--Pour lors donc, reprit Pique-Vinaigre, continuant son récit,
Gringalet, se voyant abandonné de tout le monde, se résigne à son
malheureux sort. Le grand jour vient, et tous les enfants s'apprêtent à
décaniller avec leurs bêtes. Coupe-en-Deux ouvre la trappe et fait
l'appel pour donner à chacun son morceau de pain. Tous descendent par
l'échelle, et Gringalet, plus mort que vif, rencogné, dans un coin du
grenier avec sa tortue, ne bougeait pas plus qu'elle; il regardait ses
compagnons s'en aller les uns après les autres: il aurait donné bien des
choses pour pouvoir faire comme eux... Enfin le dernier quitte le
grenier. Le coeur battait bien fort au pauvre enfant; il espérait que
peut-être son maître l'oublierait. Ah bien! oui... Voilà qu'il entend
Coupe-en-Deux, qui était resté au pied de l'échelle, crier d'une grosse
voix:
«--Gringalet!... Gringalet!...
«--Me voilà, mon maître.
«--Descends tout de suite, ou je vais te chercher, reprend
Coupe-en-Deux.
«Pour le coup, Gringalet se croit à son dernier jour.
«--Allons, qu'il se dit en tremblant de tous ses membres et en se
souvenant de son rêve, te voilà dans la toile, petit moucheron;
l'araignée va te manger.»
«Après avoir déposé tout doucement sa tortue par terre, il lui dit comme
un adieu, car il avait fini par s'attacher à cette bête. Il s'approcha
de la trappe. Il mettait le pied sur le haut de l'échelle pour
descendre, quand Coupe-en-Deux, le prenant par sa pauvre jambe maigre
comme un fuseau, le tira si fort, si brusquement, que Gringalet
dégringola et se rabota toute la figure le long de l'échelle.
--Quel dommage que le doyen de la Petite-Pologne ne se soit pas trouvé
là!... Quelle danse à Coupe-en-Deux! dit le bonnet bleu. C'est dans ces
moments-là qu'il est bon d'être fort.
--Oui, mon garçon; mais malheureusement le doyen ne se trouvait pas
là!... Coupe-en-Deux vous prend donc l'enfant par la peau de son
pantalon et l'emporte dans son chenil, où il gardait le grand singe
attaché au pied de son lit. Rien qu'à voir seulement l'enfant, voilà la
mauvaise bête qui se met à bondir, à grincer des dents comme un furieux,
à s'élancer de toute la longueur de sa chaîne à l'encontre de Gringalet,
comme pour le dévorer.
--Pauvre Gringalet, comment te tirer de là?
--Mais s'il tombe dans les pattes du singe, il est étranglé net!
--Tonnerre!... ça donne la petite mort, dit le bonnet bleu; moi, dans ce
moment-ci, je ne ferais pas de mal à une puce... Et vous, les amis?
--Ma foi, ni moi non plus.
--Ni moi!
À ce moment la pendule de la prison sonna le troisième quart de trois
heures.
Le Squelette, craignant de plus en plus que le temps ne lui manquât,
s'écria, furieux de ces interruptions qui semblaient annoncer que
plusieurs détenus s'apitoyaient réellement:
Silence donc dans la pègre!... Il n'en finira jamais, ce conteur de
malheur, si vous parlez autant que lui!
Les interrupteurs se turent.
Pique-Vinaigre continua:
--Quand on pense que Gringalet avait eu toutes les peines du monde à
s'habituer à sa tortue, et que les plus courageux de ses camarades
tremblaient au seul nom de Gargousse, on se figure sa terreur quand il
se voit apporter par son maître tout près de ce gueux de singe.
«--Grâce, mon maître! criait-il en claquant ses deux mâchoires l'une
contre l'autre, comme s'il avait eu la fièvre, grâce, mon maître! Je ne
le ferai plus, je vous le promets!»
«Le pauvre petit criait: «Je ne le ferai plus!» sans savoir ce qu'il
disait, car il n'avait rien à se reprocher. Mais Coupe-en-Deux se
moquait bien de ça... Malgré les cris de l'enfant, qui se débattait, il
le met à la portée de Gargousse, qui saute dessus et l'empoigne.
