venaient de subir.
Une cause plus directe et plus pressante les poussait aussi dans cette
voie. Les tentatives de révolution suscitées en Italie, en Pologne et en
Allemagne par la crise de 1830 avaient échoué; mais les conspirations
continuaient, et elles avaient pour fauteurs ardents les réfugiés
italiens, polonais, allemands, qui avaient trouvé en France, en
Angleterre, en Belgique, en Suisse, un généreux asile. J'ai déjà dit
ce que je pense du droit d'asile, de sa légitimité, de son utilité
politique, et aussi des devoirs qui y sont attachés, soit pour les
gouvernements protecteurs, soit pour les réfugiés eux-mêmes[2]. La
question est aussi simple et claire en principe que délicate et
difficile dans l'application; mais les difficultés de l'application
ont trop souvent fait oublier le principe même et la nécessité de
le respecter. Les réfugiés politiques, quelque naturelle et même
patriotique qu'ait pu être leur entreprise, n'ont évidemment nul droit
de poursuivre, du sein de l'asile qu'ils ont obtenu et au péril du
gouvernement qui les a accueillis, leur guerre contre le gouvernement de
leur patrie; et le pouvoir qui les protège, quelle que soit pour eux sa
sympathie, est évidemment tenu de réprimer leurs attaques contre les
pouvoirs avec lesquels il vit lui-même en paix. Ainsi le commande
impérieusement le droit public qui est la morale et la loyauté mutuelles
des nations. Ce droit n'exclut ni la bienveillance témoignée aux
réfugiés, ni les secours accordés à leur malheur; il n'interdit pas non
plus le respect des affections et le maintien des relations privées dont
les réfugiés peuvent être l'objet; quand le comte Pozzo di Borgo se
plaignait que la duchesse de Broglie reçût amicalement chez elle le
prince Adam Czartorinski, ce noble chef de l'émigration polonaise, le
comte Pozzo avait tort, et la duchesse de Broglie avait raison de dire
avec sa vive fierté: «Le prince Czartorinski est depuis longtemps l'ami
de ma mère et le mien; je ne le chasserai pas de mon salon parce que mon
mari a l'honneur de représenter la France et son roi.» Les sentiments
généreux n'autorisent pas à manquer, en pareille circonstance, aux
devoirs de la politique, mais ils ne sont point condamnés à s'effacer
devant des exigences dures ou hautaines; et les gouvernements qui
réclament contre les menées des réfugiés sont eux-mêmes obligés de
ménager la dignité comme la situation légale du pouvoir auquel ils
demandent de les réprimer. Il y a là, de part et d'autre, bien des
convenances à respecter, bien des mesures à garder, bien des embarras à
prendre en considération; mais, cela reconnu, le droit de réclamation
demeure entier d'une part et le devoir de répression de l'autre: devoir
de probité politique autant que de prudence, dont l'accomplissement est
exigé par l'honneur des gouvernants comme par la sûreté des États, et
qui ne saurait être méconnu que par une faiblesse regrettable ou par une
arrogance inexcusable. Malgré nos sincères efforts pour nous acquitter
de ce qui était dû aux gouvernements européens, ce fut là pour nous, de
1832 à 1836, dans nos rapports avec eux, une source de complications
sans cesse renaissantes, et l'une des principales causes qui portèrent
les trois puissances du Nord à faire en commun des démonstrations et
des démarches compromettantes pour les rapports pacifiques qu'elles
voulaient maintenir, et même pour le redressement des griefs qu'elles
élevaient.
[Note 2: Tome II, p. 83-84.]
Au commencement d'avril 1833, un mouvement révolutionnaire éclata à
Francfort; un de ces mouvements si fréquents de nos jours, sérieux par
les idées et les sentiments qui les suscitent, frivoles par l'étourderie
et l'incapacité de leurs auteurs. Au même moment, un complot semblable
était découvert à Turin. Ils furent l'un et l'autre promptement
réprimés. Mais la diète germanique entama une grande enquête pour en
rechercher les sources, les ramifications, les desseins; et comme il
était aisé de le prévoir, l'enquête rencontra dès ses premiers pas et
mit au jour les menées et les provocations des réfugiés. Pendant qu'elle
suivait son cours, nous apprîmes que, le 14 août, l'empereur d'Autriche
et le roi de Prusse, accompagnés de leurs ministres, le prince
de Metternich et M. Ancillon, s'étaient rencontrés au château de
Theresienstadt, près de Töplitz; trois semaines plus tard, le roi de
Prusse et l'empereur de Russie se rencontraient à Schwedt-sur-l'Oder, et
peu de jours après, l'empereur Nicolas et l'empereur d'Autriche,
aussi avec leurs ministres des affaires étrangères, se réunissaient
à Münchengrætz, petite ville de Bohème, où le prince royal de Prusse
s'était déjà rendu. Le résultat de ces conférences répétées ne se fit
pas longtemps attendre; dans les premiers jours de novembre 1833, le
baron de Hügel, chargé d'affaires d'Autriche en l'absence du comte
Appony, le baron de Werther au nom de la Prusse et le comte Pozzo di
Borgo pour la Russie, se rendirent successivement auprès du duc de
Broglie, et lui communiquèrent trois dépêches de leurs cours finissant
toutes trois par déclarer, dans les mêmes termes, que «si la France, qui
avait si bien su se défendre elle-même des tentatives des perturbateurs,
ne réussissait pas désormais à déjouer également les machinations
auxquelles ils se livraient, sur son territoire, contre les États
étrangers, il pourrait en résulter, pour quelques-uns de ces États, des
troubles intérieurs qui les mettraient dans l'obligation de réclamer
l'appui de leurs alliés; que cet appui ne leur serait pas refusé, et
que toute tentative pour s'y opposer serait considérée, par les trois
cabinets de Vienne, de Saint-Pétersbourg et de Berlin, comme une
hostilité dirigée contre chacun d'eux.»
