Mes chers parents,
Nous venons d'occuper de nuit nos emplacements de combat. Tous les
préparatifs ont été faits, tout a été réglé minutieusement pour que rien
ne soit laissé à l'imprévu qui peut être réglé d'avance. C'est du temps
de gagné--des vies humaines pour aujourd'hui et pour l'avenir.
Depuis quatre jours, nous avons déchaîné sur le front allemand un
formidable ouragan de fer. Jamais, même aux heures les plus difficiles,
nous n'avons connu cela. Et si les Boches viennent, c'est qu'ils ont du
coeur au ventre. Ce matin, dernière main à la préparation: crapouillots,
75, marmites de petit et de gros calibre, tout y va. Déjà la tranchée
s'est rougie, un peu de sang a coulé, quelques-uns ont payé leur dette
et au delà. Tout à l'heure, ce sera la ruée. Partout, dans le Nord comme
en Champagne, nous allons leur tomber sur le poil! Il faudra bien que le
rideau crève quelque part. Nous pouvons nous attendre évidemment à de
gros sacrifices, une troupe d'assaut doit savoir les supporter. Il faut
y aller de plein coeur, comme dit le généralissime, jusqu'aux pièces
d'artillerie. Il faut traverser tout ce labyrinthe de sapes, de mines,
de tranchées et de boyaux pour gagner la plaine et leur tailler des
croupières. Il faudra, cette fois, ne leur laisser aucun répit, les
talonner sans relâche jusqu'à l'extrême limite de nos forces. Les hommes
sont décidés, ils en veulent. La perspective d'un autre hiver dans les
tranchées les effraie beaucoup plus que l'assaut, je crois; et un gros
succès ranimera les coeurs défaillants et retrempera les volontés pour
la continuation d'une lutte que le monde ... civilisé se doit de mener
jusqu'au bout. Du reste, quand on a commencé une besogne, si pénible
soit-elle, il faut l'achever pour en savourer les fruits. Et quand on
se sacrifie pour un pays comme la France, on est payé par la pensée
réconfortante que le plus noble idéal qui soit au monde ne périra pas.
Et puis, nous sommes de la lignée des Bayard, des Jeanne d'Arc, des
Henri IV, des Turenne, des Hoche, des Marceau, des Bonaparte, et leur
sang ne peut pas mentir. Nous verrons bien. Voyez-vous que nous allions
coucher à Douai!
Je ne pourrai certainement pas vous écrire de quelques jours de façon
régulière; ne vous affolez pas et n'allez pas avoir des pressentiments,
ce qui serait maladroit. Attendez pour savoir.
En tout cas, si je tombe, je vous le répète encore, je serai mort
joyeusement, quelque pénible que soit la pensée de me séparer de vous;
je serai mort sans regret parce qu'il y a des heures où la vie sans
l'honneur ce n'est rien, des heures où il faut se jeter tête baissée
dans la commune mêlée sous peine de se renier et de n'être plus qu'un
corps sans âme.
Vous trouveriez dans ma cantine et dans ma panière ma Croix de Guerre,
le seul héritage précieux que vous feriez de moi, et des photographies
que j'ai pu prendre depuis la semaine. C'est un recueil intéressant,
encore que j'eusse pu faire beaucoup mieux. J'ai sur moi, au moment du
combat, mon kodak et mon portefeuille contenant ma citation. On les
retirerait si possible et on les mettrait dans ma cantine.
Vous embrasserez mes oncles et tantes pour moi et vous leur direz mon
affection. Je vous prie de croire à ma tendresse et vous embrasse très
fort.