Plusieurs jours s'étaient passés depuis que Jacques Ferrand avait pris
Cecily à son service.
Nous conduirons le lecteur (qui connaît déjà ce lieu) dans l'étude du
notaire à l'heure du déjeuner des clercs.
Chose inouïe, exorbitante, merveilleuse! au lieu du maigre et peu
attrayant ragoût apporté chaque matin à ces jeunes gens par feu Mme
Séraphin, un énorme dindon froid, servi dans le fond d'un vieux carton à
dossier, trônait au milieu d'une des tables de l'étude, accosté de deux
pains tendres, d'un fromage de Hollande et de trois bouteilles de vin
cacheté; une vieille écritoire de plomb, remplie d'un mélange de poivre
et de sel, servait de salière; tel était le menu du repas.
Chaque clerc, armé de son couteau et d'un formidable appétit, attendait
l'heure du festin avec une impatience affamée; quelques-uns même
mâchaient à vide, en maudissant l'absence de M. le maître clerc, sans
lequel on ne pouvait hiérarchiquement commencer à déjeuner.
Un progrès, ou plutôt un bouleversement si radical dans l'ordinaire des
clercs de Jacques Ferrand, annonçait une énorme perturbation domestique.
L'entretien suivant, éminemment _béotien_ (s'il nous est permis
d'emprunter cette expression au très-spirituel écrivain qui l'a
popularisée[8]) jettera quelques lumières sur cette importante question.
--Voilà un dindon qui ne s'attendait pas, quand il est entré dans la
vie, à jamais paraître à déjeuner sur la table des clercs du patron.
--De même que le patron, quand il est entré dans la vie... de notaire,
ne s'attendait pas à donner à ses clercs un dindon pour déjeuner.
--Car enfin ce dindon est à nous, s'écria le saute-ruisseau de l'étude
avec une gourmande convoitise.
--Saute-ruisseau, mon ami, tu t'oublies; cette volaille doit être pour
toi une étrangère.
--Et, comme Français, tu dois avoir la haine de l'étranger.
--Tout ce qu'on pourra faire sera de te donner les pattes.
--Emblème de la vélocité avec laquelle tu fais les courses de l'étude.
--Je croyais avoir au moins droit à la carcasse, dit le saute-ruisseau
en murmurant.
--On pourra te l'octroyer... mais tu n'y a pas droit, ainsi qu'il en a
été de la Charte de 1814, qui n'était qu'une autre carcasse de liberté,
dit le Mirabeau de l'étude.
--À propos de carcasse, reprit un des jeunes gens avec une insensibilité
brutale, Dieu veuille avoir l'âme de la mère Séraphin! car depuis
qu'elle s'est noyée dans une partie de campagne, nous ne sommes plus
condamnés à ses ratatouilles forcées à perpétuité.
--Et depuis une bonne semaine, le patron, au lieu de nous donner à
déjeuner...
--Nous alloue à chacun quarante sous par jour.
--C'est ce qui me fait dire: «Dieu veuille avoir l'âme de la mère
Séraphin!»
--Au fait, de son temps, jamais le patron ne nous aurait donné les
quarante sous.
--C'est énorme!
--C'est fabuleux!
--Il n'y a pas une étude à Paris...
--En Europe...
--Dans l'univers, où l'on donne quarante sous... à un simple clerc pour
son déjeuner.
--À propos de Mme Séraphin, qui de vous a vu la servante qui la
remplace?
--Cette Alsacienne que la portière de la maison où habitait cette pauvre
Louise a amenée un soir, nous a dit le portier?
--Oui.
--Je ne l'ai pas encore vue.
--Ni moi.
--Parbleu! c'est tout bonnement impossible de la voir, puisque le patron
est plus féroce que jamais pour nous empêcher d'entrer dans le pavillon
de la cour.
--Et puis c'est le portier qui range l'étude maintenant: comment la
verrait-on, cette donzelle?
--Eh bien! moi, je l'ai vue.
--Toi?
--Où cela?
--Comment est-elle?
--Grande ou petite?
--Jeune ou vieille?
--D'avance, je suis sûr qu'elle n'a pas une figure aussi avenante que
cette pauvre Louise... bonne fille!
--Voyons, puisque tu l'as aperçue, comment est-elle, cette nouvelle
servante?
--Quand je dis que je l'ai vue... j'ai vu son bonnet, un drôle de
bonnet.
--Ah bah! et comment?
--Il était de couleur cerise et en velours, je crois; une espèce de
béguin comme en ont les vendeuses de petits balais.
--Comme les Alsaciennes? C'est tout simple, puisqu'elle est alsacienne.
--Tiens, tiens, tiens...
--Parbleu! qu'est-ce qui vous étonne là-dedans? Chat échaudé craint
l'eau froide.
--Ah çà! Chalamel, quel rapport ton proverbe a-t-il avec ce bonnet
d'Alsacienne?
--Il n'en a aucun.
--Pourquoi le dis-tu alors?
--Parce qu'un «bienfait n'est jamais perdu», et que «le lézard est l'ami
de l'homme».