En soi, la démarche n'avait rien que de naturel et de conforme au droit
des gens comme aux exigences du moment; mais le concert qui l'avait
préparée, l'uniformité et le ton péremptoire de la conclusion des
trois dépêches donnaient trop évidemment, à l'acte des trois cours, le
caractère d'une tentative d'intimidation pour qu'à notre tour une fierté
froide ne fût pas le caractère de notre réponse. Les cabinets qui en
avaient pris la résolution et les agents diplomatiques chargés de la
communiquer au cabinet français l'avaient si bien senti que, tout en
s'acquittant de leur mission, les plus modérés s'étaient efforcés de
l'atténuer. La dépêche autrichienne prodiguait les éloges à l'habileté
et à l'énergie du gouvernement du Roi; la dépêche prussienne, pleine
envers lui de témoignages d'estime et d'affection, rendait toute justice
aux efforts qu'il avait déjà faits pour contenir les réfugiés; et le
comte Pozzo di Borgo, probablement peu satisfait des développements de
la dépêche russe, ne l'avait pas communiquée tout entière au duc de
Broglie, et s'était contenté de lui en lire la conclusion. En variant,
selon ces diverses attitudes, son accueil et son langage, le duc de
Broglie repoussa dignement la tentative d'intimidation, et maintint
hautement, pour les divers cas de complications ou d'interventions
européennes qui pourraient se présenter à l'avenir, la liberté d'action
et la politique déclarée de la France. Quand il reçut communication de
cette réponse, le prince de Metternich essaya de ne la comprendre qu'à
moitié, et de croire que le Piémont n'était pas l'un des États dans
lesquels la France ne souffrirait pas, sans y intervenir elle-même, une
intervention étrangère; mais M. de Sainte-Aulaire, par une prompte et
franche répartie, ne lui permit pas d'avoir l'air de se faire illusion
à cet égard. M. de Metternich n'insista point. A Berlin, à
Saint-Pétersbourg même, la ferme réponse du duc de Broglie n'amena
point de réplique; et toute cette affaire n'eut d'autre résultat que de
manifester avec quelque faste le concert des trois cours et le travail
de l'empereur Nicolas pour dominer ses alliés, en révélant en même temps
leurs dissidences intérieures et leur peu de penchant à pousser jusqu'au
bout leurs démonstrations. Il n'y a guère de plus mauvais politiques que
les esprits plus hautains que grands et plus passionnés que sérieux, qui
recherchent la satisfaction momentanée de leur passion bien plus que
l'accomplissement réel et durable de leur dessein.
Indépendamment des révolutions de l'Occident, l'empereur Nicolas, peu
de mois avant les entrevues de Theresienstadt, de Schwedt et de
Münchengaetz, avait trouvé en Orient, contre le gouvernement du roi
Louis-Philippe, un nouveau sujet d'irritation. La lutte entre la Porte
ottomane et le pacha d'Égypte avait éclaté; Méhémet-Ali avait conquis
la Syrie; son fils Ibrahim, vainqueur à Konièh, traversait en maître
l'Asie-Mineure, occupait Smyrne et menaçait Constantinople. Le grand
problème qui pèse et pèsera longtemps encore sur l'Europe, la question
d'Orient touchait à l'une de ses plus violentes crises. Je retracerai
tout à l'heure l'incendie qui fut alors près de s'allumer; je ne veux,
en ce moment, qu'en faire entrevoir les premières lueurs.
Que Méhémet-Ali aspirât à secouer le joug du sultan, et à fonder, pour
son propre compte, un État indépendant, on n'en saurait douter. En vain
il multipliait les protestations de fidélité; en vain il répétait à M.
de Bois-le-Comte, qu'au printemps de 1833 le duc de Broglie avait chargé
d'une mission en Orient: «Je suis prêt à toute heure à promettre en face
du monde que je ne chercherai jamais querelle avec le sultan, pourvu
qu'il ne m'en cherche pas non plus, et que je vivrai en paix et
en soumission; mais que les grandes puissances européennes nous
garantissent, à la Porte et à moi, que nous ne troublerons mutuellement,
par aucune agression, la paix qu'elles rétabliront entre nous.» M.
