Mon cher Papa,
Je te mets quelques lignes pour te montrer d'abord que je ne suis pas
grièvement atteint: un obus, tombant sur ma cagna, m'a fracturé la
jambe. C'est tout ... étant un peu fatigué, je passe la plume à mon
camarade Maillet (le radio du Commandant).
_Lettre écrite par le Lieutenant Joseph JEANNIN, 103e Régiment
d'Infanterie, blessé à Ethe, le 22 Août 1914, victime des atrocités
allemandes à l'ambulance de Gomery, mort pour la France, au
feld-lazareth de Vezin-Charency, le 27 Août 1914 (Meurthe-et-Moselle)._
Paris, 2 Août 1914.
Mon cher Jules, chères Soeurs,
Je vous écris collectivement puisque, surpris par les événements, vous
devez être encore réunis; en tout cas, si Monique et Guite ont repris la
route de Provence, veuillez faire suivre.
Je me trouve à Paris, mobilisant avec le 103e et je prendrai dans
quelques jours les routes d'invasion vers l'Allemagne, je l'espère
fermement.
J'aurai probablement la satisfaction de conduire ma compagnie au feu,
comme commandant de compagnie, et soyez persuadés que je ferai taper
ferme. On ne peut pas présager l'avenir; mais notre cause est juste,
puisqu'on nous attaque, et j'ai la profonde conviction qu'on peut tout
espérer. Pauvre papa, serait-il heureux, s'il voyait l'élan français,
lui qui tressaillait à la moindre alerte.
J'ai quitté ce matin, pour toujours peut-être, ma pauvre chère Madon et
mes deux mignons. Ce fut bien dur, grand Dieu!
Vous savez tous, chers père et soeurs, quelle affection j'ai toujours
eue pour vous; mon grand regret est de ne point vous revoir avant de me
jeter corps et âme dans la fournaise.
Si le sort veut que je tombe au champ d'honneur, ne pleurez point, mais,
en souvenir de moi, veillez sur les êtres si chers que je laisserai....
Je vous confie ma chère femme, j'ai admiré son courage ce matin, mais
quelles transes pour elle maintenant, seule et immobilisée à Saint-Cyr;
je vous confie ma petite Monette et mon petit André, si je viens à leur
manquer qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'ils n'ont plus de papa.
Mais au loin les tristes présages, car je compte bien revenir dans les
rangs de nos armées victorieuses. Quel coup de torchon! mes aïeux! je
crois que les Prussiens paieront cher leurs menées hypocrites et leur
folie sanglante. La population, ici, est admirable de calme et de froide
résolution, et c'est un état d'esprit général. C'est la guerre au
couteau qu'ils auront voulue, je suis persuadé qu'on les servira en
conséquence. J'ai vu aujourd'hui dans la foule plusieurs faits touchants
de patriotisme se produire: un ouvrier arrachant, sur la place des
Invalides, une carte d'Etat-Major à un monsieur qu'il supposait être un
Allemand, et me l'apportant; un camelot vendait ses journaux, mais les
donnait à l'oeil aux officiers et aux soldats, parce qu'il allait partir
lui-même pour la frontière; ce ne sont pas des faits isolés; une nation
comme la France, animée de ces sentiments, est mûre pour le succès.
Mes aspirants, en même temps que moi, ont rejoint leurs régiments, ils
exultaient tous. Charles doit être à son poste. Où? je l'ignore, mais
quel beau début de carrière pour un officier.
Et maintenant courage, mon cher Jules, mes chères soeurs. Nous allons
traverser la période la plus dure que le monde ait vécue, soyons à la
hauteur de notre tâche.
Je vous embrasse bien tendrement.
Votre frère,