Une sorte de frémissement circula dans l'auditoire, de plus en plus
attentif.
--Comme j'aurais été bête de m'en aller, dit le gardien en se
rapprochant davantage des groupes.
--Et ça n'est rien encore; le plus beau n'est pas là, reprit
Pique-Vinaigre. Dès que Gringalet sentit les pattes froides et velues du
grand singe qui le saisissait par le cou et par la tête, il se crut
dévoré, eut comme le délire et se mit à crier avec des gémissements qui
auraient attendri un tigre:
«--L'araignée de mon rêve, mon bon Dieu!... L'araignée de mon rêve...
Petit moucheron d'or, à mon secours!
«--Veux-tu te taire... Veux-tu te taire!...» lui disait Coupe-en-Deux en
lui donnant de grands coups de pied, car il avait peur qu'on n'entendît
ses cris; mais au bout d'une minute il n'y avait plus de risque, allez!
Le pauvre Gringalet ne criait plus, ne se débattait plus; à genoux et
blanc comme un linge, il fermait les yeux et grelottait de tous ses
membres ni plus ni moins que par un froid de janvier; pendant ce
temps-là, le singe le battait, lui tirait les cheveux et l'égratignait;
et puis de temps en temps la méchante bête s'arrêtait pour regarder son
maître, absolument comme s'ils s'étaient entendus ensemble.
Coupe-en-Deux, lui, riait si fort! si fort! que si Gringalet eût crié,
les éclats de rire de son maître auraient couvert ses cris. On aurait
dit que ça encourageait Gargousse, qui s'acharnait de plus belle après
l'enfant.
--Ah! gredin de singe! s'écria le bonnet bleu. Si je t'avais tenu par la
queue, j'aurais mouliné avec toi comme avec une fronde, et je t'aurais
cassé la tête sur un pavé.
--Gueux de singe! Il était méchant comme un homme!
--Il n'y pas d'homme si méchant que ça!
--Pas si méchant! reprit Pique-Vinaigre. Et Coupe-en-Deux donc?
Jugez-en... Voilà ce qu'il fait après: il détache du pied de son lit la
chaîne de Gargousse, qui était très-longue, il retire un moment de ses
pattes l'enfant plus mort que vif et l'enchaîne de l'autre côté, de
façon que Gringalet était à un bout de la chaîne et Gargousse à l'autre,
tous les deux attachés par le milieu des reins, et séparés entre eux par
environ trois pieds de distance.
--Voilà-t-il une invention!
--C'est vrai, il y a des hommes plus méchants que les plus méchantes
bêtes.
«Quand Coupe-en-Deux eut fait ce coup-là, il dit à son singe, qui avait
l'air de le comprendre, car ils méritaient bien de s'entendre:
«--Attention, Gargousse! on t'a montré, c'est toi qui montreras à ton
tour Gringalet; il sera ton singe. Allons, houp! debout, Gringalet, ou
je dis à Gargousse de piller sur toi...»
«Le pauvre enfant était retombé à genoux, joignant les mains, mais ne
pouvant plus parler; on n'entendait que ses dents claquer.
«--Tiens, fais-le marcher, Gargousse, se mit à dire Coupe-en-Deux à son
singe, et, s'il rechigne, fais-lui comme moi.»
«Et en même temps il donne à l'enfant une dégelée de coups de houssine,
puis il remet la baguette au singe.
«Vous savez comme ces animaux sont imitateurs de leur nature, mais
Gargousse l'était plus que non pas un; le voilà donc qui prend la
houssine d'une main et tombe sur Gringalet, qui est bien obligé de se
lever. Une fois debout, il était, ma foi, à peu près de la même taille
que le singe; alors Coupe-en-Deux sort de sa chambre et descend
l'escalier en appelant Gargousse, et Gargousse le suit en chassant
Gringalet devant lui à grand coups de houssine, comme s'il avait été son
esclave.
«Ils arrivent ainsi dans la petite cour de la masure de Coupe-en-Deux.
C'est là où il comptait s'amuser; il ferme la porte de la ruelle, et
fait signe à Gargousse de faire courir l'enfant devant lui tout autour
de la cour à grands coups de houssine.