de Bois-le-Comte faisait observer au pacha que le sultan était son
souverain, et qu'il serait difficile aux puissances de donner une
garantie qui les établirait, le sultan et lui, sur le pied d'égalité:
«Savez-vous pourquoi je ne suis pas indépendant? répondait vivement
Méhémet-Ali; c'est par déférence pour les puissances; croyez-vous que,
sans le respect que j'ai eu pour leurs intentions, je serais dans la
condition d'un sujet? Eh bien! ce respect que j'ai eu pour vos conseils,
les Grecs ne l'ont pas eu, les Belges non plus; et vous les avez
récompensés en garantissant leur indépendance; et vous me punissez en
refusant de garantir ma sécurité!» Laissant alors de côté son propre
intérêt: «Avant un an, disait-il avec une expression pleine de mystère
et de gravité, avant un an, la guerre éclatera en Europe; j'en ai des
avis certains; unis à l'Angleterre, vous aurez à combattre la Russie,
l'Autriche et les États du continent. La Russie domine à Constantinople;
ne trouvez-vous donc pas d'avantage à employer Méhémet-Ali et à le
charger d'aller combattre et détruire une influence ennemie? Pensez-bien
à cela; il peut vous être utile de me laisser prendre le district
d'Adana; ce sera une force pour vous comme pour moi.» M. de
Bois-le-Comte soutenait alors qu'il n'y aurait pas de guerre et que
l'Europe était décidée à rester en paix; Méhémet-Ali paraissait
comprendre et n'insistait pas; mais quelques jours après, causant
familièrement avec l'envoyé français, il lui disait: «M. Campbell, agent
politique anglais, vient demain me présenter M. Turnbull, consul de
Sa Majesté Britannique; quand donnerez-vous aussi, à votre consul, M.
Mimaut, un caractère politique? Voulez-vous que je vous dise ce qui
arrivera? C'est que non-seulement vous vous êtes laissé devancer par
l'Angleterre, mais que vous le serez par l'Autriche et par la Russie.
Oui, par la Russie elle-même. Ne croyez pas que je sois si mal avec
elle; au contraire, je suis fort bien. L'agent autrichien, M. Prokesch,
qui paraît si uni avec les Anglais et avec vous, se charge de maintenir
de bons rapports entre la Russie et moi.» Quelquefois, ayant l'air
d'oublier la politique, le pacha racontait avec abandon à M. de
Bois-le-Comte les vicissitudes de sa vie et les difficultés qu'il avait
eues à vaincre pour arriver où il était parvenu: «Une des plus grandes,
lui disait-il, a été le vice de mon éducation; j'avais cinquante ans, et
je gouvernais l'Égypte depuis dix ans quand j'ai appris à lire.--Quel
motif a décidé Votre Altesse à se livrer à un travail si pénible?
Mahomet a bien pu fonder une religion et poser les bases de l'un des
plus grands empires du monde sans savoir lire.--Il est vrai; mais la
nécessité de savoir lire se faisait de plus en plus sentir à moi.
Jusque-là, je mettais en magasin dans ma tête tout ce que je voyais et
entendais; quelquefois l'impression des objets s'affaiblissait; mais
dans les moments de danger, ou quand je me mettais en colère, tout me
revenait clair et lucide à l'esprit. Je m'aperçus cependant que ma
mémoire baissait; alors je résolus d'y suppléer par la lecture; tout
homme que je voyais, je lui disais de prendre un livre et de lire avec
moi. A force de faire cela, j'ai appris à lire, et assez promptement.
Depuis ce temps, j'ai lu beaucoup de livres, dernièrement encore un gros
livre de géographie qu'on m'a envoyé de Constantinople. J'ai lu surtout
des livres de science militaire et des livres politiques. Je lis aussi
vos journaux. J'ai lu encore des livres d'histoire, et je me suis
convaincu que personne, avec d'aussi faibles moyens, n'a fait d'aussi
grandes choses que moi. Il me reste encore bien à faire. J'ai déjà
avancé mon pays beaucoup plus que ne l'est la Turquie, ni la Grèce, ni
surtout la Perse. Mais j'ai commencé bien tard. Je ne sais si j'aurai le
temps d'achever. Je veux du moins laisser les choses à mon fils en aussi
bon état que je pourrai.» Et il finissait en revenant à son idée fixe,
la nécessité que la Porte lui concédât le district d'Adana ou que les
puissances lui garantissent la sécurité de ses possessions: «Je me
considère, disait-il, comme un homme placé en présence d'un ennemi qui
tient le fer levé sur lui; j'ai devant moi un bouclier; vous me demandez
de renoncer à ce bouclier; vous êtes mes amis; je vous le livre, mais
parce que j'ai la confiance que vous avez une autre défense à me donner;
sans cela, ce serait vouloir me tuer.»
Quand Méhémet-Ali cherchait à se faire bien venir des puissances qu'il
savait amies sincères de la Porte, il parlait de son désir d'aller,
après la paix, finir ses jours à Constantinople et s'y consacrer tout
entier à relever et à ranimer cet empire tombant en ruines. Dans cette
hypothèse, les politiques européens rendaient eux-mêmes hommage à la
supériorité de ses vues et de son caractère: «Certainement, disait M.
Prokesch à M. de Bois-le-Comte, si on pouvait, comme par un coup de
théâtre, mettre Méhémet-Ali sur le trône de Constantinople, l'Autriche
et toutes les puissances qui souffrent de l'affaiblissement de cet
empire ne pourraient le voir qu'avec plaisir; Méhémet-Ali est un
réformateur; il remplace par des institutions meilleures les vieilles
institutions qui périssent; Mahmoud est un révolutionnaire: il détruit
et ne met rien à la place.»
