21 Octobre 1914.

Mes chers Parents,

Enfin! j'ai sur moi vos deux photographies! Elles me sont arrivées ce

matin et ont rempli mon coeur de joie et mes yeux de larmes. J'aurai

ainsi--toutes les fois que je le pourrai--devant moi mes bons parents

que j'aime tant et un coin du cadre où s'est déroulé le meilleur de ma

vie: le jardin de Brezolles, les fenêtres du cabinet de papa et celles

de votre chambre à coucher.

Je ne crois pas que maman m'ait jamais fait plus grand plaisir.

Je vous écris de bonne heure, ce matin, car il faut absolument que je

vous écrive aujourd'hui. Voici pourquoi. Nous sommes en toute première

ligne. A 200 mètres environ, nous devinons les tranchées allemandes. Le

général croit savoir que certaines de ces tranchées sont abandonnées. Il

faut s'en rendre compte. Des hommes de bonne volonté ont été demandés

pour cette mission assez périlleuse, mais très délicate. Deux se sont

présentés, dont moi. Prudemment et lentement, avançant à plat ventre,

dans une marche rampante, que nous faciliteront les gros arbres de la

forêt dans laquelle nous sommes, nous tâcherons d'aller jusqu'à ces

tranchées dont l'emplacement approximatif nous a été indiqué. Si nous

sommes reçus à coups de fusil, c'est que l'ennemi n'aura pas déguerpi,

et il faudra revenir si nous ne sommes pas atteints. Si nous allons

jusqu'au bout, le renseignement sera précieux et j'aurai rendu ainsi

quelque service.

Il est 10 heures 15. Un capitaine d'artillerie vient d'arriver à

nos tranchées pour causer avec nous. L'artillerie va tâcher de nous

faciliter l'exécution de notre mission. Son tir cessera à midi et demi,

et nous partirons à une heure un quart, suivis du regard, certes avec

anxiété, par nos camarades et nos officiers.

Et maintenant, ne me reprochez pas de m'être offert pour cette petite

expédition. Le devoir est différent pour chacun. J'estime que le mien me

commande cette conduite.

Avant de partir, je remettrai cette lettre à un ami. Si elle vous arrive

sans d'autres renseignements sur mon équipée, c'est que j'y serai resté.

Et maintenant, je vais manger une bouchée.

1 heure 10. L'heure du départ est sonnée. Je viens de regarder encore

vos photographies et de les embrasser, et maintenant je pars confiant et

résolu.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 75 / 150 题