Avant d'entamer le récit de Pique-Vinaigre, nous rappellerons au lecteur
que, par un contraste bizarre, la majorité des détenus, malgré leur
cynique perversité, affectionnent presque toujours les récits naïfs,
nous ne voudrions pas dire puérils, où l'on voit, selon les lois d'une
inexorable fatalité, l'opprimé vengé de son tyran, après des épreuves et
des traverses sans nombre.
Loin de nous la pensée d'établir d'ailleurs le moindre parallèle entre
des gens corrompus et la masse honnête et pauvre; mais ne sait-on pas
avec quels applaudissements frénétiques le populaire des théâtres du
boulevard accueille la délivrance de la victime, et de quelles
malédictions passionnées il poursuit le méchant ou le traître?
On raille ordinairement ces incultes témoignages de sympathie pour ce
qui est bon, faible et persécuté... d'aversion pour ce qui est puissant,
injuste et cruel.
On a tort, ce nous semble.
Rien de plus consolant en soit que ces ressentiments de la foule.
N'est-il pas évident que ces instincts salutaires pourraient devenir des
principes arrêtés chez les infortunés que l'ignorance et la pauvreté
exposent incessamment à la subversive obsession du mal?
Comment ne pas tout espérer d'un peuple dont le bon sens moral se
manifeste si invariablement? D'un peuple qui, malgré les prestiges de
l'art, ne permettrait jamais qu'une oeuvre dramatique fût dénouée par le
triomphe du scélérat et par le supplice du juste?
Ce fait, dédaigné, moqué, nous paraît très-considérable en raison des
tendances qu'il constate, et qui souvent même se retrouvent, nous le
répétons, parmi les êtres les plus corrompus, lorsqu'ils sont pour ainsi
dire au repos et à l'abri des instigations ou des nécessités
criminelles.
Et un mot, puisque les gens endurcis dans le crime sympathisent encore
quelquefois au récit et à l'expression des sentiments élevés, ne doit-on
pas penser que tous les hommes ont plus ou moins en eux l'amour du beau,
du bien, du juste, mais que la misère, mais que l'abrutissement, en
faussant, en étouffant ces divins instincts, sont les causes premières
de la dépravation humaine?
N'est-il pas évident qu'on ne devient généralement méchant que parce
qu'on est malheureux, et qu'arracher l'homme aux terribles tentations du
besoin par l'équitable amélioration de sa condition matérielle, c'est
lui rendre praticables les vertus dont il a la conscience?
L'impression causée par le récit de Pique-Vinaigre démontrera, ou plutôt
exposera, nous l'espérons, quelques-unes des idées que nous venons
d'émettre.
Pique-Vinaigre commença donc son récit en ces termes, au milieu du
profond silence de son auditoire:
--Il y a déjà pas mal de temps que s'est passée, l'histoire que je vais
raconter à l'honorable société. Ce qu'on appelait la Petite-Pologne
n'était pas encore détruit. L'honorable société sait ou ne sait pas ce
que c'était que la Petite-Pologne.
--Connu, dit le détenu au bonnet bleu et à la blouse grise, c'étaient
des cassines du côté de la rue du Rocher et de la rue de la Pépinière.
--Justement, mon garçon, reprit Pique-Vinaigre, et le quartier de la
Cité, qui n'est pourtant pas composé de palais, serait comme qui dirait
la rue de la Paix ou la rue de Rivoli, auprès de la Petite-Pologne;
quelle turne! mais du reste, fameux repaire pour la pègre; il n'y avait
pas de rues, mais des ruelles; pas de maisons, mais des masures; pas de
pavé, mais un petit tapis de boue et de fumier, ce qui faisait que le
bruit des voitures ne vous aurait pas incommodé s'il en avait passé;
mais il n'en passait pas. Du matin jusqu'au soir, et surtout du soir
jusqu'au matin, ce qu'on ne cessait pas d'entendre, c'étaient des cris:
«À la garde! Au secours! Au meurtre!» mais la garde ne se dérangeait
pas. Tant plus il y avait d'assommés dans la Petite-Pologne, tant moins
il y avait de gens à arrêter!
