A. COMPAGNON.

_Lettre écrite par Jean CONQUET, Aspirant au 122e Régiment d'Infanterie,

quelques jours avant d'être frappé mortellement, le 7 Mars 1916, à

Soupir (Aisne)._

Celui qui tombe à l'ennemi ne meurt pas.

Si j'ai cet honneur insigne, je ne veux pas qu'on me pleure.

En faisant part de ma «perte glorieuse», on dira devant mon nom, mon

grade et puis mes titres civils de licencié et diplômé de l'H.E.C,

le tout suivi de la mention «tué à l'ennemi». Pas de flaflas, champ

d'honneur, etc., la vérité, c'est tout.

On respectera la tombe de fortune que la bataille m'aura donnée. Sur nos

tombeaux de famille, mon nom et l'endroit où je dormirai.

En face de mon nom, sur l'Annuaire H.E.C, on fera mettre la lettre

«T» en italique et on demandera que cette indication remplace le «D»

habituel pour tous les camarades tués à la guerre.

Mon deuil ne sera rien auprès de celui de l'Alsace-Lorraine pendant

quarante-quatre ans.

C'est une joie de périr en refaisant la France.

Jean CONQUET.

_Lettre écrite par l'Aspirant Jean CONTl, 7e Chasseurs Alpins, tombé au

champ d'honneur le 5 Novembre 1916._

Chers parents,

C'est demain, à 5 heures, que nous partons rejoindre notre bataillon

vers l'Alsace. Ne vous faites pas de mauvais sang, ne pleurez pas, je

vais faire mon devoir et le faire de mon mieux. Tout le monde le fait,

son devoir, et il serait lâche de ma part de reculer devant l'honneur de

défendre sa Patrie.

Songez, mes chers parents, que je vais commander là 60 poilus, moi jeune

aspirant de 19 ans.

C'est, il est vrai, une bien lourde responsabilité et je ne la prends

qu'après avoir mûrement réfléchi; si je l'accepte, c'est plein d'espoir

dans la Victoire, dans la Revanche.

Lorsque j'étais petit et que je lisais déjà les récits de la guerre

de 1870, je ne rêvais dans ma jeune cervelle que désir de vengeance;

j'aurais voulu être grand pour aller à la guerre, pour tuer le plus

possible cet Allemand détesté; je ne le connaissais pas encore, mais

lorsque, plus âgé, je lus des livres sérieux où l'on montrait ce que

faisait l'Allemagne, ses efforts vers une puissance militaire toujours

plus grande, j'ai compris que la guerre était inévitable; je la

considérais comme telle et je souffrais que mon cher pays de France se

laissât aller à des rêveries, à des songes plus ou moins utopiques,

irréalisables. Ah! nous parlions de paix, nous autres, de fraternité,

d'amour entre les peuples et nous ne voyions pas, de l'autre côté du

Rhin, les hommes blonds aux yeux bleus qui préparaient la guerre; leurs

philosophes, leurs penseurs nous traitaient de pourriture qu'il faut à

tout prix supprimer, et nous, bêtes que nous étions, nous parlions de

désarmement.

Un jour, le canon a grondé sur le Rhin: c'est la guerre; des gens

s'affolèrent, d'autres, plus calmes, qui l'avaient vue venir, restèrent

calmes. La guerre déchaînée par l'Allemand a ravagé notre pays; partout

on voit des femmes en deuil, des jeunes filles qui pleurent, des soldats

amputés; c'est à nous, jeunes gens, que revient l'honneur aujourd'hui

de refouler le Boche. Et vous pleureriez, chers parents, en me voyant

partir ... non, n'est-ce pas? Vous vous dites: «Il va où son devoir

l'appelle: il va chasser l'envahisseur du sol sacré de la France». Oui,

c'est à nous à le bouter hors de France, comme jadis Jeanne d'Arc bouta

les Anglais.

Ce devoir, pour périlleux qu'il soit, je ne le céderais pas pour tout

l'or du monde.

Et si, chers parents, je meurs dans la bataille, vous pourrez être

sûrs que votre fils chéri est mort en bon Français, la poitrine face à

l'ennemi, en entraînant ses hommes.

Chers parents, ne pleurez pas votre petit enfant, soyez certains qu'il

va faire son devoir et qu'il le fera jusqu'au bout.

Soyez forts, je vous enverrai tous les jours, si je le puis, de mes

nouvelles. Au revoir, à bientôt, je reviendrai victorieux! vous serez

fiers de moi.

Je vous embrasse. Votre fils dévoué qui vous aimera toujours,

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 45 / 150 题