Quel que fût le tour de son ambition, ennemi ou protecteur, un tel homme
était insupportable au sultan et à ses conseillers; l'un des membres les
plus considérables du Divan, Khosrew-Pacha lui portait une vieille et
violente haine. Qu'elle fût, avec Méhémet-Ali, en paix ou en guerre,
qu'elle lui fît des refus ou des concessions, la Porte méditait
constamment sa ruine, et cette hostilité acharnée, ce travail incessant
contre lui, fournissaient toujours au pacha d'Égypte des motifs réels
ou des prétextes plausibles pour engager la lutte où le poussait son
ambition: «Que vouliez-vous que je fisse? disait-il, en mai 1833, à
M. de Bois-le-Comte qui lui reprochait son attaque contre le pacha de
Saint-Jean-d'Acre et la guerre qu'il avait ainsi soulevée; j'avais en
main des preuves irrécusables que la Porte, décidée à me détruire,
allait fondre sur moi dans un an; j'ai dû la prévenir. Je me suis trouvé
entre deux abîmes; j'ai mieux aimé descendre dans l'un qu'être précipité
dans l'autre.»
Devant la question d'Orient ainsi brusquement posée, et au milieu des
grandes puissances toutes empressées, avec des sentiments très-divers,
d'y porter la main, la situation de la France était la plus difficile.
L'Angleterre et l'Autriche avaient une idée simple et fixe; elles ne
s'inquiétaient que de maintenir l'empire ottoman et de le défendre
contre ses ennemis. La Russie aussi n'avait qu'une idée, moins simple,
mais également exclusive et constante; elle voulait maintenir l'empire
ottoman sans l'affermir et le dominer en le protégeant. La Prusse,
presque étrangère à la question, inclinait habituellement vers
l'Autriche et l'Angleterre en ménageant la Russie. La politique de la
France était compliquée et alternative; elle voulait servir à la fois le
sultan et le pacha, maintenir l'empire ottoman et grandir l'Égypte. La
Porte se trouvait en présence de deux alliés véritables, d'un protecteur
hypocrite et d'un ami dont le coeur était partagé.
Les raisonnements, quelques-uns sérieux, d'autres spécieux, n'ont pas
manqué pour justifier cette double politique de la France. On a fait
valoir l'importance de l'Égypte dans la Méditerranée, l'appui que la
France y pouvait trouver en cas de lutte, soit contre l'Angleterre, soit
contre la Russie, surtout la nécessité que, dans l'état précaire de
l'Orient, l'Égypte ne restât pas en des mains impuissantes ou ne passât
pas en des mains ennemies. J'apprécierai la valeur de ces raisons quand
j'aurai à parler des grands débats où elles se sont produites; elles ont
été des arguments après coup plutôt que des causes déterminantes
avant l'événement: à vrai dire, la politique de la France, dans cette
question, a pris sa source dans notre brillante expédition de 1798 en
Égypte, dans le renom de nos généraux, de nos soldats, de nos savants,
dans les souvenirs et les impressions qui sont restés de leurs exploits
et de leurs travaux, dans des élans d'imagination, non dans des calculs
de sécurité et d'équilibre; un vif intérêt s'est attaché au théâtre de
cette gloire nationale et singulière; l'Égypte conquise par une armée
française, décrite par un Institut français, est devenue l'une des
fantaisies populaires de la France; nous avons eu à coeur ses destinées;
et le nouveau maître, glorieux et singulier aussi, qui la gouvernait
alors avec éclat en se tournant vers nous, a été, pour nous, un allié
naturel que nous avons soutenu par penchant et entraînement bien plus
que par réflexion et intérêt.
Les embarras de cette situation se manifestèrent dès les premiers jours:
trois agents français intervinrent en 1833 dans la lutte entre la Porte
et l'Égypte; à la fin de 1832, le général Guilleminot, rappelé en 1831,
n'avait pas encore été remplacé comme ambassadeur à Constantinople;
M. de Varennes, premier secrétaire de l'ambassade, y représentait la
France; quand la guerre de Syrie eut éclaté, après la bataille de
Konièh, il s'employa vivement à faire consentir la Porte aux concessions
que demandait Méhémet-Ali; nommé ambassadeur au commencement de janvier
1833, l'amiral Roussin arriva le 17 février à Constantinople, et trois
mois après, une flotte russe, secrètement appelée le 21 janvier par le
sultan, entrait dans le Bosphore, et venait protéger la Porte contre
son ambitieux vassal. L'amiral Roussin en demanda sur-le-champ au Divan
l'éloignement, s'engageant à faire consentir Méhémet-Ali aux conditions
que la Porte lui avait fait proposer en réponse à ses exigences; et, sur
la promesse du sultan qu'à ce prix les Russes se retireraient en
effet, l'amiral écrivit, le 22 février, au pacha: «Persister dans les
prétentions que vous avez soulevées, ce serait appeler sur votre tête
des conséquences désastreuses qui, je n'en doute pas, éveilleront vos
craintes. La France tiendra l'engagement qu'elle a contracté; elle en a
le pouvoir et je garantis sa volonté. Il ne me reste plus qu'à espérer
que vous ne nous forcerez pas à la cruelle nécessité d'attaquer une
puissance en partie notre ouvrage, et de ternir une gloire dont je
suis l'admirateur sincère.» Le pacha refusa avec hauteur de céder; les
complications et les négociations continuèrent; et lorsque, six
semaines après, M. de Bois-le-Comte fut envoyé en Orient, sans autorité
officielle, mais pour observer les faits et donner des conseils, il
trouva Méhémet-Ali encore si irrité de la sommation de l'amiral Roussin
qu'il ne put le décider à répondre lui-même à une nouvelle lettre
que l'amiral lui avait écrite: «Que voulez-vous que j'écrive à
l'ambassadeur? lui dit le pacha; je ne puis lui dire _mon, cher ami_,
car je mentirais; je ne puis lui témoigner mon ressentiment, car je
blesserais votre gouvernement. La France a accrédité auprès de moi un
agent; votre consul est, pour elle, l'organe de ses relations avec moi;
il est, pour moi, l'intermédiaire de mes communications avec elle; c'est
elle-même qui m'a indiqué cette règle; je m'y suis toujours fidèlement
conformé. Quand on change l'ambassadeur à Constantinople, on ne m'en
informe pas, et je n'ai aucune relation avec lui. Pour mes relations
avec le sultan, toutes les convenances veulent que je les suive seul
et sans intermédiaire.» Ainsi la France, selon l'urgence du moment, se
portait tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre bassin de la balance,
s'efforçant de rester en équilibre entre ses deux amis et d'écarter ses
rivaux.