«Ça grouillait donc de monde là-dedans, fallait voir; il y logeait peu
de bijoutiers, d'orfèvres et de banquiers; mais, en revanche, il y avait
des tas de joueurs d'orgue, de paillasses, de polichinelles ou de
montreurs de bêtes curieuses. Parmi ceux-là, il y en avait un qu'on
nommait Coupe-en-Deux, tant il était méchant; mais il était surtout
méchant pour les enfants... On l'appelait Coupe-en-Deux parce qu'on
disait que d'un coup de hache il avait coupé en deux un petit Savoyard.
À ce passage du récit de Pique-Vinaigre, l'horloge de la prison sonna
trois heures un quart.
Les détenus rentrant dans les dortoirs à quatre heures, le crime du
Squelette devait être consommé avant ce moment.
--Mille tonnerres! le gardien ne s'en va pas, dit-il tout bas au
Gros-Boiteux.
--Sois tranquille, une fois l'histoire en train, il filera...
Pique-Vinaigre continua son récit.
--On ne savait pas d'où venait Coupe-en-Deux; les uns disaient qu'il
était Italien, d'autres Bohémien, d'autres Turc, d'autres Africain; les
bonnes femmes disaient magicien, quoiqu'un magicien dans ce temps-ci
paraisse drôle; moi, je serais assez tenté de dire comme les bonnes
femmes. Ce qui faisait croire ça, c'est qu'il avait toujours avec lui un
grand singe roux appelé Gargousse, et qui était si malin et si méchant
qu'on aurait dit qu'il avait le diable dans le ventre. Tout à l'heure je
vous reparlerai de Gargousse. Quant à Coupe-en-Deux, je vas vous le
dévisager: il avait le teint couleur de revers de botte, les cheveux
rouges comme les poils de son singe, les yeux verts, et ce qui ferait
croire, comme les bonnes femmes, qu'il était magicien... c'est qu'il
avait la langue noire...
--La langue noire? dit Barbillon.
--Noire comme de l'encre! répondit Pique-Vinaigre.
--Et pourquoi ça?
--Parce qu'étant grosse, sa mère avait probablement parlé d'un nègre,
reprit Pique-Vinaigre avec une assurance modeste. À cet agrément-là,
Coupe-en-Deux joignait le métier d'avoir je ne sais combien de tortues,
de singes, de cochons d'Inde, de souris blanches, de renards et de
marmottes, qui correspondaient à un nombre égal de petits Savoyards ou
d'enfants abandonnés.
«Tous les matins, Coupe-en-Deux distribuait, à chacun sa bête et un
morceau de pain noir, et en route... pour demander un _petit sou_ ou
faire danser la _Catarina_. Ceux qui le soir ne rapportaient pas au
moins quinze sous étaient battus, mais battus! que dans les premiers
temps on entendait les enfants crier d'un bout de la Petite-Pologne à
l'autre.
«Faut vous dire aussi qu'il y avait dans la Petite-Pologne un homme
qu'on appelait le doyen, parce que c'était le plus ancien de cette
espèce de quartier, et qu'il en était comme qui dirait le maire, le
prévôt, le juge de paix ou plutôt de guerre, car c'était dans sa cour
(il était marchand de vin gargotier) qu'on allait se peigner devant lui,
quand il n'y avait que ce moyen de s'entendre et de s'arranger. Quoique
déjà vieux, le doyen était fort comme un hercule et très-craint; on ne
jurait que par lui dans la Petite-Pologne; quand il disait: «C'est
bien», tout le monde disait: «C'est très-bien»; «C'est mal», tout le
monde disait: «C'est mal.» Il était brave homme au fond, mais terrible;
quand, par exemple, des gens forts faisaient la misère à de plus faibles
qu'eux... alors, gare dessous!
«Comme le doyen était voisin de Coupe-en-Deux, il avait dans le
commencement entendu les enfants crier, à cause des coups que le
montreur de bêtes leur donnait; mais il lui avait dit: «Si j'entends
encore les enfants crier, je te fais crier à mon tour, et, comme tu as
la voix plus forte, je taperai plus fort.»