--Tiens, si Chalamel commence ses bêtises en proverbes, qui ne riment à
rien, il en a pour une heure. Voyons, dis donc ce que tu sais de cette
nouvelle servante.
--Je passais avant-hier dans la cour; elle était adossée à une des
fenêtres du rez-de-chaussée.
--La cour?
--Quelle bêtise! non, la servante. Les carreaux d'en bas sont si sales
que je n'ai pu rien voir de l'Alsacienne; mais ceux du milieu de la
fenêtre étant moins troubles, j'ai vu son bonnet cerise et une profusion
de boucles de cheveux noirs comme du jais; car elle avait l'air d'être
coiffée à la Titus.
--Je suis sûr que le patron n'en aura pas vu tant que toi à travers ses
lunettes; car en voilà encore un, comme on dit que, s'il restait seul
avec une femme sur la terre, le monde finirait bientôt.
--Cela n'est pas étonnant: «Rira bien qui rira le dernier», d'autant
plus que «l'exactitude est la politesse des rois».
--Dieu, que Chalamel est assommant quand il s'y met!
--Dame, «dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es».
--Oh! que c'est joli!
--Moi, j'ai dans l'idée que c'est la superstition qui abrutit de plus en
plus le patron.
--C'est peut-être par pénitence qu'il nous donne quarante sous pour
notre déjeuner.
--Le fait est qu'il faut qu'il soit fou.
--Ou malade.
--Moi, depuis quelques jours, je lui trouve l'air très-égaré.
--Ce n'est pas qu'on le voie beaucoup... Lui qui était pour notre
malheur dans son cabinet dès le _patron-minet_, et toujours sur notre
dos, il reste maintenant des deux jours sans mettre le nez dans l'étude.
--Ce qui fait que le maître clerc est accablé de besogne.
--Et que ce matin nous sommes obligés de mourir de faim en l'attendant.
--En voilà du changement dans l'étude!
--C'est ce pauvre Germain qui serait joliment étonné si on lui disait:
«Figure-toi, mon garçon, que le patron nous donne quarante sous pour
notre déjeuner.--Ah bah! c'est impossible.--C'est si possible que c'est
à moi, Chalamel, parlant à sa personne, qu'il l'a annoncé.--Tu veux
rire?--Je veux rire! Voilà comme ça s'est passé: pendant les deux ou
trois jours qui ont suivi le décès de la mère Séraphin, nous n'avons pas
eu à déjeuner du tout; nous aimions mieux cela, d'une façon, parce que
c'était moins mauvais; mais, d'une autre, notre réfection nous coûtait
de l'argent; pourtant nous patientions, disant: «Le patron n'a plus ni
servante ni femme de ménage; quand il en aura repris une, nous
reprendrons notre dégoûtante pâtée.» Eh bien! pas du tout, mon pauvre
Germain, le patron a repris une servante, et notre déjeuner a continué à
être enseveli dans le fleuve de l'oubli. Alors j'ai été comme qui dirait
député pour porter au patron les doléances de nos estomacs. Il était
avec le maître clerc. «--Je ne veux plus vous nourrir le matin, a-t-il
dit d'un ton bourru et comme s'il pensait à autre chose; ma servante n'a
pas le temps de s'occuper de votre déjeuner.--Mais, monsieur, il est
convenu que vous nous devez notre repas du matin.--Eh bien! vous ferez
venir votre déjeuner du dehors, et je le payerai. Combien vous faut-il,
quarante sous chacun? a-t-il ajouté en ayant l'air de penser de plus en
plus à autre chose, et de dire quarante sous comme il aurait dit vingt
sous ou cent sous.--Oui, monsieur, quarante sous nous suffiront,
m'écriai-je en prenant la balle au bond.--Soit: le maître clerc se
chargera de cette dépense, je compterai avec lui.» «Et là-dessus le
patron m'a fermé la porte au nez. Avouez, messieurs, que Germain serait
furieusement étonné des libéralités du patron.
--Germain dirait que le patron a bu.
--Et que c'est un abus.
--Chalamel, nous préférons tes proverbes.
--Sérieusement je crois le patron malade. Depuis dix jours il n'est pas
reconnaissable, ses joues sont creuses à y fourrer le poing.
--Et des distractions! faut voir. L'autre jour il a levé ses lunettes
pour lire un acte, il avait les yeux rouges et brûlants comme des
charbons ardents.
--Il en avait le droit, «les bons comptes font les bons amis».
--Laisse-moi donc parler. Je vous dis, messieurs, que c'est
très-singulier. Je présente donc cet acte à lire au patron, mais il
avait la tête en bas.
--Le patron? Le fait est que c'est très-singulier. Qu'est-ce qu'il
pouvait donc faire ainsi la tête en bas? Il devait suffoquer; à moins
que ses habitudes ne soient, comme tu dis, bien changées.
--Oh! que ce Chalamel est fatigant; je te dis que je lui ai présenté
l'acte à lire à l'envers.
--Ah! a-t-il dû bougonner!
--Ah bien! oui... il ne s'en est pas seulement aperçu; il a regardé
l'acte pendant dix minutes, ses gros yeux rouges fixés dessus, et puis
il me l'a rendu... en me disant: «C'est bien!»