«Le singe obéit et se met à courser ainsi Gringalet en le battant,
pendant que Coupe-en-Deux se tenait les côtes de rire. Vous croyez que
cette méchanceté-là devait lui suffire? Ah bien! oui... ce n'était rien
encore. Gringalet en avait été quitte jusque-là pour des égratignures,
des coups de houssine et une peur horrible. Voilà ce qu'imagina
Coupe-en-Deux.
«Pour rendre le singe furieux contre l'enfant, qui tout essoufflé était
déjà plus mort que vif, il prend Gringalet par les cheveux, fait
semblant de l'accabler de coups et de le mordre, et il le rend à
Gargousse en lui criant: «Pille, pille...» et ensuite il lui montre un
morceau de coeur de mouton, comme pour lui dire: «Ça sera ta
récompense...»
«Oh! alors, mes amis, vraiment c'était un spectacle terrible...
«Figurez-vous un grand singe roux à museau noir, grinçant des dents
comme un possédé, et se jetant furieux, quasi enragé, sur ce pauvre
petit malheureux, qui, ne pouvant pas se défendre, avait été renversé du
premier coup et s'était jeté à plat ventre, la face contre terre, pour
ne pas être dévisagé. Voyant ça, Gargousse, que son maître aguichait
toujours contre l'enfant, monte sur son dos, le prend par le cou et
commence à lui mordre au sang le derrière de la tête.
«--Oh! l'araignée de mon rêve!... l'araignée!» criait Gringalet d'une
voix étouffée, se croyant bien mort cette fois.
«Tout à coup on entend frapper à la porte. Pan!... Pan!... Pan!...»
--Ah! le doyen! s'écrièrent les prisonniers avec joie.
--Oui, cette fois, c'était lui, mes amis; il criait à travers la porte:
«Ouvriras-tu, Coupe-en-Deux? Ouvriras-tu? Ne fais pas le sourd; car je
te vois par le trou de la serrure!»
«Le montreur de bêtes, forcé de répondre, s'en va tout grognant ouvrir
au doyen, qui était un gaillard solide comme un pont, malgré ses
cinquante ans, et avec lequel il ne fallait pas badiner quand il se
fâchait.
«--Qu'est-ce que vous me voulez? lui dit Coupe-en-Deux en entrebâillant
la porte.
«--Je veux te parler, dit le doyen, qui entra presque de force dans la
petite cour; puis, voyant le singe toujours acharné après Gringalet, il
court, vous empoigne Gargousse par la peau du cou, veut l'arracher de
dessus l'enfant et le jeter à dix pas; mais il s'aperçoit seulement
alors que l'enfant était enchaîné au singe. Voyant ça, le doyen regarde
Coupe-en-Deux d'un air terrible et lui crie: «Viens tout de suite
désenchaîner ce petit malheureux!»
«Vous jugez de la joie, de la surprise de Gringalet, qui, à demi-mort de
frayeur, se voit sauvé si à propos, et comme par miracle. Aussi il ne
put s'empêcher de se souvenir du moucheron d'or de son rêve, quoique le
doyen n'eût pas l'air d'un moucheron, le gaillard, tant s'en faut...
--Allons, dit le gardien en faisant un pas vers la porte, voilà
Gringalet sauvé, je vais manger ma soupe.
--Sauvé! s'écria Pique-Vinaigre, ah bien! oui, sauvé! il n'est pas au
bout de ses peines, allez, le pauvre Gringalet.
--Vraiment? dirent quelques détenus avec intérêt.
--Mais qu'est-ce donc qui va lui arriver? reprit le gardien en se
rapprochant.
--Restez, gardien, vous le saurez, reprit le conteur.
--Diable de Pique-Vinaigre, il vous fait faire tout ce qu'il veut, dit
le gardien; ma foi, je reste encore un peu.
Le Squelette, muet, écumait de rage.
Pique-Vinaigre continua:
--Coupe-en-Deux, qui craignait le doyen comme le feu, avait, tout en
grognant, détaché l'enfant de la chaîne; quand c'est fait, le doyen
jette Gargousse en l'air, le reçoit au bout d'un grandissime coup de
pied dans les reins et l'envoie rouler à dix pas... Le singe crie comme
un brûlé, grince des dents, mais il se sauve lestement et va se réfugier
au faîte d'un petit hangar d'où il montre le poing au doyen.
