La dernière lettre

écrite par des soldats français

tombés au champ d'honneur

1914-1918

Ces lettres ont été choisies

par des pères qui pleurent

un enfant mort pour la France

et par d'anciens combattants

réunis sous la présidence de

M. le Maréchal FOCH.

L'_Union des Pères et des Mères dont les fils sont morts pour la

Patrie_, 10, rue Lafitte, Paris (IXe), la _Ligue des Chefs de Section et

des Soldats combattants_, 17 ter, Avenue Beaucour, Paris (VIIIe), et _M.

Ernest Flammarion_, 26, rue Racine, Paris (VIe) ont édité ce livre.

Paris, le 29 Octobre 1921.

Le sacrifice de tous les soldats tombés pour la défense de la Patrie fut

d'autant plus sublime qu'il fut librement consenti.

Les "_Dernières Lettres_" montrent de façon touchante l'esprit idéal et

pur dans lequel ce sacrifice a été fait; c'est un monument de plus à la

Gloire impérissable du Soldat Français.

_Lettre écrite par le Soldat ABEILLE, 42e d'Infanterie, tombé au champ

d'honneur le 12 Novembre 1914._

Saint-Gaudens, samedi 26 Septembre 1914.

...A Paris, j'ai vu une ville que je connaissais de longue date et dont

les beautés m'étaient familières, avec des yeux sur lesquels l'amour

avait mis son charme inexprimable.

C'était le 23 Septembre, après-midi ensoleillée et claire avec sur

les arbres et dans le ciel des teintes douces qui déjà annonçaient le

prochain automne. Je me suis trouvé sur la place de la Concorde, touché

de la grâce extraordinaire, de la beauté de ce coin de Paris par cette

claire journée de guerre. Je venais de passer devant la statue de

Strasbourg, si éloquente dans son geste fier. Je venais d'admirer les

pures couleurs du grand pavillon tricolore flottant comme toujours

au-dessus du Ministère de la Marine.

Et au centre de la grande place, je voyais, d'un côté, à l'extrémité

grandiose de l'avenue des Champs-Elysées, le profil de l'arc de triomphe

de l'Etoile, monument de nos prestigieuses gloires passées.

A l'autre extrémité, au fond des Tuileries, encadrées d'arbres et

de jets d'eau, les colonnes de porphyre du petit arc de triomphe du

Carrousel, élevé lui aussi à la gloire des grandes armées, narguant le

monument de Gambetta et les paroles émouvantes gravées dans la pierre

devant le Louvre.

Et je voyais cela pour la première fois avec des yeux qui n'étaient plus

ceux d'un vaincu accablé par l'abaissement d'une patrie qui avait été

si grande. Je voyais pour la première fois la capitale de mon pays, en

ayant le droit de regarder en face le sens des pierres de ses monuments,

en étant certain que nous allions enfin nous montrer dignes de notre

grande histoire.

Avoir vécu trente-trois ans avec l'angoisse de ne pas voir venir le jour

de gloire tant rêvé, avec l'humiliation de transmettre aux enfants la

honte d'être des Français diminués, moins fiers, moins libres que leurs

grands-pères, avoir souffert de cela silencieusement, mais profondément,

avec toute l'élite de mon pays, et voir soudain resplendir l'aube de la

résurrection alors que je suis encore jeune et fort et que mon sang est

prêt à jaillir, heureux, pour tous les sacrifices.

Je suis satisfait d'avoir été utile et même nécessaire à Nancy dans un

moment difficile, où les événements n'auraient pas eu le même caractère

si mes fonctions avaient été détenues par un homme ayant moins de

sang-froid et d'esprit de décision. J'aurais été affecté s'il m'avait

fallu quitter Nancy, moins d'un mois après mon arrivée, alors que le

danger était grand et que j'avais beaucoup à faire.

Maintenant que mon rôle est terminé, il n'était pas admissible de

s'attarder. Même utile, ma place n'était pas confinée dans un cabinet

de travail. Ce n'est pas là qu'on participe suffisamment à une oeuvre

historique qui exige la collaboration des forces de tout un peuple. Il

est des heures où il faut la grande collaboration anonyme mais vivante

sous le grand ciel avec la jeunesse entière de son pays. Malheur à ceux

qui ne sont pas là à ce moment!

Malheur aux intellectuels qui ne comprennent pas qu'ils ont eux un

double devoir, un devoir sacré de mettre leurs bras et leurs poitrines

à la même place que les bras et les poitrines de leurs frères, moins

avancés qu'eux-mêmes dans la possession de la conscience nationale.

A nous, les privilégiés, les gardiens de la tradition, les transmetteurs

de l'Idéal, d'exposer nos vies et de faire joyeusement le don de

nous-mêmes pour le maintien, le prolongement, l'exaltation de toute

cette beauté, de toute cette fierté que nous sommes les premiers à

sentir, dont nous sommes les premiers à jouir.

Et demain, nous aurons l'orgueil de rendre à nos fils le prestige de

leur race et de faire tressaillir de reconnaissance nos pères dans leurs

tombeaux....

_Lettre d'Emile ABGRALL, Officier mécanicien à bord du_ Léon-Gambetta.

Cinq jours plus tard, le 27 Avril 1915, le sous-marin autrichien U-5

torpillait le "_Léon Gambetta_" à cinq milles de Sainte-Marie de

Leuca. Emile ABGRALL disparut avec le croiseur.

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