L'agent de sûreté

Le lecteur connaît déjà le cabaret du Coeur-Saignant, situé aux

Champs-Élysées, proche le Cours-la-Reine, dans l'un des vastes fossés

qui avoisinaient cette promenade il y a quelques années.

Les habitants de l'île du Ravageur n'avaient pas encore paru.

Depuis le départ de Bradamanti, qui avait, on le sait, accompagné la

belle-mère de Mme d'Harville en Normandie, Tortillard était revenu chez

son père.

Placé en vedette en haut de l'escalier, le petit boiteux devait signaler

l'arrivée des Martial par un cri convenu, Bras-Rouge étant alors en

conférence secrète avec un agent de sûreté nommé Narcisse Borel que l'on

se souvient peut-être d'avoir vu au tapis-franc de l'ogresse, lorsqu'il

y vint arrêter deux scélérats accusés de meurtre.

Cet agent, homme de quarante ans environ, vigoureux et trapu, avait le

teint coloré, l'oeil fin et perçant, la figure complètement rasée, afin

de pouvoir prendre divers déguisements nécessaires à ses dangereuses

expéditions; car il lui fallait souvent joindre la souplesse de

transfiguration du comédien au courage et à l'énergie du soldat pour

parvenir à s'emparer de certains bandits contre lesquels il devait

lutter de ruse et de détermination. Narcisse Borel était, en un mot,

l'un des instruments les plus utiles, les plus actifs de cette

Providence au petit pied, appelée modestement et vulgairement la Police.

Revenons à l'entretien de Narcisse Borel et de Bras-Rouge... Cet

entretien semblait très-animé.

--Oui, disait l'agent de sûreté, on vous accuse de profiter de votre

position à double face pour prendre impunément part aux vols d'une bande

de malfaiteurs très-dangereux, et pour donner sur eux de fausses

indications à la police de sûreté... Prenez garde, Bras-Rouge, si cela

était découvert, on serait sans pitié pour vous.

--Hélas! je sais qu'on m'accuse de cela, et c'est désolant, mon bon

monsieur Narcisse, répondit Bras-Rouge en donnant à sa figure de fouine

une expression de chagrin hypocrite. Mais j'espère qu'aujourd'hui enfin

on me rendra justice et que ma bonne foi sera reconnue.

--Nous verrons bien!

--Comment peut-on se défier de moi? Est-ce que je n'ai pas fait mes

preuves? Est-ce moi, oui ou non, qui, dans le temps, vous ai mis à même

d'arrêter en flagrant délit Ambroise Martial, un des plus dangereux

malfaiteurs de Paris? Car, comme on dit, bon chien chasse de race, et la

race des Martial vient de l'enfer, où elle retournera si le bon Dieu est

juste.

--Tout cela est bel et bon, mais Ambroise était prévenu qu'on allait

venir l'arrêter: si je n'avais pas devancé l'heure que vous m'aviez

indiquée, il m'échappait.

--Me croyez-vous capable, monsieur Narcisse, de lui avoir secrètement

donné avis de votre arrivée?

--Ce que je sais, c'est que j'ai reçu de ce brigand-là un coup de

pistolet à bout portant, qui heureusement ne m'a traversé que le bras.

--Dame, monsieur Narcisse, il est sûr que dans votre partie on est

exposé à ces malentendus-là...

--Ah! vous appelez ça des malentendus!

--Certainement, car il voulait sans doute, le scélérat, vous loger la

balle dans le corps.

--Dans le bras, dans le corps ou dans la tête, peu importe, ce n'est pas

de cela que je me plains; chaque état a ses désagréments.

--Et ses plaisirs, donc, monsieur Narcisse, et ses plaisirs! Par

exemple, lorsqu'un homme aussi fin, aussi adroit, aussi courageux que

vous... est depuis longtemps sur la piste d'une nichée de brigands,

qu'il les suit de quartier en quartier, de bouge en bouge, avec un bon

limier comme votre serviteur Bras-Rouge, et qu'il finit par les traquer

et les cerner dans une souricière dont aucun ne peut échapper, avouez,

monsieur Narcisse, qu'il y a là un grand plaisir... une joie de

chasseur... Sans compter le service que l'on rend à la justice, ajouta

gravement le tavernier du Coeur-Saignant.