Cependant la Russie d'une part et Méhémet-Ali de l'autre poursuivaient
leur travail, point compliqué quoique peu sincère: en apprenant le refus
du pacha de se contenter des offres de la Porte, l'empereur Nicolas
mettait de nouveau ses vaisseaux et ses troupes à la disposition du
sultan, et Méhémet-Ali prodiguait à Constantinople ses moyens ordinaires
de persuasion pour déterminer la Porte à lui céder, non-seulement toute
la Syrie, mais aussi le district d'Adana, c'est-à-dire la porte de
l'Asie-Mineure, dernier objet de contestation. Après beaucoup de
pourparlers secrets et d'oscillations confuses, l'un et l'autre
réussirent dans leurs efforts: le 5 avril, une flotte russe, jetant
l'ancre dans le Bosphore, débarquait cinq mille soldats sur la côte
d'Asie pendant qu'un corps d'armée russe marchait vers le Danube, et le
16 mai cent coups de canon annonçaient à Alexandrie qu'un firman du
5 cédait au pacha le district d'Adana avec la Syrie, et que l'armée
égyptienne se mettait en marche pour évacuer l'Asie-Mineure.
L'arrangement tenu alors pour définitif, entre la Porte et le pacha,
avait été en effet conclu le 5 mai à Kutaièh; Ibrahim-Pacha opéra sa
retraite, et l'on put dire que la paix était rétablie en Orient.
Elle était rétablie à un prix qui semait en Europe la discorde: le
6 mai, le lendemain même du jour où venait d'être publié le firman
pacifique du sultan, le comte Orloff entrait avec grand apparat à
Constantinople, revêtu des titres d'ambassadeur extraordinaire et de
commandant général des forces russes dans l'empire ottoman. Il venait,
au moment où la Porte semblait hors de péril, constater solennellement
la protection que lui avait donnée la Russie, et lui promettre que
cette protection la couvrirait, en tout cas, dans l'avenir. L'inutilité
apparente et l'éclat inusité de cette ambassade inspirèrent aux autres
cours une juste méfiance; elles demandèrent à la Porte des explications;
la Porte se plaignit de la demande comme d'une injure, et affirma que
la venue du comte Orloff «n'était qu'un signe explicite de la bonne
harmonie qui régnait entre le sultan et l'empereur de Russie.» Le comte
Orloff passa plus de deux mois à Constantinople, attendant, disait-il,
que l'armée égyptienne eût entièrement évacué les États du sultan. A
la fin de juin, cette évacuation était accomplie; Ibrahim-Pacha avait
repassé le Taurus, et le 10 juillet, les vaisseaux et les troupes russes
se retirèrent à leur tour de Turquie; mais deux jours auparavant, le
8, un traité, dit le traité d'Unkiar-Skelessi, avait été signé à
Constantinople portant (art. 3): «Par suite du plus sincère désir
d'assurer la durée, le maintien et l'entière indépendance de la
Sublime-Porte, S. M. l'empereur de toutes les Russies, dans le cas où
les circonstances qui pourraient déterminer de nouveau la Sublime-Porte
à réclamer l'assistance morale et militaire de la Russie viendraient à
se présenter, quoique ce cas ne soit nullement à prévoir, s'il plaît à
Dieu, promet de fournir, par terre et par mer, autant de troupes et de
forces que les deux parties contractantes le jugeraient nécessaire.»
