4 Juin.

Bien chers amis M. et Mme Gelin,

Je ne saurais trop dans quelle idée j'écrirai cette lettre. Que

devez-vous penser de ce soldat qui venait parfois se faire payer toutes

sortes de gâteries pendant les longues journées d'hiver. Que vos

caresses et belles paroles lui faisaient oublier les jours de guerre.

En effet, c'était plus la guerre que de vivre auprès de vous, mais le

bonheur. Croyez-vous qu'il vous a oubliés? Non. Tous les jours j'y

pense, à ces soirées récréatives, et voudrais pouvoir vous dédommager

de tant de peine. Mais maintenant, malgré ma bonne foi, je ne peux vous

être agréable que par ma lettre. Ça fait rien. Il faut espérer que cette

guerre ne durera pas longtemps maintenant et qu'après tant de peine on

pourra se revoir contents et glorieux de notre dévouement. C'est pour

vous que je parle, car nous autres, c'est rien en comparaison de ce que

vous fîtes pour nous.

Avant de finir, laissez-moi vous parler un peu du paysage pour

changer les idées. On ne peut pas toujours parler de la terreur qui

malheureusement court toutes les langues européennes. Nous avons passé

en arrière pour prendre un peu de repos, dont je pense avoir envoyé un

mot à mes dévoués amis. Mais tout marche à merveille. Tout le monde

travaille et avec entrain. Aussi pas de terre inerte. Les récoltes sont

élégantes et semblent vouloir fructifier. C'est beau que de voir la

terre couverte d'une verdure qui pousse, et dans notre passage semble

nous dire: défends-toi et le sol te nourrira. C'est beau pour moi de

voir que le coeur des Français n'oublie pas leurs braves soldats et

s'efforce pour faire le travail de leurs chers qui pour le moment sont

au service commun. Les grands arbres qui couvrent la route nous donnent

une fraîcheur exquise pendant le cours des marches militaires: au-dessus

viennent lancer leurs joyeuses chansons les petits oiseaux. C'est beau

le pays à cette belle saison du printemps. Les belles prairies qui vont

nous donner leur fourrage nous embaument par leurs charmantes fleurs

qui bornent la route. Rien n'est à comparer à notre sol français. On y

trouve de tout. Aussi les Boches voulaient s'en emparer, mais trop tard,

maintenant ils peuvent repartir chez eux. Nous n'en voulons plus de

leurs tableaux sur notre terre sacrée, terrain que nos pères ont su

conserver et que nous sommes appelés à défendre.

Il paraît qu'il s'est livré un gros combat naval. Peut-être sera-t-il

une bonne preuve d'épuisement de cette terrible nation qui croyait nous

anéantir sans reprendre, aussi l'a-t-on surnommée l'Aigle; quant à

présent, c'est plus qu'un vautour. Dans tous les cas, vivement que ça

finisse pour revoir tous ces braves qui ont su se dévouer et surtout

faire patienter les braves soldats. Grâce à leur savoir viendra le jour

où nous serons vainqueurs, et rentrant dans leurs foyers pourrons revoir

ces braves, les félicitant, les remerciant de leur dévouement qu'ils ont

su nous inspirer.

En attendant ce jour, recevez, mes braves amis, les plus grands

souvenirs et le gage de la plus profonde amitié.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 60 / 150 题