_Le nombre de Laboureurs, Artisans & autres, qui travaillent dans un
état, se proportionne naturellement au besoin qu'on en a._
Si tous les Laboureurs dans un Village élevent plusieurs Fils au même
travail, il y aura trop de Laboureurs pour cultiver les Terres de la
dépendance de ce Village, & il faut que les Surnuméraires adultes
aillent quelqu'autre part chercher à gagner leur vie, comme ils font
ordinairement dans les Villes: s'il en reste quelques-uns auprès de
leurs Peres, comme ils ne trouveront pas tous suffisamment de l'emploi,
ils vivront dans une grande pauvreté, & ne se marieront pas, faute de
moïens pour élever des enfans, ou s'ils se marient, peu après les enfans
survenus périssent par la misere avec le Pere & la Mere, comme nous le
voïons journellement en France.
Ainsi si le Village continue dans la même situation de travail, & tire
sa subsistance en travaillant dans la même portion de terre, il
n'augmentera pas dans mille ans en nombre d'habitans.
Il est vrai que les Femmes & Filles de ce Village peuvent, aux heures
qu'elles ne travaillent pas aux champs, s'occuper à filer, à tricotter,
ou à faire d'autres ouvrages qu'on pourra vendre dans les Villes; mais
cela suffit rarement pour élever les enfans surnuméraires, qui quittent
le Village pour chercher fortune ailleurs.
On peut faire le même raisonnement des Artisans d'un Village. Si un seul
Tailleur y fait tous les habits, & qu'il éleve trois Fils au même
métier, comme il n'y a de l'ouvrage que pour un seul qui lui succédera,
il faut que les deux autres aillent chercher à gagner leur vie ailleurs:
s'ils ne trouvent pas de l'emploi dans la Ville prochaine, il faut
qu'ils aillent plus loin, ou qu'ils changent de profession pour gagner
leur vie, qu'ils deviennent Laquais, Soldats, Mariniers, &c.
Il est aisé de juger par la même façon de raisonner, que les Laboureurs,
Artisans & autres, qui gagnent leur vie par le travail, doivent se
proportionner en nombre à l'emploi & au besoin qu'on en a dans les
Bourgs & dans les Villes.
Mais si quatre Tailleurs suffisent pour faire tous les habits d'un
Bourg, s'il y survient un cinquieme Tailleur, il y pourra attraper de
l'emploi aux dépens des autres quatre; de maniere que si l'ouvrage vient
à être partagé entre les cinq Tailleurs, aucun d'eux n'aura suffisamment
de l'ouvrage, & chacun en vivra plus pauvrement.
Il arrive souvent que les Laboureurs & Artisans n'ont pas suffisamment
de l'emploi lorsqu'il en survient un trop grand nombre pour partager le
travail. Il arrive aussi qu'ils sont privés de l'emploi qu'ils avoient
par des accidens & par une variation dans la consommation; il arrivera
aussi qu'il leur surviendra trop d'ouvrage, suivant les cas & les
variations: quoi qu'il en soit, lorsqu'ils manquent d'emploi, ils
quittent les Villages, Bourgs, ou Villes où ils demeurent, en tel
nombre, que celui qui reste est toujours proportionné à l'emploi qui
suffit pour les faire subsister; & lorsqu'il survient une augmentation
constante de travail, il y a à gagner, & il en survient assez d'autres
pour partager le travail.
Par ces inductions il est aisé de comprendre que les Ecoles de charité
en Angleterre & les projets en France, pour augmenter le nombre des
Artisans sont fort inutiles. Si le Roi de France envoïoit cent mille
Sujets à ses frais en Hollande, pour y apprendre la Marine, ils seroient
inutiles à leur retour si on n'envoïoit pas plus de Vaisseaux en Mer
qu'auparavant. Il est vrai qu'il seroit d'un grand avantage dans un Etat
de faire apprendre aux Sujets, à faire les Manufactures qu'on a coutume
de tirer de l'Etranger, & tous les autres ouvrages qu'on y achete; mais
je ne considere à-présent qu'un Etat par rapport à lui-même.
Comme les Artisans gagnent plus que les Laboureurs, ils sont plus en
état que les derniers, d'élever leurs enfans à des métiers; & on ne peut
jamais manquer d'Artisans dans un Etat, lorsqu'il y a suffisamment de
l'ouvrage pour les emploïer constamment.