22 Avril.

Notre plus cher désir était d'aller charbonner à Malte. Crac!

contre-ordre. C'est Navarin qui nous réapprovisionnera. Mais à quel

prix! Les Grecs vendent 35 francs les 100 kilos de patates. C'est la

guerre!

Reuter nous apprend une bonne nouvelle: les Boches, qui avaient réussi

à gagner du terrain près d'Ypres, grâce à l'emploi d'explosifs

asphyxiants, ont été repoussés par les nôtres. Tout le terrain perdu est

reconquis. Bravo! vivent les Poilus! Quel coup de main nous voudrions

pouvoir leur donner.

Hier, des petits oiseaux sont venus nous rendre visite. Ils se sont

installés sur les caisses qui servent de prisons à de jolis cochons

roses et nous ont donné un ravissant concert. Ils avaient peut-être

passé l'hiver en Bretagne. Qui sait! Tout l'équipage leur a fait fête.

Nous avons eu un instant l'espoir qu'ils allaient continuer à vivre

notre vie. Hélas! le soir venu, ils ont repris leur vol.

Reverrai-je un jour les oiseaux?...

Embrasse bien pour moi Papa, Maman. Mais, surtout, ne leur donne pas

connaissance de mes alarmes. Laisse-les croire que je navigue sur une

mer d'huile, loin de tout danger. Si le sort nous désigne pour le grand

voyage, ils apprendront bien assez tôt cette fâcheuse nouvelle. S'il

est écrit que la famille doit perdre l'un des siens dans la tourmente,

n'est-il pas juste que ce soit moi?... Je ne laisserai ni femme, ni

enfants.

Allons, adieu, cher Frère. Longues caresses à Raoul et à Joël.

Bien affectueusement à toi.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 2 / 150 题