23 Septembre 1915.

Ma chère Mère,

J'ai reçu hier ta bonne lettre contenant la carte d'Henri; je n'ai pas

encore reçu de ses nouvelles.

C'est avec plaisir que j'apprends que Monsieur Viron t'a envoyé le

montant de ce qu'il me devait. J'espère, chère mère, qu'avec cette somme

tu pourras faire face aux dépenses de plusieurs mois; prends surtout tes

précautions pour ceux d'hiver qui ne vont pas tarder.

Par ce courrier, j'écris à Madame X... J'ai eu des nouvelles de Monsieur

Z..., de Béthune, par un de ses cousins, un jeune homme que j'ai

rencontré tout à fait par hasard à Hesdin; il me paraît supporter

allègrement la guerre en faisant de bonnes et grosses affaires.

Je crois, chère mère, que le grand coup est pour demain ou après-demain,

le régiment y prendra sans doute part, je puis même dire certainement.

Dire que l'on voit venir ce moment sans une petite appréhension serait

mentir, mais je t'assure, ma bonne mère, que nous l'envisageons tous

avec calme et confiance. Je crois que nous sommes maintenant bien

préparés pour donner une bonne correction à notre ennemi maudit, et

peut-être aussi pour le chasser tout à fait de notre chère France, de

la Belgique. La Paix alors ne serait pas éloignée et ceux qui auront la

chance d'échapper au carnage pourront retrouver ceux qu'ils aiment.

Si je ne suis pas de ceux-là, ma bonne mère, tu devras assurer ton

existence, car il est trop tard pour que je te guide. Mais tu as tous

les renseignements nécessaires pour obtenir ce qui m'appartient; je te

rappelle que mes papiers sont chez Monsieur Bryon, 112, rue de Savoie, à

Bruxelles; Mademoiselle Bertha, mon employée, se mettra certainement à

ta disposition pour te donner tous les renseignements au sujet de mon

entreprise; tu devras l'indemniser pour sa collaboration durant la

guerre; je te laisse le soin pour la façon dont tu devras le faire.

Entoure-toi des conseils de Monsieur Guison, dont l'amitié m'assure

son dévouement à ton égard. Pour toutes les affaires, comme il sera

indispensable que tu produises l'acte de décès, tu devras t'entourer de

tous les renseignements. Adresse-toi au Colonel ou au Commandant de

la 20e Compagnie quand tu seras quelques jours sans recevoir de mes

nouvelles; je te promets, chère mère, de t'écrire chaque jour, ne

serait-ce qu'un mot; tiens compte toutefois des difficultés de

correspondance.

Je te souhaite une bonne santé et reçois, ma bonne mère, les bons

baisers de ton fils.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 48 / 150 题