--Farceur de doyen! J'aime le doyen, moi! dit le détenu à bonnet bleu.
--Et moi aussi, ajouta le gardien en se rapprochant du groupe.
Le Squelette ne put contenir un mouvement d'impatience courroucée.
Pique-Vinaigre continua:
--Grâce au doyen, qui avait menacé Coupe-en-Deux, on n'entendait donc
plus les enfants crier la nuit dans la Petite-Pologne; mais les pauvres
petits malheureux n'en souffraient pas moins, car s'ils ne criaient plus
quand leur maître les battait, c'est qu'ils craignaient d'être battus
encore plus fort. Quant à aller se plaindre au doyen, ils n'en avaient
pas seulement l'idée.
«Moyennant les quinze sous que chaque petit montreur de bêtes devait lui
rapporter, Coupe-en-Deux les logeait, les nourrissait et les habillait.
«Le soir, un morceau de pain noir, comme à déjeuner... voilà pour la
nourriture; il ne leur donnait jamais d'habits... voilà pour
l'habillement; et il les enfermait la nuit pêle-mêle avec leurs bêtes,
sur la même paille, dans un grenier où on montait par une échelle et par
une trappe... voilà pour le logement. Une fois bêtes et enfants rentrés
au complet, il retirait l'échelle et fermait la trappe à clef.
«Vous jugez la vie et le vacarme que ces singes, ces cochons d'Inde, ces
renards, ces souris, ces tortues, ces marmottes et ces enfants faisaient
sans lumière dans ce grenier, qui était grand comme rien. Coupe-en-Deux
couchait dans une chambre au-dessous, ayant son grand singe Gargousse
attaché au pied de son lit. Quand ça grouillait et que ça criait trop
fort dans le grenier, le montreur de bêtes se levait sans lumière,
prenait un grand fouet, montait à l'échelle, ouvrait la trappe et, sans
y voir, fouaillait à tour de bras.
«Comme il avait toujours une quinzaine d'enfants, et que quelques-uns
lui rapportaient, les innocents, quelquefois jusqu'à vingt sous par
jour, Coupe-en-Deux, ses frais faits, et ils n'étaient pas gros, avait
pour lui environ quatre francs ou cent sous par jour; avec ça, il
ribotait; car notez bien que c'était aussi le plus grand soûlard de la
terre, et qu'il était régulièrement mort ivre une fois par jour. C'était
son régime, il prétendait que sans cela il aurait eu mal à la tête toute
la journée; faut dire aussi que sur son gain il achetait des coeurs de
mouton à Gargousse, car son grand singe mangeait de la viande crue comme
un vorace.
«Mais je vois que l'honorable société me demande Gringalet; le voici,
messieurs!
--Ah! voyons Gringalet, et puis je m'en vas manger ma soupe, dit le
gardien.
Le Squelette échangea un regard de satisfaction féroce avec le
Gros-Boiteux.
--Parmi les enfants à qui Coupe-en-Deux distribuait ses bêtes, reprit
Pique-Vinaigre, il y avait un pauvre diable surnommé Gringalet. Sans
père ni mère, sans frère ni soeur, sans feu ni lieu, il se trouvait
seul... tout seul dans le monde, où il n'avait pas demandé à venir, et
d'où il pouvait partir sans que personne y prît garde.
«Il ne se nommait pas Gringalet pour son plaisir, allez! Il était
chétif, et malingre, et souffreteux, que c'était pitié; on lui aurait
donné au plus sept ou huit ans, et il en avait treize; mais s'il ne
paraissait que la moitié de son âge, ce n'était pas mauvaise volonté...
car il n'avait environ mangé que de deux jours l'un, et encore si peu et
si peu... si mal et si mal, qu'il faisait grandement les choses en
paraissant avoir sept ans.
--Pauvre moutard, il me semble le voir! dit le détenu à bonnet bleu, il
y en a tant d'enfants comme ça... sur le pavé de Paris, des petits
crève-de-faim.
--Faut bien qu'ils commencent jeunes à apprendre cet état-là pour qu'ils
puissent s'y faire, reprit Pique-Vinaigre en souriant avec amertume.
