25 Septembre 1915.

Mes chers parents,

Nous venons d'occuper de nuit nos emplacements de combat. Tous les

préparatifs ont été faits, tout a été réglé minutieusement pour que rien

ne soit laissé à l'imprévu qui peut être réglé d'avance. C'est du temps

de gagné--des vies humaines pour aujourd'hui et pour l'avenir.

Depuis quatre jours, nous avons déchaîné sur le front allemand un

formidable ouragan de fer. Jamais, même aux heures les plus difficiles,

nous n'avons connu cela. Et si les Boches viennent, c'est qu'ils ont du

coeur au ventre. Ce matin, dernière main à la préparation: crapouillots,

75, marmites de petit et de gros calibre, tout y va. Déjà la tranchée

s'est rougie, un peu de sang a coulé, quelques-uns ont payé leur dette

et au delà. Tout à l'heure, ce sera la ruée. Partout, dans le Nord comme

en Champagne, nous allons leur tomber sur le poil! Il faudra bien que le

rideau crève quelque part. Nous pouvons nous attendre évidemment à de

gros sacrifices, une troupe d'assaut doit savoir les supporter. Il faut

y aller de plein coeur, comme dit le généralissime, jusqu'aux pièces

d'artillerie. Il faut traverser tout ce labyrinthe de sapes, de mines,

de tranchées et de boyaux pour gagner la plaine et leur tailler des

croupières. Il faudra, cette fois, ne leur laisser aucun répit, les

talonner sans relâche jusqu'à l'extrême limite de nos forces. Les hommes

sont décidés, ils en veulent. La perspective d'un autre hiver dans les

tranchées les effraie beaucoup plus que l'assaut, je crois; et un gros

succès ranimera les coeurs défaillants et retrempera les volontés pour

la continuation d'une lutte que le monde ... civilisé se doit de mener

jusqu'au bout. Du reste, quand on a commencé une besogne, si pénible

soit-elle, il faut l'achever pour en savourer les fruits. Et quand on

se sacrifie pour un pays comme la France, on est payé par la pensée

réconfortante que le plus noble idéal qui soit au monde ne périra pas.

Et puis, nous sommes de la lignée des Bayard, des Jeanne d'Arc, des

Henri IV, des Turenne, des Hoche, des Marceau, des Bonaparte, et leur

sang ne peut pas mentir. Nous verrons bien. Voyez-vous que nous allions

coucher à Douai!

Je ne pourrai certainement pas vous écrire de quelques jours de façon

régulière; ne vous affolez pas et n'allez pas avoir des pressentiments,

ce qui serait maladroit. Attendez pour savoir.

En tout cas, si je tombe, je vous le répète encore, je serai mort

joyeusement, quelque pénible que soit la pensée de me séparer de vous;

je serai mort sans regret parce qu'il y a des heures où la vie sans

l'honneur ce n'est rien, des heures où il faut se jeter tête baissée

dans la commune mêlée sous peine de se renier et de n'être plus qu'un

corps sans âme.

Vous trouveriez dans ma cantine et dans ma panière ma Croix de Guerre,

le seul héritage précieux que vous feriez de moi, et des photographies

que j'ai pu prendre depuis la semaine. C'est un recueil intéressant,

encore que j'eusse pu faire beaucoup mieux. J'ai sur moi, au moment du

combat, mon kodak et mon portefeuille contenant ma citation. On les

retirerait si possible et on les mettrait dans ma cantine.

Vous embrasserez mes oncles et tantes pour moi et vous leur direz mon

affection. Je vous prie de croire à ma tendresse et vous embrasse très

fort.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 54 / 150 题