_Des Villes._
Les Propriétaires qui n'ont que de petites portions de Terre vivent
ordinairement dans les Bourgs & Villages, proche de leurs Terres &
Fermiers. Le transport des denrées qui leur en reviennent, dans les
Villes éloignées, les mettroit hors d'état de vivre commodément dans ces
Villes. Mais les Propriétaires qui ont plusieurs grandes Terres ont le
moïen d'aller résider loin de leurs Terres, pour jouir d'une agréable
société, avec d'autres Propriétaires & Seigneurs de même espece.
Si un Prince ou Seigneur, qui a reçu de grandes concessions de Terres
lors de la conquête ou découverte d'un Païs, fixe sa demeure dans
quelque lieu agréable, & si plusieurs autres Seigneurs y viennent faire
leur résidence pour être à portée de se voir souvent, & jouir d'une
société agréable, ce lieu deviendra une Ville: on y bâtira de grandes
Maisons pour la demeure des Seigneurs en question; on y en bâtira une
infinité d'autres pour les Marchands, les Artisans, & Gens de toutes
sortes de professions, que la résidence de ces Seigneurs attirera dans
ce lieu. Il faudra pour le service de ces Seigneurs, des Boulangers, des
Bouchers, des Brasseurs, des Marchands de vin, des Fabriquans de toutes
especes: ces Entrepreneurs bâtiront des Maisons dans le lieu en
question, ou loueront des Maisons bâties par d'autres Entrepreneurs. Il
n'y a pas de grand Seigneur dont la dépense pour sa Maison, son train &
ses Domestiques, n'entretienne des Marchands & Artisans de toutes
especes, comme on peut le voir par les calculs particuliers que j'ai
fait faire dans le Supplément de cet Essai.
Comme tous ces Artisans & Entrepreneurs se servent mutuellement,
aussi-bien que les Seigneurs en droiture, on ne s'apperçoit pas que
l'entretien des uns & des autres tombe finalement sur les Seigneurs &
Propriétaires des Terres. On ne s'apperçoit pas que toutes les petites
Maisons dans une Ville, telle qu'on la décrit ici, dépendent &
subsistent de la dépense des grandes Maisons. On fera cependant voir
dans la suite, que tous les Ordres & Habitans d'un Etat subsistent au
dépens des Propriétaires des Terres. La Ville en question s'agrandira
encore, si le Roi ou le Gouvernement y établit des Cours de Justice,
auxquelles les Habitans des Bourgs & Villages de la Province doivent
avoir recours. Il faudra une augmentation d'Entrepreneurs & d'Artisans
de toutes sortes, pour l'entretien des Gens de Justice & des Plaideurs.
Si l'on établit dans cette même Ville des Ouvrages & Manufactures
au-delà de la consommation intérieure, pour les transporter & vendre
chez l'Etranger, elle sera grande à proportion des Ouvriers & Artisans
qui y subsistent aux dépens de l'Etranger.
Mais si nous écartons ces idées pour ne point embrouiller notre sujet,
on peut dire que l'assemblage de plusieurs riches Propriétaires de
Terres, qui résident ensemble dans un même lieu, suffit pour former ce
qu'on appelle une Ville, & que plusieurs Villes en Europe, dans
l'intérieur des Terres, doivent le nombre de leurs Habitans à cet
assemblage: auquel cas, la grandeur d'une Ville est naturellement
proportionnée au nombre des Propriétaires des Terres, qui y résident, ou
plutôt au produit des Terres qui leur appartiennent, en rabattant les
frais du transport à ceux dont les Terres en sont les plus éloignées, &
la part qu'ils sont obligés de fournir au Roi ou à l'Etat, qui doit
ordinairement être consommée dans la Capitale.