Et, en retour de cette promesse, un article secret, annexé au traité,
ajoutait: «Comme S. M. l'empereur de toutes les Russies, voulant
épargner à la Sublime-Porte ottomane les charges et les embarras qui
résulteraient pour elle de la prestation d'un secours matériel (à la
Russie), ne demandera pas ce secours si les circonstances mettaient
la Sublime-Porte dans l'obligation de le fournir, la Sublime-Porte
ottomane, à la place du secours qu'elle doit prêter au besoin, d'après
le principe de réciprocité du traité patent, devra borner son action,
en faveur de la cour impériale de Russie, à fermer le détroit des
Dardanelles, c'est-à-dire à ne permettre à aucun bâtiment de guerre
étranger, d'y entrer, sous un prétexte quelconque.» Ainsi le cabinet
de Saint-Pétersbourg, convertissant en droit écrit le fait de sa
prépondérance à Constantinople, faisait de la Turquie son client
officiel, et de la mer Noire un lac russe dont ce client gardait
l'entrée contre les ennemis possibles de la Russie, sans que rien la
gênât elle-même pour en sortir et lancer dans la Méditerranée ses
vaisseaux et ses soldats.
Pendant le cours de cette négociation et quand on commença à en
pressentir le résultat, l'amiral Roussin, esprit hardi et entier,
toujours dominé par une seule idée, fut tenté de se mettre ouvertement
en travers, et de signifier à la Porte, si elle se livrait ainsi à la
Russie, l'hostilité de la France. Il en fut détourné par son collègue
l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, lord Ponsonby, aussi
passionné que lui contre la Russie, mais qui portait plus de calcul dans
sa passion: «J'ai dissuadé l'amiral Roussin de s'opposer à la signature
du traité russe, dit-il un jour à M. de Bois-le-Comte; c'eût été
provoquer une lutte que nous n'étions pas alors en mesure de soutenir.»
Telles étaient, en effet, la colère du sultan et de ses conseillers au
seul nom de Méhémet-Ali, et ils étaient si convaincus qu'il se préparait
à recommencer contre eux la guerre que très-probablement rien n'eût
pu les empêcher de s'assurer, contre lui, le puissant protecteur qui
s'offrait à eux. Un conseiller courageux essaya un jour, au nom du repos
de Constantinople et de la dignité de l'empire, d'inquiéter le sultan
sur les desseins des Russes: «Que m'importe l'empire? s'écria Mahmoud;
que m'importe Constantinople? Je donnerais Constantinople et l'empire à
celui qui m'apporterait la tête de Méhémet-Ali.» Mais quand le traité
d'Unkiar-Skélessi, ainsi conclu dans un accès de peur turque, devint
public en Europe, les cabinets français et anglais tinrent peu de compte
des alarmes de la Porte, et lui en inspirèrent à leur tour de nouvelles
en lui témoignant leur ressentiment de son lâche abandon. Ils
n'adressèrent pas leurs protestations à la Porte seule; M. de Lagrené,
chargé d'affaires de France à Saint-Pétersbourg en l'absence du maréchal
Maison, eut ordre de remettre au comte de Nesselrode une note par
laquelle le gouvernement français, après avoir établi «que le traité
d'Unkiar-Skélessi assignait, aux relations mutuelles de l'empire ottoman
et de la Russie, un caractère nouveau contre lequel les puissances
de l'Europe avaient le droit de se prononcer,» déclarait que «si les
stipulations de cet acte devaient subséquemment amener une intervention
armée de la Russie dans les affaires intérieures de la Turquie, le
gouvernement français se tiendrait pour entièrement libre d'adopter
telle ligne de conduite qui lui serait suggérée par les circonstances,
agissant dès lors comme si le traité en question n'existait pas.» Le
gouvernement anglais tint à Constantinople et à Pétersbourg le même
langage. Et les deux cabinets ne se bornèrent pas à des paroles;
ils donnèrent à leurs forces navales dans la Méditerranée un grand
développement; une partie de l'escadre anglaise parut devant Smyrne; on
parlait de démarches encore plus décisives; on se demandait si le jour
n'était pas venu de forcer les Dardanelles, d'entrer dans la mer
Noire et d'aller brûler cette flotte russe toujours près d'envahir
Constantinople sous prétexte de la protéger. La réponse du cabinet de
Saint-Pétersbourg aux notes qu'il avait reçues de Paris et de Londres
vint aggraver encore la colère et la méfiance qui inspiraient ces
menaces, car le langage en était aussi rude que celui qu'il repoussait;
le traité d'Unkiar-Skélessi ne contenait, selon M. de Nesselrode, rien
qui ne fût dans le droit des parties contractantes, «et S.M. l'Empereur,
disait-il en terminant, est résolu de remplir fidèlement, le cas
échéant, les obligations que le traité du 8 juillet lui impose, agissant
ainsi comme si la déclaration contenue dans la note de M. de Lagrené
n'existait pas.»