«--Pourquoi battez-vous mon singe? dit Coupe-en-Deux au doyen.
«--Tu devrais me demander plutôt pourquoi je ne te bats pas toi-même.
Faire ainsi souffrir cet enfant! Tu t'es donc soûlé de bien bonne heure
ce matin?
«--Je ne suis pas plus soûl que vous: j'apprenais un tour à mon singe;
je veux donner une représentation où lui et Gringalet paraîtront
ensemble; je fais mon état, de quoi vous mêlez-vous?
«--Je me mêle de ce qui me regarde. Ce matin, en ne voyant pas Gringalet
passer devant ma porte avec les autres enfants, je leur ai demandé où il
était; ils ne m'ont pas répondu, ils avaient l'air embarrassé; je te
connais; j'ai deviné que tu ferais quelques mauvais coups sur lui, et je
ne me suis pas trompé. Écoute-moi bien! toutes les fois que je ne verrai
pas Gringalet passer devant ma porte avec les autres le matin,
j'arriverai ici dare-dare, et il faudra que tu me le montres, ou sinon,
je t'assomme...
«--Je ferai ce que je voudrai, je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous,
lui répondit Coupe-en-Deux, irrité de cette menace de surveillance. Vous
n'assommerez rien du tout, et si vous ne vous en allez d'ici, ou si vous
revenez, je vous...
«--Vli-vlan, fit le doyen en interrompant Coupe-en-Deux par un duo de
calottes à assommer un rhinocéros, voilà ce que tu mérites pour répondre
ainsi au doyen de la Petite-Pologne.
--Deux calottes, c'était bien maigre, dit le bonnet bleu; à la place du
doyen, je lui aurais trempé une drôle de soupe grasse.
--Et il ne l'aurait pas volée, ajouta un détenu.
«--Le doyen, reprit Pique-Vinaigre, en aurait mangé dix comme
Coupe-en-Deux. Le montreur de bêtes fut donc obligé de mettre les
calottes dans son sac; mais il n'en était pas moins furieux d'être
battu, et surtout d'être battu devant Gringalet. Aussi, à ce moment
même, il se promit de s'en venger, et il lui vint une idée qui ne
pouvait venir qu'à un démon de méchanceté comme lui. Pendant qu'il
remuait cette idée diabolique en se frottant les oreilles, le doyen lui
dit:
«--Rappelle-toi que si tu t'avises de faire encore souffrir cet enfant
je te forcerai à filer de la Petite-Pologne, toi et tes bêtes, sans quoi
j'ameuterai tout le monde contre toi; tu sais qu'on te déteste déjà:
aussi on te fera une conduite dont ton dos se souviendra, je t'en
réponds.
«En traître qu'il était et pour pouvoir exécuter son idée scélérate, au
lieu de se fâcher contre le doyen, Coupe-en-Deux fait le bon chien et
dit d'un air câlin:
«--Foi d'homme, doyen, vous avez tort de m'avoir battu, et de croire que
je veux du mal à Gringalet; au contraire, je vous répète que j'apprenais
un nouveau tour à mon singe; il n'est pas commode quand il se rebiffe,
et, dans la bagarre, le petit a été mordu, j'en suis fâché.
«--Hum!... fit le doyen en le regardant de travers, est-ce bien vrai, ce
que tu me dis là? D'ailleurs, si tu veux apprendre un tour à ton singe,
pourquoi l'attaches-tu à Gringalet!
«--Parce que Gringalet doit être aussi du tour. Voilà ce que je veux
faire: j'habillerai Gargousse avec un habit rouge et un chapeau à plumes
comme un marchand de vulnéraire suisse; j'assoirai Gringalet dans une
petite chaise d'enfant; puis je lui mettrai une serviette au cou, et le
singe, avec un grand rasoir de bois, aura l'air de lui faire la barbe.»
«Le doyen ne put s'empêcher de rire à cette idée.
«--N'est-ce pas que c'est farce? reprit Coupe-en-Deux d'un air sournois.
«--Le fait est que c'est farce, dit le doyen, d'autant plus qu'on dit
ton gueux de singe assez adroit et assez malin pour jouer une parade
pareille.