--Toujours la tête en bas?
--Toujours...
--Il n'avait donc pas lu l'acte?
--Pardieu! à moins qu'il ne lise à l'envers.
--C'est drôle!
--Le patron avait l'air si sombre et si méchant dans ce moment-là, que
je n'ai osé rien dire, et je m'en suis allé comme si de rien n'était.
--Et moi donc, il y a quatre jours, j'étais dans le bureau du maître
clerc; arrivent un client, deux clients, trois clients, auxquels le
patron avait donné rendez-vous. Ils s'impatientaient d'attendre; à leur
demande, je vais frapper à la porte du cabinet; on ne me répond pas,
j'entre...
--Eh bien?
--M. Jacques Ferrand avait ses deux bras croisés sur son bureau, et son
front chauve et peu ragoûtant appuyé sur ses bras; il ne bougea pas.
--Il dormait?
--Je le croyais. Je m'approche: «Monsieur, il y a là des clients à qui
vous avez donné rendez-vous...» Il ne bronche pas. «Monsieur!...» Pas de
réponse. Enfin je le touche à l'épaule, il se redresse comme si le
diable l'avait mordu; dans ce brusque mouvement, ses grandes lunettes
vertes tombent de dessus son nez, et je vois... Vous ne le croirez
jamais.
--Eh bien! que vois-tu?
--Des larmes...
--Ah! quelle farce!
--En voilà une de sévère!
--Le patron pleurer? Allons donc!
--Quand on verra ça... les hannetons joueront du cornet à piston.
--Et les poules porteront des bottes à revers.
--Ta ta ta ta, vos bêtises n'empêcheront pas que je l'aie vu comme je
vous vois.
--Pleurer?
--Oui, pleurer; il a ensuite eu l'air si furieux d'être surpris en cet
état lacrymatoire, qu'il a rajusté à la hâte ses lunettes, en me criant:
«--Sortez!... Sortez!...--Mais, monsieur...--Sortez!...--Il y a là des
clients auxquels vous avez donné rendez-vous, et...--Je n'ai pas le
temps; qu'ils s'en aillent au diable, et vous avec!» «Là-dessus il s'est
levé tout furieux comme pour me mettre à la porte; je ne l'ai pas
attendu, j'ai filé et renvoyé les clients, qui n'avaient pas l'air plus
contents qu'il ne faut... mais, pour l'honneur de l'étude, je leur ai
dit que le patron avait la coqueluche.
Cet intéressant entretien fut interrompu par M. le premier clerc qui
entra tout affairé; sa venue fut saluée par une acclamation générale, et
tous les yeux se tournèrent sympathiquement vers le dindon avec une
impatiente convoitise.
--Sans reproche, seigneur, vous nous faites diablement attendre, dit
Chalamel.
--Prenez garde: une autre fois... notre appétit ne sera pas aussi
subordonné.
--Eh! messieurs, ce n'est pas ma faute... je me faisais plus de mauvais
sang que vous... Ma parole d'honneur, il faut que le patron soit devenu
fou!
--Quand je vous le disais!
--Mais que cela ne nous empêche pas de manger...
--Au contraire!
--Nous parlerons tout aussi bien la bouche pleine.
--Nous parlerons mieux, s'écria le saute-ruisseau, pendant que Chalamel,
dépeçant le dindon, dit au maître clerc:
--À propos, de quoi donc vous figurez-vous que le patron est fou?
--Nous avions déjà une velléité de le croire parfaitement abruti
lorsqu'il nous a alloué quarante sous par tête pour notre déjeuner...
quotidien.
--J'avoue que cela m'a surpris autant que vous, messieurs; mais cela
n'était rien, absolument rien, auprès de ce qui vient de se passer tout
à l'heure.
--Ah bah!
--Ah çà! est-ce que ce malheureux-là deviendrait assez insensé pour nous
forcer d'aller dîner tous les jours à ses frais au Cadran-Bleu?
--Et ensuite au spectacle?
--Et ensuite au café, finir la soirée par un punch?
--Et ensuite...
--Messieurs, riez tant que vous voudrez, mais la scène à laquelle je
viens d'assister est plutôt effrayante que plaisante.
--Eh bien! racontez-nous-la donc, cette scène.
--Oui, c'est ça, ne vous occupez pas de déjeuner, dit Chalamel, nous
voilà tout oreilles.
--Et tout mâchoires, mes gaillards! Je vous vois venir; pendant que je
parlerais, vous joueriez des dents... et le dindon serait fini avant mon
histoire. Patience, ce sera pour le dessert.
Fut-ce l'aiguillon de la faim ou de la curiosité qui activa les jeunes
praticiens, nous ne le savons; mais ils mirent une telle rapidité dans
leur opération gastronomique que le moment du récit du maître clerc
arriva presque instantanément.
Pour n'être pas surpris par le patron, on envoya en vedette dans la
pièce voisine le saute-ruisseau, à qui la carcasse et les pattes de la
bête avaient été libéralement dévolues.