--Allons, va donc, dépêche-toi donc, dit brusquement le Squelette, le
gardien s'impatiente, sa soupe se refroidit.
--Ah bah! c'est égal, reprit le surveillant, je veux encore faire un peu
connaissance avec Gringalet, c'est amusant.
--Vraiment, c'est très-intéressant, ajouta Germain, attentif à ce récit.
--Ah! merci de ce que vous me dites là, mon capitaliste, répondit
Pique-Vinaigre, ça me fait plus de plaisir encore que votre pièce de dix
sous...
--Tonnerre de lambin! s'écria le Squelette, finiras-tu de nous faire
languir?
--Voilà! reprit Pique-Vinaigre.
«Un jour, Coupe-en-Deux avait ramassé Gringalet dans la rue, mourant de
froid et de faim; il aurait aussi bien fait de le laisser mourir. Comme
Gringalet était faible, il était peureux, et comme il était peureux, il
était devenu la risée et le pâtiras des autres petits montreurs de
bêtes, qui le battaient et lui faisaient tant et tant de misère qu'il en
serait devenu méchant, si la force et le courage ne lui avaient pas
manqué.
«Mais non... quand on l'avait beaucoup battu, il pleurait en disant: «Je
n'ai fait de mal à personne, et tout le monde me fait du mal... c'est
injuste. Oh! si j'étais fort et hardi!» Vous croyez peut-être que
Gringalet allait ajouter: «Je rendrais aux autres le mal qu'on m'a
fait.» Eh bien! pas du tout... il disait: «Oh! si j'étais fort et hardi,
je défendrais les faibles contre les forts, car je suis faible, et les
forts m'ont fait souffrir!»
«En attendant, comme il était trop puceron pour empêcher les forts de
molester les faibles, à commencer par lui-même, il empêchait les grosses
bêtes de manger les petites.
--En voilà-t-il une drôle d'idée! dit le détenu au bonnet bleu.
--Et ce qu'il y a de plus farce, reprit le conteur, c'est qu'on aurait
dit qu'avec cette idée-là Gringalet se consolait d'être battu... ce qui
prouve qu'il n'avait pas au fond un mauvais coeur.
--Pardieu, je crois bien, au contraire, dit le gardien. Diable de
Pique-Vinaigre, est-il amusant!
À ce moment trois heures et demie sonnèrent.
Le bourreau de Germain et le Gros-Boiteux échangèrent un coup d'oeil
significatif.
L'heure avançait, le surveillant ne s'en allait pas, et quelques-uns des
détenus, les moins endurcis semblaient presque oublier les sinistres
projets du Squelette contre Germain, pour écouter avec avidité le récit
de Pique-Vinaigre:
--Quand je dis, reprit celui-ci, que Gringalet empêchait les grosses
bêtes de manger les petites, vous entendez bien que Gringalet n'allait
pas se mêler des affaires des tigres, des lions, des loups, ou même des
renards et des singes de la ménagerie de Coupe-en-Deux, il était trop
peureux pour cela: mais, dès qu'il voyait, par exemple, une araignée
embusquée dans sa toile pour y prendre une pauvre folle de mouche qui
volait gaiement au soleil du bon Dieu, sans nuire à personne, crac,
Gringalet donnait un coup de bâton dans la toile, délivrait la mouche et
écrasait l'araignée en vrai César... Oui! en vrai César... car il
devenait blanc comme un linge en touchant à ces vilaines bêtes; il lui
fallait donc de la résolution... à lui qui avait peur d'un hanneton, et
qui avait été très-longtemps à se familiariser avec la tortue que
Coupe-en-Deux lui distribuait tous les matins. Aussi Gringalet, en
surmontant la frayeur que lui causaient les araignées, afin d'empêcher
les mouches d'être mangées, se montrait...
--Se montrait aussi crâne dans son espèce qu'un homme qui aurait attaqué
un loup pour lui ôter un mouton de la gueule, dit le détenu au bonnet
bleu...
--Ou qu'un homme qui aurait attaqué Coupe-en-Deux pour lui retirer
Gringalet des pattes, ajouta Barbillon, aussi vivement intéressé.