«--Je le crois bien; quand il m'aura vu cinq ou six fois faire semblant
de raser Gringalet, il m'imitera avec son grand rasoir de bois; mais
pour ça il faut qu'il s'habitue à l'enfant; aussi je les avais attachés
ensemble.
«--Mais pourquoi as-tu choisi Gringalet plutôt qu'un autre?
«--Parce qu'il est le plus petit de tous, et qu'étant assis, Gargousse
sera plus grand que lui; d'ailleurs, je voulais donner la moitié de la
recette à Gringalet.
«--Si c'est comme cela, dit le doyen rassuré par l'hypocrisie du
montreur de bêtes, je regrette la tournée que je t'ai donnée; alors mets
que c'est une avance...»
«Pendant le temps que son maître parlait avec le doyen, Gringalet, lui,
n'osait pas souffler; il tremblait comme la feuille, et mourait d'envie
de se jeter aux pieds du doyen pour le supplier de l'emmener de chez le
montreur de bêtes; mais le courage lui manquait, et il recommençait à se
désespérer tout bas en disant: «Je serai comme la pauvre mouche de mon
rêve, l'araignée me dévorera, j'avais tort de croire que le moucheron
d'or me sauverait.»
«--Allons, mon garçon, puisque le père Coupe-en-Deux te donne la moitié
de la recette, ça doit t'encourager à t'habituer au singe... Bah! bah!
tu t'y feras, et si la recette est bonne, tu n'auras pas à te plaindre.
«--Lui! se plaindre! Est-ce que tu as à te plaindre? lui demanda son
maître en le regardant à la dérobée d'un air si terrible que l'enfant
aurait voulu être à cent pieds sous terre.
«--Non... non... mon maître, répondit-il en balbutiant.
«--Vous voyez bien, doyen, dit Coupe-en-Deux, il n'a jamais eu à se
plaindre; je ne veux que son bien, après tout. Si Gargousse l'a
égratigné une première fois, cela n'arrivera plus, je vous le promets,
j'y veillerai.
«--À la bonne heure! Ainsi, tout le monde sera content.
«--Gringalet tout le premier, dit Coupe-en-Deux, n'est-ce pas que tu
seras content?
«--Oui... oui... mon maître, dit l'enfant tout en pleurant.
«--Et pour te consoler de tes égratignures je te donnerai ta part d'un
bon déjeuner, car le doyen va m'envoyer un plat de côtelettes aux
cornichons, quatre bouteilles de vin et un demi-setier d'eau-de-vie.
«--À ton service, Coupe-en-Deux, ma cave et ma cuisine luisent pour tout
le monde.»
«Au fond le doyen était brave homme, mais il n'était pas malin et il
aimait à vendre son vin et son fricot aussi. Le gueux de Coupe-en-Deux
le savait bien, vous voyez qu'il le renvoyait content de lui vendre à
boire et à manger, et rassuré sur le sort de Gringalet.
«Voilà donc ce pauvre petit retombé au pouvoir de son maître. Dès que le
doyen a les talons tournés, Coupe-en-Deux montre l'escalier à son
pâtiras et lui ordonne de remonter vite dans son grenier; l'enfant ne se
le fait pas dire deux fois, il s'en va tout effrayé.
«--Mon bon Dieu, je suis perdu», s'écrie-t-il en se jetant sur la paille
à côté de sa tortue, et en pleurant à chaudes larmes. Il était là depuis
une bonne heure à sangloter, lorsqu'il entend la grosse voix de
Coupe-en-Deux qui l'appelait... Ce qui augmentait encore la peur de
Gringalet, c'est qu'il lui semblait que la voix de son maître n'était
pas comme à l'ordinaire.
«--Descendras-tu bientôt?» reprend le montreur de bêtes avec un tonnerre
de jurements.
«L'enfant se dépêche vite de descendre par l'échelle; à peine a-t-il mis
le pied par terre, que son maître le prend et l'emporte dans sa chambre,
en trébuchant à chaque pas, car Coupe-en-Deux avait tant bu, tant bu,
qu'il était soûl comme une grive et qu'il se tenait à peine sur ses
jambes: son corps se penchait tantôt en avant et tantôt en arrière, et
il regardait Gringalet en roulant des yeux d'un air féroce, mais sans
parler; il avait, comme on dit, la bouche trop épaisse: jamais l'enfant
n'en avait eu plus peur.
