22 Juin

Mes pauvres Parents,

Hier, dans la tranchée, on m'a apporté la lettre de papa m'apportant

la terrible nouvelle. C'est bien triste de penser qu'il est parti pour

toujours, mais c'est bien beau de songer qu'il est mort pour la Patrie,

à son poste. C'est une belle mort pour un Français comme lui qui était

soldat dans le fond de l'âme.

Dieu m'appellera peut-être aussi à lui comme Marcel, que sa volonté soit

faite, je suis prêt à paraître devant lui. Depuis que nous sommes ici,

nous côtoyons la mort: les cadavres encombrent les boyaux, les anciennes

tranchées boches retournées par notre artillerie d'où s'exhale une

odeur de cadavres en décomposition, les blessés râlent dans la plaine,

demandant à boire ou appelant à leur secours leur mère ou leur femme, le

tout couvert par les obus qui éclatent de tous côtés et les balles qui

sifflent à nos oreilles: voilà le spectacle qui s'ouvre à nos yeux.

Quelle est ma destinée? je n'en sais rien, mais je jure, si Dieu me

prête vie, de venger Marcel, après quoi qu'il fasse de moi ce qu'il

voudra, si je dois y rester je mourrai content de l'avoir vengé. S'il

m'arrivait malheur (il faut tout prévoir), ne me plaignez pas, car Dieu,

dans sa miséricorde, nous réunira tous dans un lieu où ces cruelles

séparations ne se produiront plus.

Bon courage, mes chers parents, priez pour lui, pour moi pendant les

heures terribles que je vis par ici.

Recevez de votre fils qui vous aime de tout son coeur beaucoup de bons

baisers.

Charles RAVINET.

_Lettre écrite par le Caporal Robert RICAUX, 87e Régiment d'Infanterie,

blessé mortellement le 8 Septembre 1914._

Septembre 1914.

Chère Mère,

Lorsque tu recevras cette lettre, je ne serai plus sur la terre, ce sera

pour toi une émotion fort grande, mais, je t'en supplie, console-toi,

dis-toi que j'ai fait mon devoir jusqu'au bout et que je suis resté un

bon soldat.

Moi parti, il te reste papa; si nous sommes perdus tous les deux, tu

dois vivre pour les autres et rendre aux malheureux ce que tu aurais pu

faire pour nous.

Je suis convaincu que papa et toi avez fait votre devoir. Puisque

mon corps ne te parviendra pas, va prier pour moi sur la tombe de

grand'mère, ta voix montera vers moi.

L'on te fera parvenir, sans doute, en même temps que ma lettre, un petit

carnet où est enregistrée l'histoire de la campagne, conserve-le en

souvenir de moi et montre à tes amis les endroits par où j'ai passé.

Je tiendrais que tu ailles remercier l'amie Madame Médard, religieuse

laïcisée de l'Institut Saint-Jean de Saint-Quentin, pour la médaille et

l'encouragement qu'elle m'a donnés avant mon départ, ainsi que le prêtre

qui s'est intéressé à moi.

Crois bien une chose, c'est que je suis mort en bon chrétien, non muni

de l'absolution peut-être, mais n'ayant jamais oublié la prière du soir

et pensant toujours à toi et à papa.

Je te dis un dernier adieu en t'embrassant bien fort ainsi que ceux qui

restent.

Ton fils qui a toujours pensé à toi et à papa,

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 137 / 150 题