--Comme vous dites, reprit Pique-Vinaigre. De sorte qu'après ces beaux
coups-là, Gringalet ne se sentait plus si malheureux... Lui qui ne riait
jamais, il souriait, il faisait le crâne, mettait son bonnet de travers
(quand il avait un bonnet), et chantonnait _La Marseillaise_ d'un air
vainqueur... Dans ce moment-là, il n'y avait pas une araignée capable
d'oser le regarder en face.
«Une autre fois, c'était un cricri qui se noyait et se débattait dans un
ruisseau... Vite, Gringalet jetait bravement deux de ses doigts à la
nage et rattrapait le cricri, qu'il déposait ensuite sur un brin
d'herbe. Un maître nageur médailliste, qui aurait repêché son dixième
noyé à cinquante francs par tête, n'aurait pas été plus fier que
Gringalet quand il voyait son cricri gigoter et se sauver...
«Et pourtant le cricri ne lui donnait ni argent ni médaille et ne lui
disait pas seulement merci, non plus que la mouche... Mais alors,
Pique-Vinaigre mon ami, me dira l'honorable société, quel diable de
plaisir Gringalet, que tout le monde battait, trouvait-il donc à être le
libérateur des cricris et le bourreau des araignées? Puisqu'on lui
faisait du mal, pourquoi qu'il ne se revengeait pas en faisant du mal
selon sa force; par exemple, en faisant manger des mouches par des
araignées, ou en laissant les cricris se noyer... ou même en en noyant
exprès... des cricris?...
--Oui, au fait, pourquoi ne se revengeait-il pas comme ça? dit Nicolas.
--À quoi ça lui aurait-il servi? dit un autre.
--Tiens, à faire du mal, puisqu'on lui en faisait!
--Non! eh bien! moi, je comprends ça, qu'il aimait à sauver des
mouches... ce pauvre petit moutard! reprit l'homme au bonnet bleu. Il se
disait peut-être: «Qui sait si on ne me sauvera pas tout de même?»
--Le camarade a raison, s'écria Pique-Vinaigre; il a lu dans le coeur de
ce que j'allais dégoiser à l'honorable société.
«Gringalet n'était pas malin; il n'y voyait pas plus loin que le bout de
son nez; mais il s'était dit: «Coupe-en-Deux est mon araignée, peut-être
bien qu'un jour quelqu'un fera pour moi ce que je fais pour les autres
pauvres moucherons... Qu'on lui démolira sa toile et qu'on m'ôtera de
ses griffes.» Car jusqu'alors, pour rien au monde il n'aurait osé se
sauver de chez son maître, il se serait cru mort. Pourtant, un jour que
lui ni sa tortue n'avaient eu la chance, et qu'ils n'avaient gagné à eux
deux que trois sous, Coupe-en-Deux se mit à battre le pauvre enfant si
fort, si fort, que, ma foi, Gringalet n'y tint plus; lassé d'être le
rebut et le martyr de tout le monde, il guette le moment où la trappe du
grenier est ouverte, et pendant que Coupe-en-Deux donnait la pâtée à ses
bêtes, il se laisse glisser le long de l'échelle...
--Ah!... tant mieux! dit un détenu.
--Mais pourquoi qu'il n'allait pas se plaindre au doyen? dit le bonnet
bleu, il aurait donné sa rincée à Coupe-en-Deux.
--Oui, mais il n'osait pas... Il avait trop peur, il aimait mieux tâcher
de se sauver. Malheureusement Coupe-en-Deux l'avait vu; il vous
l'empoigne par le cou et le remonte dans le grenier: cette fois-là,
Gringalet, en pensant à ce qui l'attendait, frémit de tout son corps,
car il n'était pas au bout de ses peines.