«Gargousse était enchaîné au pied du lit.
«Au milieu de la chambre il y avait une chaise avec une corde pendante
au dossier...
«--Ass... assis-toi... là», continua Pique-Vinaigre en imitant, jusqu'à
la fin de ce récit, le bégaiement empâté d'un homme ivre, lorsqu'il
faisait parler Coupe-en-Deux.
«Gringalet s'assied tout tremblant; alors Coupe-en-Deux, toujours sans
parler, l'entortille de la grande corde et l'attache sur la chaise, et
cela pas facilement, car, quoique le montreur de bêtes eût encore un peu
de vue et de connaissance, vous pensez qu'il faisait les noeuds doubles.
Enfin voilà Gringalet solidement amarré sur sa chaise. «Mon bon Dieu!
Mon bon Dieu! murmura-t-il, cette fois personne ne viendra me délivrer.»
«Pauvre petit, il avait raison, personne ne pouvait, ne devait venir
comme vous allez le voir: le doyen était parti rassuré, Coupe-en-Deux
avait fermé la porte de sa cour en dedans à double tour, mis le verrou;
personne ne pouvait donc venir au secours de Gringalet.
--Oh! pour cette fois, se dirent les prisonniers impressionnés par ce
récit, Gringalet, tu es perdu...
--Pauvre petit...
--Quel dommage!
--S'il ne fallait que donner vingt sous pour le sauver, je les
donnerais.
--Moi aussi.
--Gueux de Coupe-en-Deux!
--Qu'est-ce qu'il va lui faire?
Pique-Vinaigre continua:
--Quand Gringalet fut bien attaché sur sa chaise, son maître lui dit, et
le conteur imita de nouveau l'accent d'un homme ivre: «Ah!... gredin...
c'est toi... qui as été cause que... que j'ai été battu par le doyen...
tu... vas mou... mourir...»
«Et il tire de sa poche un grand rasoir tout fraîchement repassé,
l'ouvre et prend d'une main Gringalet par les cheveux...
Un murmure d'indignation et d'horreur circula parmi les détenus et
interrompit un moment Pique-Vinaigre, qui reprit:
--À la vue du rasoir, l'enfant se mit à crier:
«--Grâce! mon maître... grâce!... Ne me tuez pas!
«--Va, crie... crie... môme... tu ne crieras pas longtemps, répondit
Coupe-en-Deux.
«--Moucheron d'or! Moucheron d'or! À mon secours! cria le pauvre
Gringalet presque en délire, et se rappelant son rêve qui l'avait tant
frappé; voilà l'araignée qui va me tuer!
«--Ah! tu m'app... tu m'appelles... araignée, toi..., dit
Coupe-en-Deux... À cause de ça... et d'autres... d'autres choses, tu vas
mourir... entends-tu... mais... pas de ma main... parce que... la...
chose... et puis qu'on me guillotinerait... je dirai... et prou...
prouverai que c'est... le singe... J'ai tantôt... préparé la chose...
a... a... enfin n'importe, dit Coupe-en-Deux en se soutenant à peine;
puis, appelant son singe, qui, au bout de sa chaîne, la tendait de
toutes ses forces en grinçant des dents et en regardant tour à tour son
maître et l'enfant:
«--Tiens, Gargousse, lui dit-il en lui montrant le rasoir et Gringalet
qu'il tenait par les cheveux, tu vas lui faire comme ça... vois-tu?...»
«Et, passant à plusieurs reprises le dos du rasoir sur le cou de
Gringalet, il fit comme s'il lui coupait le cou.
«Le gueux de singe était si imitateur, si méchant et si malin, qu'il
comprit ce que son maître voulait: et, comme pour le lui prouver, il se
prit le menton avec la patte gauche, renversa sa tête en arrière, et,
avec sa patte droite, il fit mine de se couper le cou.
«--C'est ça, Gargousse... ça y est, dit Coupe-en-Deux, en balbutiant, en
fermant les yeux à demi et en trébuchant si fort qu'il manqua de tomber
avec Gringalet et la chaise... oui, ça y est... je vas te... dé...
détacher, et tu... lui couperas le sifflet, n'est-ce pas, Gargousse?»
