Mon cher Oncle,
Nous nous recueillons pour l'action prochaine, qui n'est un mystère pour
personne. C'est assez proche. Pas du tout d'enthousiasme. Mais pas du
tout de défaillance, ni même de défiance. La guerre est devenue presque
une habitude, un nouveau genre de vie, pour mes camarades, et ils sont
blasés. Ils ne vont pas joyeusement au feu, presque ivres d'avance d'une
victoire certaine et décisive, comme ceux de Mesnil-lès-Hurlus, de
Tahure, de Massiges. Ils comptent avec l'ennemi. Ils savent qu'on a déjà
fait bien des tentatives coûteuses et infructueuses. Ils savent aussi
que, fatalement, un jour viendra où une de ces tentatives sera suivie
d'une grosse avance, et ils se disent: Ce sera peut-être cette fois-ci.
Ce ne sera pas un élan de patriotisme et d'abnégation. Ce sera une
tâche, presque un métier, résolument entreprise, poursuivie avec
patience, avec conscience, avec un courage contenu et le souci de la
mener à bien. Je trouve que c'est, après trente-deux mois d'épreuves, un
très beau moral.
Quant à moi, j'ose à peine m'abandonner à l'espoir que je suis peut-être
appelé à prendre ma revanche d'Août-Septembre 1914. Je suis content
d'avoir enfin une raison d'être. Depuis que je suis revenu au front, il
y a presque un an, l'évidence de mon utilité ne m'était pas apparue. Je
vais enfin vivre de grandes heures. Pourvu que mes parents soient forts!
J'aime autant les savoir à Paris, où ils pourront puiser chez vous un
peu de réconfort.
Comment te dire, cher oncle Paul, à quel point j'ai été ému de savoir
que tu tournais vers moi tes pensées et tes voeux. Comment t'en
remercier, sinon en te disant que mon plus cher désir, si je reviens de
la guerre, sera d'avoir avec toi de fréquents entretiens pour essayer de
profiter de ta longue expérience des choses et des hommes, et de toute
la philosophie que tu as amassée.... Je termine en t'envoyant toute mon
affection, et en vous embrassant, tante Marie, Henri et toi, de tout
coeur.