J'ai reçu hier, au petit jour, le baptême du feu! Ce fut gentil tout
plein. A la première décharge, un schrapnell, fusant sur mon escouade
accroupie, traversa d'une balle le sac de mon camarade de gauche,
déchira ma bretelle de fusil, rasa la figure du Caporal et d'un dernier
plomb, le plus tragique, traversa le bras de mon vieux Faivre.
Pas une minute d'émotion!
...Nous sommes restés jusqu'à 3 heures de l'après-midi sous le feu
de ces cochons-là. Qu'ils tirent mal et quelle inutile gabegie d'une
marchandise qui coûte si cher!
...Ma compagnie, qui est des plus éprouvées, vient de se retirer en
arrière et en réserve de façon à prendre un repos bien gagné.
...Tu ne saurais croire, mon petit ange, combien la proximité du danger
agit salutairement sur l'âme de ton gosse. Je vis en une communion
continuelle avec Dieu, dans lequel ma confiance augmente sans cesse.
Ainsi, je lui dois mon calme, qui n'est pas une des moindres assurances
contre le danger. Je lui ai promis, ainsi qu'à la Vierge d'Etang, que,
si nous nous retrouvons bientôt heureux, chaque année, nos enfants et
nous, feraient le pèlerinage de Velars....
J'ai enterré ce matin les deux morts de ma compagnie, pour lesquels j'ai
dressé une croix et récité une prière. C'est à toi, mon amie, que je
dois ce petit courage.
...Adieu, mon petit gosse, je te quitte. Continue d'être l'ange des deux
foyers que j'ai quittés pour un temps. Il suffit que j'emporte ton coeur
pour que ni la joie, ni l'espoir ne puissent s'envoler de dessous ma
capote.
Je viens de revoir avec joie mon ancien Commandant du 10e. Il m'a causé
affectueusement. Il m'a annoncé que la victoire se dessine sur tous les
fronts.