«À propos des peines de Gringalet, il faut que je vous parle de
Gargousse, le grand singe favori de Coupe-en-Deux; ce méchant animal
était, ma foi, plus grand que Gringalet; jugez quelle taille pour un
singe! Maintenant je vais vous dire pourquoi on ne le menait pas se
montrer dans les rues comme les autres bêtes de la ménagerie; c'est que
Gargousse était si méchant et si fort, qu'il n'y avait eu, parmi tous
les enfants, qu'un Auvergnat de quatorze ans, gaillard résolu, qui,
après s'être plusieurs fois colleté et battu avec Gargousse, avait fini
par pouvoir le mater, l'emmener et le tenir à la chaîne, et encore bien
souvent il y avait eu des batailles où Gargousse avait mis son
conducteur en sang.
«Embêté de ça, le petit Auvergnat s'était dit un beau jour: «Bon, bon,
je me vengerai de toi, gredin de singe!» Un matin donc il part avec sa
bête comme à l'ordinaire; pour l'amorcer il achète un coeur de mouton;
pendant que Gargousse mange, il passe une corde dans le bout de sa
chaîne, attache la corde à un arbre et, une fois que le gueux de singe
est bien amarré, il vous lui flanque une dégelée de coups de bâton...
mais une dégelée, que le feu y aurait pris.
--Ah! c'est bien fait!
--Bravo, l'Auvergnat!
--Tape dessus, mon garçon!
--Éreinte-moi ce scélérat de Gargousse, dirent les détenus.
--Et il tapait de bon coeur, allez, reprit Pique-Vinaigre, il fallait
voir comme Gargousse criait, grinçait des dents, sautait, gambadait et
de-ci et de-là; mais l'Auvergnat lui ripostait avec son bâton en
veux-tu! en voilà!
«Malheureusement les singes sont comme les chats, ils ont la vie dure...
Gargousse était aussi malin que méchant; quand il avait vu, c'est le cas
de le dire, de quel bois ça chauffait pour lui, au plus beau moment de
la dégelée il avait fait une dernière cabriole, était retombé à plat au
pied de l'arbre, avait gigoté un moment, et puis fait le mort, ne
bougeant pas plus qu'une bûche.
«L'Auvergnat n'en voulait pas davantage: croyant le singe assommé, il
file, pour ne jamais remettre les pieds chez Coupe-en-Deux. Mais le
gueux de Gargousse le guettait du coin de l'oeil; tout roué de coups
qu'il était, dès qu'il se voit seul et que l'Auvergnat est loin, il
coupe avec ses dents la corde qui attachait sa chaîne à l'arbre. Le
boulevard Monceau, où il avait reçu sa danse, était tout près de la
Petite-Pologne; le singe connaissait son chemin comme son _Pater_: il
détale donc en traînant la gigue et arrive chez son maître, qui rugit,
qui écume de voir son singe arrangé ainsi. Mais ça n'est pas tout:
depuis ce moment-là Gargousse avait gardé une si furieuse rancune contre
tous les enfants en général que Coupe-en-Deux, qui n'était pourtant pas
tendre, n'avait plus osé le donner à conduire à personne... de peur d'un
malheur; car Gargousse aurait été capable d'étrangler ou de dévorer un
enfant; et tous les petits montreurs de bêtes, sachant cela, se seraient
plutôt laissé écharper par Coupe-en-Deux que d'approcher du singe.
--Il faut décidément que j'aille manger ma soupe, dit le gardien en
faisant un pas vers la porte; ce diable de Pique-Vinaigre ferait
descendre les oiseaux des arbres pour l'entendre... Je ne sais pas où il
va pêcher ce qu'il raconte.
--Enfin... le gardien s'en va, dit tout bas le Squelette au
Gros-Boiteux; je suis en nage, j'en ai la fièvre... tant je rage en
dedans... Attention seulement à faire le mur autour du mangeur... je me
charge du reste...
--Ah çà! soyez sages, dit le gardien en se dirigeant vers la porte.
--Sages comme des images, répondit le Squelette en se rapprochant de
Germain, pendant que le Gros-Boiteux et Nicolas, après s'être concertés
d'un signe, firent deux pas dans la même direction.
--Ah! respectable gardien... vous vous en allez au plus beau moment, dit
Pique-Vinaigre d'un air de reproche.
Sans le Gros-Boiteux qui prévint son mouvement en le saisissant
rapidement par le bras, le Squelette s'élançait sur Pique-Vinaigre.
