Mon cher papa, ma chère maman,
Depuis quelques jours, je vous écris régulièrement. Je n'ai pas reçu de
vos nouvelles. Je pense néanmoins que ma lettre vous trouvera toujours
en bonne santé et toujours bien courageux, comme vous l'avez été
jusqu'ici. Allons! soyez-le encore plus aujourd'hui. C'est la volonté de
votre petit Doudou, de votre grand Henri.
Si cette lettre vous parvient, voyez-vous, c'est que la France m'aura
voulu tout entier. J'aurai fait mon devoir, comme les autres, pas plus.
J'en suis fier, et vous devez l'être aussi de savoir que votre enfant
est mort vaillamment, qu'il a vu la mort avec gaîté et délivrance, l'âme
complètement tranquille. Pourquoi en avoir peur? Vous rappelez-vous de
ce soir-là où j'ai parlé avec papa sur la mort, sur sa douceur que je
réclame. Ne me délivre-t-elle pas d'une vie que je n'ai pu qu'entrevoir
et à laquelle je n'ai pu goûter, si j'ose dire, sous un jour âpre et
terrifiant. Où sont les douces années de ma toute petite enfance,
lorsque j'allais me consoler dans les bras d'une aussi bonne maman, d'un
aussi bon papa que j'avais. Ici, je suis seul, pour me consoler de ne
pouvoir vous embrasser, de ne pouvoir vous serrer dans mes bras, je
suis encore seul. Si ce n'était ça, rien ne m'aurait coûté d'aller voir
là-haut le beau résultat de la grande bataille. Aussi, en vous écrivant
cette lettre, ce dernier adieu, je viens vous remercier de la tendre, de
la douce affection que vous m'avez toujours témoignée. Pardon aussi de
l'avoir connu trop tard, pardon d'avoir oublié mes devoirs d'enfant,
pardon de tout ce que vous ne savez pas. Enfant je l'étais et c'est la
guerre, la dure campagne qui m'a mûri, vieilli, qui a fait de moi un
homme à 20 ans.
Allons, courage! refoulez vos larmes et ne vous abandonnez pas dans un
chagrin qui pourrait abréger les quelques jours de tranquillité, de paix
que vous trouverez auprès de mon petit frère quand il reviendra, lui;
montrez-lui cette lettre qui devra lui faire comprendre que si je meurs
tranquille, c'est que je pense bien à sa présence. Il saura adoucir par
tous les moyens les jours heureux qui vous restent à passer ensemble.
Promettez-moi aussi de vivre heureux jusqu'au moment où le bon Dieu
jugera que vous veniez me retrouver.
Peut être qu'un jour vous viendrez rechercher mes restes dans cette
Belgique, la vraie, pas celle dont le sol a été foulé par d'impies
barbares. Mon seul bonheur est de penser que vous viendrez me rechercher
et qu'un jour je reposerai près de vous, à Marcey, que j'aurais tant
souhaité revoir.
Faites mes adieux aux personnes amies, à tous ceux qui ne m'ont pas
encore oublié.
Quant à vous, adieu, au revoir, mon bon papa, ma bonne maman. Je vous ai
aimés, vous m'avez tout pardonné. Je vous embrasse pour la dernière fois
bien bien fort.
Votre petit Henri mort pour la France.
Courage!
_Lettre écrite par Albert JULHIEN, 6e Bataillon de Chasseurs Alpins,
tombé au bois de Berthonval le 20 Décembre 1914._