«Le singe cria en grinçant des dents, comme pour dire oui, et avança la
patte pour prendre le rasoir que Coupe-en-Deux lui tendait.
«--Moucheron d'or, à mon secours!» murmura Gringalet d'une pauvre voix
mourante, certain cette fois d'être à sa dernière heure.
«Car, hélas! il appelait le moucheron d'or à son secours sans y compter
et sans l'espérer; mais il disait cela comme on dit: «Mon Dieu! Mon
Dieu!» quand on se noie...
«Eh bien! pas du tout.
«Voilà-t-il pas qu'à ce moment-là Gringalet voit entrer par la fenêtre
ouverte une de ces petites mouches vert et or, comme il y en a tant! On
aurait dit une étincelle de feu qui voltigeait; et juste à l'instant où
Coupe-en-Deux venait de donner le rasoir à Gargousse, le moucheron d'or
s'en va se bloquer droit dans l'oeil de ce méchant brigand.
«Une mouche dans l'oeil, ça n'est pas grand-chose; mais, dans le moment,
vous savez que ça cuit comme une piqûre d'épingle; aussi Coupe-en-Deux,
qui se soutenait à peine, porta vivement la main à son oeil, et ça par
un mouvement si brusque qu'il trébucha, tomba tout de son long, et roula
comme une masse au pied du lit où était enchaîné Gargousse.
«--Moucheron d'or, merci... tu m'as sauvé!» cria Gringalet; car toujours
assis et attaché sur sa chaise, il avait tout vu.
--C'est ma foi vrai, pourtant, le moucheron d'or l'a empêché d'avoir le
cou coupé, s'écrièrent les détenus transportés de joie.
--Vive le moucheron d'or! cria le bonnet bleu.
--Oui, vive le moucheron d'or! répétèrent plusieurs voix.
--Vivent Pique-Vinaigre et ses contes! dit un autre.
--Attendez donc, reprit le conteur; voici le plus beau et le plus
terrible de l'histoire que je vous avais promise: Coupe-en-Deux avait
tombé par terre comme un plomb; il était si soûl, si soûl, qu'il ne
remuait pas plus qu'une bûche... Il était ivre mort... quoi! et sans
connaissance de rien; mais en tombant il avait manqué d'écraser
Gargousse et lui avait presque cassé une patte de derrière... Vous savez
comme ce vilain animal était méchant, rancunier et malicieux. Il n'avait
pas lâché le rasoir que son maître lui avait donné pour couper le cou à
Gringalet. Qu'est-ce que fait mon gueux de singe quand il voit son
maître étendu sur le dos, immobile comme une carpe pâmée et bien à sa
portée? Il saute sur lui, s'accroupit sur sa poitrine, d'une de ses
pattes lui tend la peau du cou, et de l'autre... crac... il vous lui
coupe le sifflet net comme verre... juste comme Coupe-en-Deux lui avait
enseigné à le faire sur Gringalet.
--Bravo!...
--C'est bien fait!...
--Vive Gargousse!... crièrent les détenus avec enthousiasme.
--Vive le petit moucheron d'or!
--Vive Gringalet!
--Vive Gargousse!
--Eh bien! mes amis, s'écria Pique-Vinaigre enchanté du succès de son
récit, ce que vous criez là, toute la Petite-Pologne le criait une heure
plus tard.
--Comment cela... comment?
--Je vous ai dit que pour faire son mauvais coup tout à son aise le
gueux de Coupe-en-Deux avait fermé sa porte en dedans. À la brune, voilà
les enfants qui arrivent les uns après les autres avec leurs bêtes; les
premiers cognent, personne ne répond; enfin, quand ils sont tous
rassemblés, ils recognent, rien. L'un d'eux s'en va trouver le doyen et
lui dire qu'ils avaient beau frapper, et que leur maître ne leur ouvrait
pas. «Le gredin se sera soûlé comme un Anglais, dit-il, je lui ai envoyé
du vin tantôt; faut enfoncer sa porte, ces enfants ne peuvent pas rester
la nuit dehors.»