--Comment, au plus beau moment? répondit le gardien en se retournant
vers le conteur.
--Je crois bien, dit Pique-Vinaigre; vous ne savez pas tout ce que vous
allez perdre... Voilà ce qu'il y a de plus charmant dans mon histoire
qui va commencer...
--Ne l'écoutez donc pas, dit le Squelette en contenant à peine sa
fureur; il n'est pas en train aujourd'hui; moi je trouve que son conte
est bête comme tout...
--Mon conte est bête comme tout? s'écria Pique-Vinaigre froissé dans son
amour-propre de narrateur; eh bien! gardien... je vous en prie, je vous
en supplie... restez jusqu'à la fin... j'en ai au plus encore pour un
bon quart d'heure... d'ailleurs votre soupe est froide... maintenant,
qu'est-ce que vous risquez? Je vas chauffer le récit, pour que vous ayez
encore le temps d'aller manger avant que nous remontions à nos dortoirs.
--Allons, je reste, mais dépêchez-vous, dit le gardien en se
rapprochant.
--Et vous avez raison de rester, gardien; sans me vanter, vous n'aurez
rien entendu de pareil, surtout à la fin: il y a le triomphe du singe et
de Gringalet... escortés de tous les petites montreurs de bêtes et des
habitants de la Petite-Pologne. Ma parole d'honneur, ça n'est pas pour
faire le fier, mais c'est vraiment superbe...
--Alors... contez vite, mon garçon, dit le gardien en revenant auprès du
poêle.
Le Squelette frémissait de rage...
Il désespérait presque d'accomplir son crime.
Une fois l'heure du coucher arrivée, Germain était sauvé; car il
n'habitait pas le même dortoir que son implacable ennemi, et le
lendemain, nous l'avons dit, il devait occuper l'une des cellules
vacantes à la pistole.
Puis enfin le Squelette reconnaissait, aux interruptions de plusieurs
détenus, qu'ils se trouvaient, grâce au récit de Pique-Vinaigre,
transportés dans un milieu d'idées presque pitoyables; peut-être alors
n'assisteraient-ils pas avec une féroce indifférence au meurtre affreux
dont leur impassibilité devait les rendre complices.
Le Squelette pouvait empêcher le conteur de terminer son histoire; mais
alors s'évanouissait sa dernière espérance de voir le gardien s'éloigner
avant l'heure où Germain serait en sûreté.
--Ah! c'est bête comme tout! reprit Pique-Vinaigre. Eh bien! l'honorable
société va juger de la chose...
«Il n'y avait donc pas d'animal plus méchant que le grand singe
Gargousse, qui était surtout aussi acharné que son maître après les
enfants... Qu'est-ce que fait Coupe-en-Deux pour punir Gringalet d'avoir
voulu se sauver?... Ça... vous le saurez, tout à l'heure. En attendant,
il rattrape donc l'enfant, le refourre dans le grenier pour la nuit en
lui disant: «Demain matin, quand tous les camarades seront partis, je
t'empoignerai et tu verras ce que je fais à ceux qui veulent s'ensauver
d'ici...»
«Je vous laisse à penser la terrible nuit que passa Gringalet. Il ne
ferma presque pas l'oeil; il se demandait ce que Coupe-en-Deux voulait
lui faire... À force de se demander ça, il finit par s'endormir... Mais
quel sommeil!... Par là-dessus il eut un rêve... un rêve affreux...
c'est-à-dire le commencement... Vous allez voir...
«Il rêva qu'il était une de ces pauvres mouches comme il en avait tant
fait sauver des toiles d'araignées, et qu'à son tour il tombait dans une
grande et forte toile où il se débattait, se débattait de toutes ses
forces sans pouvoir s'en dépêtrer; alors il voyait venir vers lui,
doucement, traîtreusement, une espèce de monstre qui avait la figure de
Coupe-en-Deux sur un corps d'araignée...
