_Des Bourgs._
Il y a des Villages où l'on a érigé des Marchés, par le crédit de
quelque Propriétaire ou Seigneur en Cour. Ces Marchés, qui se tiennent
une ou deux fois la semaine, encouragent plusieurs petits Entrepreneurs
& Marchands de s'établir dans ce lieu; ou ils achetent au Marché les
denrées qu'on y apporte des Villages d'alentour, pour les transporter &
vendre dans les Villes; ils prennent en échange dans la Ville, du fer,
du sel, du sucre & d'autres marchandises, qu'on vend, les jours de
Marché, aux Habitans des Villages: on voit aussi plusieurs petits
Artisans s'établir dans ces lieux, comme des Serruriers, Menuisiers &
autres, pour les besoins des Villageois qui n'en ont pas dans leurs
Villages, & enfin ces Villages deviennent des Bourgs. Un Bourg étant
placé comme dans le centre des Villages, dont les Habitans viennent au
Marché, il est plus naturel & plus facile que les Villageois y apportent
leurs denrées les jours de Marché pour les y vendre, & qu'ils y achetent
les marchandises dont ils ont besoin, que de voir porter ces
marchandises par les Marchands & Entrepreneurs dans les Villages, pour y
recevoir en échange les denrées des Villageois. 1º. Les circuits des
Marchands dans les Villages multiplieroient la dépense des Voitures,
sans necessité. 2º. Ces Marchands seroient peut-être obligés d'aller
dans plusieurs Villages avant que de trouver la qualité & la quantité
des denrées qu'ils veulent acheter. 3º. Les Villageois seroient le plus
souvent aux champs lors de l'arrivée de ces Marchands, &, ne sachant
quelles especes de denrées il leur faudroit, ils n'auroient rien de prêt
& en état. 4º Il seroit presqu'impossible de fixer le prix des denrées &
des marchandises dans les Villages, entre ces Marchands & les
Villageois. Le Marchand refuseroit dans un Village le prix qu'on lui
demande de la denrée, dans l'espérance de la trouver à meilleur marché
dans un autre Village, & le Villageois refuseroit le prix que le
Marchand lui offre de sa marchandise, dans l'espérance qu'un autre
Marchand qui viendra, la prendra à meilleur compte.
On évite tous ces inconvéniens lorsque les Villageois viennent les jours
de Marché au Bourg, pour y vendre leurs denrées, & y acheter les
marchandises dont ils ont besoin. Les prix s'y fixent par la proportion
des denrées qu'on y expose en vente & de l'argent qu'on y offre pour les
acheter; cela se passe dans la même place, sous les yeux de tous les
Villageois de différens Villages, & des Marchands ou Entrepreneurs du
Bourg. Lorsque le prix a été déterminé avec quelques-uns, les autres
suivent sans difficulté, & l'on constate ainsi le prix du Marché de ce
jour-là. Le Païsan retourne dans son Village & reprend son travail.
La grandeur du Bourg est naturellement proportionnée au nombre des
Fermiers & Laboureurs qu'il faut pour cultiver les Terres qui en
dépendent, & au nombre des Artisans & petits Marchands que les Villages
du ressort de ce Bourg emploient, avec leurs Assistans & Chevaux, &
enfin au nombre des personnes que les Propriétaires des Terres qui y
résident y font vivre.
Lorsque les Villages du ressort d'un Bourg (c'est-à-dire dont les
Habitans portent ordinairement leurs denrées au Marché de ce Bourg) sont
considérables, ils ont beaucoup de produit, le Bourg deviendra
considérable & gros à proportion; mais lorsque les Villages d'alentour
ont peu de produit, le Bourg est aussi-bien pauvre & chétif.