_Lettre écrite par le Maréchal des Logis Jean-Germain PATROUILLEAU, 15e
Dragons, tombé au champ d'honneur le 22 Juin 1915._
Mon cher père,
J'ai reçu hier trois lettres, la vôtre, d'Amélie et de Paul; je
comprends un peu votre anxiété. Ah! je voudrais comme vous que le
tyran Guillaume descendît rapidement au cercueil; en attendant, que
voulez-vous donc y faire!!! Vous ne pleurez plus, me dites-vous, c'est
bien; je n'ai plus de larmes non plus, mes yeux se mouillent seulement à
la vue de vos lettres et c'est tout; je les relis plusieurs fois et
suis plus courageux alors que jamais. La nuit, parfois, lorsque je suis
éveillé, je bâtis des châteaux en Espagne, je me vois parmi vous tous,
en famille où nous avons tant ri. Eh bien! courage, oui, vous rirez
encore, Dieu me protégera. S'il doit en être autrement, le sort en est
jeté maintenant, vivons dans l'espérance....
Que vous dire de plus, pas grand chose; nous sommes toujours au même
endroit depuis un mois, nous allons aux avant-postes trois jours et
trois jours en arrière, nous tenons bon le Grand-Couronné ... qui a reçu
des milliers et des milliers de marmites allemandes qui font plus de
peur que de mal; les cochons ont attaqué furieusement pendant huit
jours; nous étions le bloc intangible, ils avaient pris un peu de
terrain, nous les avons délogés, ils ont fui en laissant quantités de
munitions, de vivres, etc.... Resterons-nous longtemps là, je ne crois
pas, il faudra sous peu, je pense, remettre les pieds en pays annexé,
espérons que nous irons rapidement. J'espère que vous allez revenir
à Jugazan, si toutefois vous n'y êtes pas quand cette lettre vous
parviendra. Je serais bien heureux qu'Amélie reste le plus longtemps
possible chez elle; je suis bien sûr qu'elle a dû trouver les vendanges
longues quoique n'en ayant jamais parlé. Vous ne sémerez probablement
pas à la Clotte, vous n'avez donc pas besoin d'elle là-bas.
Encouragez-la à rester chez elle le plus longtemps possible; je
suis bien sûr que vous lui ferez bien plaisir et à moi aussi; c'est
actuellement la chose seule qui me tracasse, elle n'ose rien dire, j'en
suis bien sûr, mais elle serait bien heureuse, ses parents aussi; de
deux enfants ils n'en ont plus aucun; vous souffrez aussi, mais si le
sort veut que mon tombeau soit en Lorraine, vous avez quatre enfants,
il vous en restera quatre, au lieu d'avoir deux garçons et deux filles,
vous aurez trois filles et un garçon, vous aurez le même nombre de
coeurs pour vous aimer et vous soigner, à ma mère et à vous dans vos
vieux jours; pensez donc à ceux qui sont auprès de vous, rendez-leur
autant que possible la vie douce; je ne crois pas un seul instant qu'il
en soit autrement; quant à moi, advienne que pourra, je suis là pour
une noble cause, je ferai mon devoir facilement, le vôtre est plus
difficile, je compte sur vous....
Bien des baisers à tous.