Maman chérie, chers tous,
Ce soir, pendant la manoeuvre, je relisais vos lettres si chères. Quel
bon temps elles me font passer!... Tous ces petits détails que vous me
racontez, bien loin de m'ennuyer, me font vivre avec vous. Les bruyères
de Nans iront rejoindre les lis séchés dans mon carnet de route, et
ainsi je me raccroche à toutes ces choses qui sont pour moi comme le
souvenir du Paradis perdu et comme un aperçu de la terre promise.
Parfois je rêve aussi, couché sur les coteaux meusiens arides sous le
ciel gris ... je rêve, car dans les manoeuvres actuelles on ne marche
pas beaucoup, et alors c'est la vision, si vive qu'elle semble réelle,
de vous tous dans les lieux que j'aime tant. Je vous vois, en ce
moment, tous réunis, faisant, le soir, la promenade de Lorges, alors
qu'au-dessus des rochers gris la première étoile brille dans le ciel
encore clair.
Je vous vois, plus tard, à la veillée, autour de la table de famille,
plongés dans la lecture des journaux.... J'entends l'appel de vos voix
dans le jardin. Alors je me laisse bercer par des rêves de paix et de
tendresse.
Mais, tout à coup, un appel de sifflet me réveille au milieu de la
guerre et de son attirail ... et je suis la voie que le devoir m'a
tracée.
Je la suis volontiers et sans regret, fortifiant au contraire cette
volonté qui nous est si souvent nécessaire.... Je ne regrette rien, non
rien, quelque pénible que soit ma vie parfois. Je sens que c'est là ce
que je devais faire et que je suis bien à ma place, et la satisfaction
de faire son devoir est encore quelque chose.
Et puis ce rude contact est une bonne chose: il faut avoir souffert
physiquement pour être solide; il faut souffrir moralement pour avoir la
notion exacte de la vie et avoir l'âme haut placée.
Je sens qu'à ces deux points de vue j'ai fait d'immenses progrès.
Quelquefois, quand, le barda sur mon dos, je chemine sur les
interminables routes, je songe que vous me prédisiez que je n'irais pas
bien loin en pareil équipage et que je supporterais fort mal la vie
militaire, et, ma foi! je donne un démenti assez catégorique à ces
craintes. Quant au moral, j'étais trop heureux et incapable d'un effort
de longue haleine. J'ai pris l'habitude de ne pas me rebuter aux
désillusions; parce qu'il le fallait, j'ai fait par volonté ce que je
rêvais de faire par enthousiasme....
J'entends la musique qui, sur la place de l'Eglise, joue une marche
entraînante au rythme des chasseurs, et je vois notre retour triomphal
après la victoire, sur les boulevards de Nice, au milieu des pavois et
des fleurs. J'entends le bruit des cuivres dans le tumulte des vivats,
je vois les baïonnettes brillantes et les visages heureux de ceux qui
retournent.
Je vous vois sur un trottoir attendant le défilé, puis vous mêlant à la
foule qui suit enthousiaste, en cherchant Marco.
Et puis, voilà Marco qui passe, aussi heureux de ce qu'il a souffert que
de la joie immense du retour.
Ah! quelles belles expansions!
Quelles extravagances ne ferai-je pas?
Oui, mes chéris, ça viendra, encore un effort et puis ce sera le retour
triomphant!
Marcel DE LOSME.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Max MAGNUS, 1er Régiment Etranger,
tombé au champ d'honneur, à Florina (Macédoine), en 1916._