_Lettre écrite par le Caporal Jean TISSIER, 81e Régiment d'Infanterie,
tombé au champ d'honneur._
Chère petite Mère,
Bien reçu ta longue lettre du 18, et tu penses si je suis heureux avec
une lettre pareille!
Je te remercie pour ton colis que j'ai bien reçu. Tu parles d'une
surprise! je le reçois hier au soir à la soupe, avant ta lettre, donc.
Que peut-il bien contenir? Je l'ouvre. Ciel, que vois-je! Un pâté de
chez Bourbonneux.... Une demi-heure après, il était mort et enterré avec
les honneurs militaires ... ce qu'il était bon! Et l'arrosage, donc!
Petite mère, ce que tu me gâtes! Je vois que tu es bien occupée avec tes
poilus! que de travail! et combien je suis heureux de voir, malgré tout
le travail qui t'est imposé par la maison de commerce, tout le mal que
tu te donnes pour nous gâter, et heureux surtout que tu te portes bien.
Ce qu'il en a de la veine, papa! Déjà été deux fois en perm à Paris, et
tu vas aller le voir. Tu es avec lui en ce moment! Je suis positivement
jaloux.... Oui, mais je me rattraperai quand ça sera fini.
Petite mère, tu te fais une trop belle idée de moi; de mon insouciance
et de ma gaieté, je n'ai pas de mérite. N'ai-je pas tout ce qu'il faut
pour être aussi heureux que possible? Tu me gâtes comme je ne pensais
pas qu'il fût possible d'être gâté; je suis jeune, je n'ai pas de soucis
pour plus tard, et n'ai rien à craindre, ou presque, pour ceux que
j'aime.... Au contraire, je vois autour de moi des poilus des pays
envahis, qui n'ont plus rien sur terre; leur pays est ruiné, leurs
parents sont prisonniers, ils sont sans nouvelles; quelquefois, leurs
femmes, leurs enfants sont aux mains des Boches. Que trouveront-ils la
guerre finie? Leur maison saccagée, pillée, peut-être en ruines; leurs
parents, leurs femmes, leurs enfants, que seront-ils?... Voilà ceux qui
ont du mérite à être gais, à avoir un bon moral!
J'ai reçu tous tes colis, chère maman, il n'en manque pas à l'appel. Le
beurre que je reçois maintenant est délicieux.
J'espère que tu as reçu les pellicules. Ici, il continue à faire un
temps épouvantable; je me souviendrai des huit jours que nous venons de
passer, c'est du joli. Heureusement que je suis costaud! Je n'ai
plus que deux hommes à mon escouade, le reste est évacué: angines,
bronchites, courbatures fébriles, etc.
Chère mère, je te quitte en t'embrassant très tendrement.