Chers amis,
Ma lettre, aujourd'hui, a un caractère spécial; je vous l'écris du
fort de S---- où 9e et 10e sommes arrivés cette nuit. Même vue à 10
kilomètres, l'impression colossale de la lutte qui se déchaîne devant
Verdun ne peut être comparée à l'effroyable réalité. Pauvre 123e, d'ici
à huit jours, il sera bien maigre. Hier soir seulement, pour faire la
relève sur les pentes sud de Douaumont, au cours de la traversée du bois
de la Caillette, ou plutôt de ce qui le fut, le 10e bataillon a beaucoup
souffert; qu'il me suffise de vous dire que le lieutenant Verron a été
tué, le capitaine Missaut blessé de nouveau, etc., etc.... Nous-mêmes
avons eu à traverser pour nous rendre ici, à 1.800 mètres de la première
ligne, des rafales de leurs gros obus et une chance réelle nous a seule
permis d'en sortir indemnes.
Ce soir, nous allons renforcer le bataillon déjà en ligne et, malgré
tout mon courage, qui n'est pas amoindri, j'appréhende cette galopade
à la mort. Il faut les vivre, ces minutes, pour en comprendre toute la
tragique angoisse; tout sent le carnage: par ici, l'air est empesté
d'une odeur de charnier.
Et pourtant notre artillerie nous montre bien sa terrible puissance par
son fracas ininterrompu. Nous ne resterons point longtemps ici, car
c'est le coin le plus terrible du secteur de Verdun. Tous les régiments
qui s'y succèdent n'y font souvent pas plus de huit jours; à ce moment,
si je suis encore debout, je vous enverrai une carte....
Soyez persuadés que ma façon de vous écrire ne m'est pas inspirée par un
sentiment de crainte, mais bien parce que je suis logique avec moi-même,
mais parce que dans cette fournaise l'importance de mon devoir
m'apparaît précise et que tous mes efforts tendront à l'accomplir, pour
notre chère France, jusqu'à mon dernier soupir.
Chers amis, je vous embrasse, permettez-moi ce bonheur.
A bientôt, et vive la France!