Tant d'irritation et de mouvement alarma les prudents gardiens de la
paix européenne: le traité d'Unkiar-Skélessi avait fort déplu au prince
de Metternich qui s'inquiétait, comme nous, de la domination des Russes
à Constantinople; mais encore plus inquiet de toute querelle sérieuse
entre l'Autriche et la Russie, il n'avait eu garde de laisser éclater
son humeur, et ses agents avaient pour instruction de blâmer l'explosion
de la nôtre: «Pourquoi avoir été porter votre protestation jusqu'à
Saint-Pétersbourg, disait l'internonce d'Autriche, le baron de
Stürmer, à M. de Bois-le-Comte; passe pour Constantinople; mais à
Saint-Pétersbourg c'est une démarche provocante, et vous vous êtes
attiré une réponse qui peut vous blesser et aigrir les esprits.» Quand
l'aigreur eut amené des actes qui menaçaient visiblement la paix de
l'Europe, le chancelier d'Autriche se prévalut du péril pour agir sur
l'empereur Nicolas qui n'avait, au fond, nulle envie de la guerre, et
pour lui faire sentir les inconvénients du traité d'Unkiar-Skélessi,
démonstration plus brillante qu'utile, et qui excitait contre la Russie
plus de colère qu'elle ne lui valait de force réelle. M. de Metternich
excellait à se servir des changements apportés par le temps dans l'état
des faits et des esprits pour insinuer les vérités qu'il n'avait pas
d'abord voulu dire, et pour atténuer les dangers qu'il n'avait pas osé
combattre au moment de la crise. Les conférences de Münchengrætz lui
fournirent une occasion favorable pour exercer cette influence calmante;
il obtint de l'empereur Nicolas des paroles qui, sans abolir le traité
d'Unkiar-Skélessi, en repoussaient les conséquences et contenaient
presque un engagement de n'en réclamer, en aucun cas, l'application.
Ce n'était là qu'une démonstration pacifique mise en balance d'une
démonstration ambitieuse; en réalité, les situations et les intentions
restaient les mêmes; mais aucune des puissances qui se mesuraient ainsi
de l'oeil n'avait, à vrai dire des craintes bien pressantes, ni le désir
de pousser jusqu'au bout ses menaces; le chancelier d'Autriche fit
beaucoup valoir à Paris et à Londres les concessions verbales de
l'empereur Nicolas et sa propre insistance à les lui arracher; le bruit
s'apaisa, les armements se ralentirent, les vaisseaux rentrèrent dans
les ports; et quand l'année 1834 s'ouvrit, il ne restait plus, de cette
première phase des affaires d'Orient, que l'hostilité permanente entre
la Porte et Méhémet-Ali, la situation difficile dans laquelle s'était
engagée entre eux la France, les nuages que sa faveur déclarée pour le
pacha jetait déjà entre elle et l'Angleterre, et le redoublement de
malveillance que cette lutte avait suscité dans l'âme de l'empereur
Nicolas contre le roi Louis-Philippe et son gouvernement.
Au moment où cette question semblait finir, une autre s'élevait qui
devait devenir, sinon pour l'Europe entière, du moins pour nous, plus
grave encore que la question d'Orient; le roi Ferdinand VII mourait à
Madrid, et l'Espagne rentrait dans la carrière des révolutions.
Depuis que Ferdinand VII avait pleinement reconnu le roi Louis-Philippe
et ne tolérait plus en Espagne les menées patemment hostiles des
légitimistes, nous vivions, avec le gouvernement espagnol, dans des
rapports, sinon intimes, du moins réguliers et tranquilles. Le roi
ne nous inspirait point de confiance; la domination violente et
inintelligente du parti absolutiste nous inquiétait pour l'Espagne
elle-même, agitée par des conspirations et des rigueurs continuelles;
nous nous concertions avec l'Angleterre pour empêcher que la tyrannie
usurpée de don Miguel en Portugal ne s'affermît par l'appui que la cour
de Madrid voulait lui donner; mais nous n'avions, au delà des Pyrénées,
aucun grave intérêt français à défendre; nous prêtions, à ce qui s'y
passait, assez peu d'attention; nos grandes affaires étaient ailleurs.
Une seule question, celle de l'ordre de succession à la couronne
d'Espagne, ne laissait pas de nous préoccuper; elle avait reçu, depuis
cent vingt ans, des solutions fort diverses; l'ancienne loi de la
monarchie espagnole appelait les femmes au trône, à défaut d'héritiers
mâles directs, et jusqu'au règne de Philippe V, le fait avait été
conforme au droit. En 1714, Philippe V substitua à la loi espagnole,
non pas la loi salique comme on l'a dit, mais une pragmatique qui
restreignait la succession des femmes au cas où il n'y aurait, pour
le trône, absolument point d'héritiers mâles, soit directs, soit
collatéraux, et les Cortès adoptèrent le décret du roi. En 1789, Charles
IV révoqua la pragmatique de Philippe V, rétablit l'ancien droit
espagnol, et fit sanctionner aussi sa mesure par les Cortès, sans la
publier. Connus de bien des gens, mais officiellement secrets, l'acte
royal et les procès-verbaux des Cortès restèrent entre les mains du roi.
Les Cortès de Cadix, dans la constitution de 1812, maintinrent, en le
réglant avec détail, le principe de la succession féminine; et le 3
avril 1830, pendant la première grossesse de la reine Christine sa
femme, Ferdinand VII, après avoir pris l'avis du conseil de Castille
sur la validité du décret rendu en 1789 par son père Charles IV, le
fit soudainement et solennellement publier comme loi du royaume. Les
représentants, à Madrid, des cours de France et de Naples firent des
efforts pour s'opposer à cet acte; mais, quand il fut accompli, leurs
cours ne le repoussèrent point d'une façon officielle et positive. Deux
projets de protestation, sous forme de lettres que le roi de France et
celui des Deux-Siciles devaient adresser à Ferdinand VII, se préparaient
à Paris, dans les bureaux du ministère des affaires étrangères, lorsque
la révolution de Juillet éclata; les deux projets n'eurent aucune suite,
et après toutes ces oscillations publiques ou secrètes, la succession
féminine était, en 1830, le droit ancien et actuel de la monarchie
espagnole.
