Bien chers amis M. et Mme Gelin,
Je ne saurais trop dans quelle idée j'écrirai cette lettre. Que
devez-vous penser de ce soldat qui venait parfois se faire payer toutes
sortes de gâteries pendant les longues journées d'hiver. Que vos
caresses et belles paroles lui faisaient oublier les jours de guerre.
En effet, c'était plus la guerre que de vivre auprès de vous, mais le
bonheur. Croyez-vous qu'il vous a oubliés? Non. Tous les jours j'y
pense, à ces soirées récréatives, et voudrais pouvoir vous dédommager
de tant de peine. Mais maintenant, malgré ma bonne foi, je ne peux vous
être agréable que par ma lettre. Ça fait rien. Il faut espérer que cette
guerre ne durera pas longtemps maintenant et qu'après tant de peine on
pourra se revoir contents et glorieux de notre dévouement. C'est pour
vous que je parle, car nous autres, c'est rien en comparaison de ce que
vous fîtes pour nous.
Avant de finir, laissez-moi vous parler un peu du paysage pour
changer les idées. On ne peut pas toujours parler de la terreur qui
malheureusement court toutes les langues européennes. Nous avons passé
en arrière pour prendre un peu de repos, dont je pense avoir envoyé un
mot à mes dévoués amis. Mais tout marche à merveille. Tout le monde
travaille et avec entrain. Aussi pas de terre inerte. Les récoltes sont
élégantes et semblent vouloir fructifier. C'est beau que de voir la
terre couverte d'une verdure qui pousse, et dans notre passage semble
nous dire: défends-toi et le sol te nourrira. C'est beau pour moi de
voir que le coeur des Français n'oublie pas leurs braves soldats et
s'efforce pour faire le travail de leurs chers qui pour le moment sont
au service commun. Les grands arbres qui couvrent la route nous donnent
une fraîcheur exquise pendant le cours des marches militaires: au-dessus
viennent lancer leurs joyeuses chansons les petits oiseaux. C'est beau
le pays à cette belle saison du printemps. Les belles prairies qui vont
nous donner leur fourrage nous embaument par leurs charmantes fleurs
qui bornent la route. Rien n'est à comparer à notre sol français. On y
trouve de tout. Aussi les Boches voulaient s'en emparer, mais trop tard,
maintenant ils peuvent repartir chez eux. Nous n'en voulons plus de
leurs tableaux sur notre terre sacrée, terrain que nos pères ont su
conserver et que nous sommes appelés à défendre.
Il paraît qu'il s'est livré un gros combat naval. Peut-être sera-t-il
une bonne preuve d'épuisement de cette terrible nation qui croyait nous
anéantir sans reprendre, aussi l'a-t-on surnommée l'Aigle; quant à
présent, c'est plus qu'un vautour. Dans tous les cas, vivement que ça
finisse pour revoir tous ces braves qui ont su se dévouer et surtout
faire patienter les braves soldats. Grâce à leur savoir viendra le jour
où nous serons vainqueurs, et rentrant dans leurs foyers pourrons revoir
ces braves, les félicitant, les remerciant de leur dévouement qu'ils ont
su nous inspirer.
En attendant ce jour, recevez, mes braves amis, les plus grands
souvenirs et le gage de la plus profonde amitié.