«On enfonce la porte à coups de merlin; on entre, on monte, on arrive
dans la chambre, et qu'est-ce qu'on voit? Gargousse enchaîné et accroupi
sur le corps de son maître et jouant avec le rasoir; le pauvre
Gringalet, heureusement hors de la portée de la chaîne de Gargousse,
toujours assis et attaché sur sa chaise, n'osant pas lever les yeux sur
le corps de Coupe-en-Deux, et regardant, devinez quoi? la petite mouche
d'or, qui, après avoir voleté autour de l'enfant comme pour le
féliciter, était enfin venue se poser sur sa petite main.
«Gringalet raconta tout au doyen et à la foule qui l'avait suivi; ça
paraissait vraiment, comme on dit, un coup du ciel: aussi le doyen
s'écrie: «Un triomphe à Gringalet, un triomphe à Gargousse, qui a tué ce
mauvais brigand de Coupe-en-Deux! Il coupait les autres, c'était son
tour d'être coupé.
«--Oui, oui! dit la foule, car le montreur de bêtes était détesté de
tout le monde. Un triomphe à Gargousse! Un triomphe à Gringalet!
«Il faisait nuit: on allume des torches de paille, on attache Gargousse
sur un banc que quatre gamins portaient sur leurs épaules; le gredin de
singe n'avait pas l'air de trouver ça trop beau pour lui, et il prenait
des airs de triomphateur en montrant les dents à la foule. Après le
singe venait le doyen, portant Gringalet dans ses bras; tous les petits
montreurs de bêtes, chacun avec la sienne, entouraient le doyen: l'un
portait son renard, l'autre sa marmotte, l'autre son cochon d'Inde; ceux
qui jouaient de la vielle jouaient de la vielle; il y avait des
charbonniers auvergnats avec leur musette, qui en jouaient aussi;
c'était enfin un tintamarre, une joie, une fête qu'on ne peut
s'imaginer! Derrière les musiciens et les montreurs de bêtes venaient
tous les habitants de la Petite-Pologne, hommes, femmes, enfants;
presque tous tenaient à la main des torches de paille et criaient comme
des enragés: «Vive Gringalet! Vive Gargousse!» Le cortège fait dans cet
ordre-là le tour de la cassine de Coupe-en-Deux. C'était un drôle de
spectacle, allez, que ces vieilles masures et toutes ces figures
éclairées par la lueur rouge des feux de paille qui flamboyaient,
flamboyaient! Quant à Gringalet, la première chose qu'il avait faite,
une fois en liberté, ça avait été de mettre la petite mouche d'or dans
un cornet de papier, et il répétait tout le temps de son triomphe:
«--Petits moucherons, j'ai bien fait d'empêcher les araignées de vous
manger, car...»
La fin du récit de Pique-Vinaigre fut interrompue.
--Eh! père Roussel, cria une voix de dehors, viens donc manger ta soupe;
quatre heures vont sonner dans dix minutes.
--Ma foi, l'histoire est à peu près finie, j'y vais. Merci, mon garçon,
tu m'as joliment amusé, tu peux t'en vanter, dit le surveillant à
Pique-Vinaigre en allant vers la porte. Puis, s'arrêtant: «Ah çà! soyez
sages», dit-il aux détenus en se retournant.
--Nous allons entendre la fin de l'histoire, dit le Squelette haletant
de fureur contrainte. Puis il dit tout bas au Gros-Boiteux: Va sur le
pas de la porte, suis le gardien des yeux, et quand tu l'auras vu sortir
de la cour crie: «Gargousse!» et le mangeur est mort.
--Ça y est, dit le Gros-Boiteux qui accompagna le gardien et resta
debout à la porte du chauffoir, l'épiant du regard.
--Je vous disais donc, reprit Pique-Vinaigre, que Gringalet, tout le
temps de son triomphe, se disait: «Petits moucherons, j'ai...»
--Gargousse! s'écria le Gros-Boiteux en se retournant. Il venait de voir
le surveillant quitter la cour.
--À moi! Gringalet... je serai ton araignée, s'écria aussitôt le
Squelette en se précipitant si brusquement sur Germain que celui-ci ne
put faire un mouvement ni pousser un cri.
Sa voix expira sous la formidable étreinte des longs doigts de fer du
Squelette.