Au mois de juillet 1832, Ferdinand VII tomba malade; le parti
absolutiste et apostolique, puissant autour de lui et dans son conseil,
fit un grand effort pour ramener la couronne sur la tête de l'infant don
Carlos, son chef; la reine Christine, alarmée, ne se crut pas alors en
état de soutenir la lutte dans l'intérêt de sa jeune fille, aujourd'hui
la reine Isabelle II; il fut un moment question d'un mariage entre
l'infante et le fils de don Carlos; mais cette idée n'eut point de
suite; et, en septembre 1832, Ferdinand VII, toujours gravement malade,
révoqua ce même décret de 1789 que, naguère il avait mis en vigueur,
et rétablit la pragmatique de Philippe V. Seulement, et ainsi que cela
s'était passé en 1789 pour le décret de Charles IV, le nouvel acte royal
resta secret, et déposé, dit-on, à la chancellerie de grâce et justice
de Madrid, avec cette inscription: «A ouvrir en cas de mort du Roi, ou
quand il l'ordonnera.»
Mais à peine l'infant don Carlos et son parti avaient remporté cette
victoire qu'une nouvelle péripétie de cour annonça leur défaite.
Ferdinand VII paraissait revenir à la santé; la reine Christine reprit
courage; les modérés et même les libéraux ardents soutenaient sa cause;
sa soeur, dona Luisa Carlotta, mariée à l'infant don François de Paule,
princesse d'un caractère hardi et impérieux, alla trouver le roi, et lui
dénonça vivement l'intrigue qui avait profité de sa maladie pour lui
arracher une concession funeste à sa femme et à sa fille. Le roi céda de
nouveau; les ministres favorables à don Carlos, M. Calomarde et le comte
de la Alcudia furent disgraciés; le ministre d'Espagne en Angleterre, M.
Zea Bermudez, chef du parti modéré à la cour sans être du parti libéral
dans la nation, fut rappelé de Londres pour leur succéder; le pouvoir
changea de direction; la reine Christine fut déclarée régente tant que
durerait la maladie du roi; des mesures de clémence politique et de
réforme administrative furent adoptées; à la fin de décembre 1833,
Ferdinand VII reprit le gouvernement et révoqua publiquement, comme
lui ayant été surprise pendant sa maladie, sa révocation du décret par
lequel il avait, en 1830, publié et mis en vigueur la pragmatique de
1789. Le 4 avril 1833, les Cortès furent convoquées pour prêter serment
à l'infante Isabelle; elles se réunirent en effet le 20 juin suivant,
prêtèrent serment, et le droit de succession des femmes, à défaut
d'héritiers mâles directs, redevint, comme il était avant Philippe V, la
loi de la monarchie espagnole.
En présence de ces vicissitudes législatives et ministérielles de
l'Espagne, nous gardions une attitude très-réservée; nous ne voulions ni
blesser les droits et la fierté des Espagnols en nous mêlant de leurs
affaires intérieures, ni entraver à Madrid la fortune renaissante du
parti modéré, ni pourtant rester indifférents à l'intérêt français,
auquel la loi demi-salique de Philippe V convenait mieux qu'un système
de succession qui pouvait faire régner en Espagne, comme époux de la
reine, un prince étranger à la maison régnante en France, et peut-être
son ennemi. C'est la coutume des gouvernements violents de s'attacher
à tel ou tel intérêt spécial de l'État sans tenir compte des intérêts
divers qui compliquent sa situation; mais les peuples payent cher, tôt
ou tard, les oublis de cette politique incomplète, et les gouvernements
sensés sont tenus de penser à tout. Six semaines après la formation
du cabinet, le 22 novembre 1832, le duc de Broglie, en donnant des
instructions au comte de Rayneval, notre ambassadeur à Madrid, se
préoccupait des diverses combinaisons que l'ordre de succession en
vigueur en Espagne pouvait amener; la cour de Naples avait recommencé à
suggérer à Madrid l'idée d'un mariage entre le fils aîné de don Carlos
et l'infante Isabelle; si cette idée avait quelque chance de succès, et
si la transaction devait placer ce jeune prince sur le trône d'Espagne
comme roi en titre et de son propre chef, M. de Rayneval avait ordre de
l'appuyer hautement. Si le fils de don Carlos ne devait monter sur le
trône que comme époux de l'infante Isabelle, l'ambassadeur de France,
sans s'opposer, ne devait donner point d'approbation expresse; et
si, d'après les termes mêmes de la transaction, la question restait
indécise, il lui était prescrit de s'appliquer à faire pencher la
balance du côté de la succession masculine. Nous avions en même temps, à
l'occasion des inquiétudes qu'excitait la maladie de Ferdinand VII, fait
avancer quelques troupes de plus sur notre frontière des Pyrénées. Mais
lorsque M. Zea Bermudez, en passant par Paris pour aller prendre en
Espagne possession du pouvoir, témoigna quelque sollicitude de ces
mouvements militaires et de notre ingérence diplomatique à Madrid, le
duc de Broglie s'empressa de le rassurer et de lui inspirer pleine
confiance dans notre respect pour l'indépendance de l'Espagne comme dans
notre amical appui.