«Mon pauvre Gringalet recommençait à se débattre, comme vous pensez...
mais, plus il faisait d'efforts, plus il s'enchevêtrait dans la toile,
ainsi que font les pauvres mouches... Enfin l'araignée s'approche... le
touche... et il sent les grandes pattes froides et velues de l'horrible
bête l'attirer, l'enlacer... pour le dévorer... Il se croit mort... Mais
voilà que tout à coup il entend une espèce de petit bourdonnement clair,
sonore, aigu, et il voit un joli moucheron d'or, qui avait une espèce de
dard fin et brillant comme une aiguille de diamant, voltiger autour de
l'araignée d'un air furieux, et une voix (quand je dis une voix,
figurez-vous la voix d'un moucheron!)... une voix qui lui disait:
«Pauvre petite mouche... tu as sauvé des mouches... L'araignée ne...»
«Malheureusement Gringalet s'éveilla en sursaut... et il ne vit pas la
fin du rêve; malgré ça, il fut d'abord un peu rassuré en se disant:
«Peut-être que le moucheron d'or au dard de diamant aurait tué
l'araignée si j'avais vu la fin du songe.»
«Mais Gringalet avait beau se bercer de cela pour se rassurer et se
consoler, à mesure que la nuit finissait, sa peur revenait si forte qu'à
la fin il oublia le rêve, ou plutôt il n'en retint que ce qui était
effrayant, la grande toile où il avait été enlacé et l'araignée à figure
de Coupe-en-Deux... Vous jugez quels frissons de peur il devait avoir...
Dame! jugez donc, seul... tout seul... sans personne qui voulût le
défendre!
«Sur le matin, quand il vit le jour petit à petit paraître par la
lucarne du grenier, sa frayeur redoubla; le moment approchait où il
allait se trouver seul avec Coupe-en-Deux. Alors il se jeta à genoux au
milieu du grenier et, pleurant à chaudes larmes, il supplia ses
camarades de demander grâce pour lui à Coupe-en-Deux, ou bien de l'aider
à se sauver s'il y avait moyen. Ah! bien oui! les uns par peur du
maître, les autres par insouciance, les autres par méchanceté refusèrent
au pauvre Gringalet le service qu'il leur demandait.
--Mauvais galopins! dit le prisonnier au bonnet bleu; ils n'avaient donc
ni coeur ni ventre!
--C'est vrai, reprit un autre; c'est tannant de voir ce petit abandonné
de la nature entière.
--Et seul et sans défense encore, reprit le prisonnier au bonnet bleu;
car quelqu'un qui ne peut que tendre le cou sans se regimber, ça fait
toujours pitié. Quand on a des dents pour mordre, alors c'est
différent... Ma foi... tu as des crocs? eh bien! montre-les et défends
ta queue, mon cadet!
--C'est vrai! dirent plusieurs détenus.
--Ah çà! s'écria le Squelette, ne pouvant plus dissimuler sa rage et
s'adressant au bonnet bleu, est-ce que tu ne te tairas pas, toi? Est-ce
que je n'ai pas dit: «Silence dans la pègre...» Suis-je ou non le prévôt
ici?...
Pour toute réponse, le bonnet bleu regarda le Squelette en face, puis il
fit ce geste gouailleur parfaitement connu des gamins, qui consiste à
appuyer sur le bout du nez le pouce de la main droite ouverte en
éventail, et à appuyer son petit doigt sur le pouce de la main gauche,
étendue de la même manière.
Le bonnet bleu accompagna cette réponse muette d'une mine si grotesque
que plusieurs détenus rirent aux éclats, tandis que d'autres, au
contraire, restèrent stupéfaits de l'audace du nouveau prisonnier, tant
le Squelette était redouté.
Ce dernier montra le poing au bonnet bleu et lui dit en grinçant des
dents:
--Nous compterons demain.
--Et je ferai l'addition sur ta frimousse... je poserai dix-sept
calottes, et je ne retiendrai rien.
De crainte que le gardien n'eût une nouvelle raison de rester afin de
prévenir une rixe possible, le Squelette répondit avec calme:
--Il ne s'agit pas de ça: j'ai la police du chauffoir, et l'on doit
m'écouter, n'est-ce pas, gardien?
--C'est vrai, dit le surveillant. N'interrompez pas. Et toi, continue,
Pique-Vinaigre; mais dépêche-toi, mon garçon.
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