Ma chère Mère,
J'ai reçu hier ta bonne lettre contenant la carte d'Henri; je n'ai pas
encore reçu de ses nouvelles.
C'est avec plaisir que j'apprends que Monsieur Viron t'a envoyé le
montant de ce qu'il me devait. J'espère, chère mère, qu'avec cette somme
tu pourras faire face aux dépenses de plusieurs mois; prends surtout tes
précautions pour ceux d'hiver qui ne vont pas tarder.
Par ce courrier, j'écris à Madame X... J'ai eu des nouvelles de Monsieur
Z..., de Béthune, par un de ses cousins, un jeune homme que j'ai
rencontré tout à fait par hasard à Hesdin; il me paraît supporter
allègrement la guerre en faisant de bonnes et grosses affaires.
Je crois, chère mère, que le grand coup est pour demain ou après-demain,
le régiment y prendra sans doute part, je puis même dire certainement.
Dire que l'on voit venir ce moment sans une petite appréhension serait
mentir, mais je t'assure, ma bonne mère, que nous l'envisageons tous
avec calme et confiance. Je crois que nous sommes maintenant bien
préparés pour donner une bonne correction à notre ennemi maudit, et
peut-être aussi pour le chasser tout à fait de notre chère France, de
la Belgique. La Paix alors ne serait pas éloignée et ceux qui auront la
chance d'échapper au carnage pourront retrouver ceux qu'ils aiment.
Si je ne suis pas de ceux-là, ma bonne mère, tu devras assurer ton
existence, car il est trop tard pour que je te guide. Mais tu as tous
les renseignements nécessaires pour obtenir ce qui m'appartient; je te
rappelle que mes papiers sont chez Monsieur Bryon, 112, rue de Savoie, à
Bruxelles; Mademoiselle Bertha, mon employée, se mettra certainement à
ta disposition pour te donner tous les renseignements au sujet de mon
entreprise; tu devras l'indemniser pour sa collaboration durant la
guerre; je te laisse le soin pour la façon dont tu devras le faire.
Entoure-toi des conseils de Monsieur Guison, dont l'amitié m'assure
son dévouement à ton égard. Pour toutes les affaires, comme il sera
indispensable que tu produises l'acte de décès, tu devras t'entourer de
tous les renseignements. Adresse-toi au Colonel ou au Commandant de
la 20e Compagnie quand tu seras quelques jours sans recevoir de mes
nouvelles; je te promets, chère mère, de t'écrire chaque jour, ne
serait-ce qu'un mot; tiens compte toutefois des difficultés de
correspondance.
Je te souhaite une bonne santé et reçois, ma bonne mère, les bons
baisers de ton fils.