Notre plus cher désir était d'aller charbonner à Malte. Crac!
contre-ordre. C'est Navarin qui nous réapprovisionnera. Mais à quel
prix! Les Grecs vendent 35 francs les 100 kilos de patates. C'est la
guerre!
Reuter nous apprend une bonne nouvelle: les Boches, qui avaient réussi
à gagner du terrain près d'Ypres, grâce à l'emploi d'explosifs
asphyxiants, ont été repoussés par les nôtres. Tout le terrain perdu est
reconquis. Bravo! vivent les Poilus! Quel coup de main nous voudrions
pouvoir leur donner.
Hier, des petits oiseaux sont venus nous rendre visite. Ils se sont
installés sur les caisses qui servent de prisons à de jolis cochons
roses et nous ont donné un ravissant concert. Ils avaient peut-être
passé l'hiver en Bretagne. Qui sait! Tout l'équipage leur a fait fête.
Nous avons eu un instant l'espoir qu'ils allaient continuer à vivre
notre vie. Hélas! le soir venu, ils ont repris leur vol.
Reverrai-je un jour les oiseaux?...
Embrasse bien pour moi Papa, Maman. Mais, surtout, ne leur donne pas
connaissance de mes alarmes. Laisse-les croire que je navigue sur une
mer d'huile, loin de tout danger. Si le sort nous désigne pour le grand
voyage, ils apprendront bien assez tôt cette fâcheuse nouvelle. S'il
est écrit que la famille doit perdre l'un des siens dans la tourmente,
n'est-il pas juste que ce soit moi?... Je ne laisserai ni femme, ni
enfants.
Allons, adieu, cher Frère. Longues caresses à Raoul et à Joël.
Bien affectueusement à toi.