14 Octobre 1916.

Maman chérie, chers tous,

Ce soir, pendant la manoeuvre, je relisais vos lettres si chères. Quel

bon temps elles me font passer!... Tous ces petits détails que vous me

racontez, bien loin de m'ennuyer, me font vivre avec vous. Les bruyères

de Nans iront rejoindre les lis séchés dans mon carnet de route, et

ainsi je me raccroche à toutes ces choses qui sont pour moi comme le

souvenir du Paradis perdu et comme un aperçu de la terre promise.

Parfois je rêve aussi, couché sur les coteaux meusiens arides sous le

ciel gris ... je rêve, car dans les manoeuvres actuelles on ne marche

pas beaucoup, et alors c'est la vision, si vive qu'elle semble réelle,

de vous tous dans les lieux que j'aime tant. Je vous vois, en ce

moment, tous réunis, faisant, le soir, la promenade de Lorges, alors

qu'au-dessus des rochers gris la première étoile brille dans le ciel

encore clair.

Je vous vois, plus tard, à la veillée, autour de la table de famille,

plongés dans la lecture des journaux.... J'entends l'appel de vos voix

dans le jardin. Alors je me laisse bercer par des rêves de paix et de

tendresse.

Mais, tout à coup, un appel de sifflet me réveille au milieu de la

guerre et de son attirail ... et je suis la voie que le devoir m'a

tracée.

Je la suis volontiers et sans regret, fortifiant au contraire cette

volonté qui nous est si souvent nécessaire.... Je ne regrette rien, non

rien, quelque pénible que soit ma vie parfois. Je sens que c'est là ce

que je devais faire et que je suis bien à ma place, et la satisfaction

de faire son devoir est encore quelque chose.

Et puis ce rude contact est une bonne chose: il faut avoir souffert

physiquement pour être solide; il faut souffrir moralement pour avoir la

notion exacte de la vie et avoir l'âme haut placée.

Je sens qu'à ces deux points de vue j'ai fait d'immenses progrès.

Quelquefois, quand, le barda sur mon dos, je chemine sur les

interminables routes, je songe que vous me prédisiez que je n'irais pas

bien loin en pareil équipage et que je supporterais fort mal la vie

militaire, et, ma foi! je donne un démenti assez catégorique à ces

craintes. Quant au moral, j'étais trop heureux et incapable d'un effort

de longue haleine. J'ai pris l'habitude de ne pas me rebuter aux

désillusions; parce qu'il le fallait, j'ai fait par volonté ce que je

rêvais de faire par enthousiasme....

J'entends la musique qui, sur la place de l'Eglise, joue une marche

entraînante au rythme des chasseurs, et je vois notre retour triomphal

après la victoire, sur les boulevards de Nice, au milieu des pavois et

des fleurs. J'entends le bruit des cuivres dans le tumulte des vivats,

je vois les baïonnettes brillantes et les visages heureux de ceux qui

retournent.

Je vous vois sur un trottoir attendant le défilé, puis vous mêlant à la

foule qui suit enthousiaste, en cherchant Marco.

Et puis, voilà Marco qui passe, aussi heureux de ce qu'il a souffert que

de la joie immense du retour.

Ah! quelles belles expansions!

Quelles extravagances ne ferai-je pas?

Oui, mes chéris, ça viendra, encore un effort et puis ce sera le retour

triomphant!

Marcel DE LOSME.

_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Max MAGNUS, 1er Régiment Etranger,

tombé au champ d'honneur, à Florina (Macédoine), en 1916._

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 114 / 150 题