--Je serais assez de votre avis, si le limier était fidèle, mais je

crains qu'il ne le soit pas.

--Ah! monsieur Narcisse, vous croyez...

--Je crois qu'au lieu de nous mettre sur la voie vous vous amusez à nous

égarer et que vous abusez de la confiance qu'on a en vous. Chaque jour

vous promettez de nous aider à mettre la main sur la bande... Ce jour

n'arrive jamais.

--Et si ce jour arrive aujourd'hui, monsieur Narcisse, comme j'en suis

sûr, et si je vous fais ramasser Barbillon, Nicolas Martial, la veuve,

sa fille et la Chouette, sera-ce, oui ou non, un bon coup de filet? Vous

méfierez-vous encore de moi?

--Non, et vous aurez rendu un véritable service; car on a contre cette

bande de fortes présomptions, des soupçons presque certains, mais

malheureusement aucune preuve.

--Aussi, un petit bout de flagrant délit, en permettant de les pincer,

aiderait furieusement à débrouiller leurs cartes, hein! monsieur

Narcisse?

--Sans doute... Et vous m'assurez qu'il n'y a pas eu provocation de

votre part dans le coup qu'ils vont tenter?

--Non, sur l'honneur! C'est la Chouette qui est venue me proposer

d'attirer la courtière chez moi, lorsque cette infernale borgnesse a

appris par mon fils que Morel le lapidaire, qui demeure rue du Temple,

travaillait en vrai au lieu de travailler en faux, et que la mère

Mathieu avait souvent sur elle des valeurs considérables... J'ai accepté

l'affaire, en proposant à la Chouette de nous adjoindre les Martial et

Barbillon, afin de vous mettre toute la séquelle sous la main.

--Et le Maître d'école, cet homme si dangereux, si fort et si féroce,

qui était toujours avec la Chouette? un des habitués du tapis-franc?

--Le Maître d'école?... dit Bras-Rouge en feignant l'étonnement.

--Oui, un forçat évadé du bagne de Rochefort, un nommé Anselme Duresnel,

condamné à perpétuité. On sait maintenant qu'il s'est défiguré pour se

rendre méconnaissable... N'avez-vous aucun indice sur lui?

--Aucun..., répondit intrépidement Bras-Rouge, qui avait ses raisons

pour faire ce mensonge; car le Maître d'école était alors enfermé dans

une des caves du cabaret.

--Il y a tout lieu de croire que le Maître d'école est l'auteur de

nouveaux assassinats. Ce serait une capture importante...

--Depuis six semaines, on ne sait pas ce qu'il est devenu.

--Aussi vous reproche-t-on d'avoir perdu sa trace.

--Toujours des reproches! monsieur Narcisse... toujours!

--Ce ne sont pas les raisons qui manquent... Et la contrebande?...

--Ne faut-il pas que je connaisse un peu de toutes sortes de gens, des

contrebandiers comme d'autres, pour vous mettre sur la voie?... Je vous

ai dénoncé ce tuyau à introduire les liquides, établi en dehors de la

barrière du Trône et aboutissant dans une maison de la rue...

--Je sais tout cela, dit Narcisse en interrompant Bras-Rouge; mais, pour

un que vous dénoncez, vous en faites peut-être échapper dix; et vous

continuez impunément votre trafic... Je suis sûr que vous mangez à deux

râteliers, comme on dit.

--Ah! monsieur Narcisse... je suis incapable d'une faim aussi

malhonnête...

--Et ce n'est pas tout; rue du Temple, n° 17, loge une femme Burette,

prêteuse sur gages, que l'on accuse d'être votre receleuse particulière,

à vous.

--Que voulez-vous que j'y fasse, monsieur Narcisse? on dit tant de

choses, le monde est si méchant... Encore une fois, il faut bien que je

fraie avec le plus grand nombre de coquins possible, que j'aie même

l'air de faire comme eux... pis qu'eux, pour ne pas leur donner de

soupçons... Mais ça me navre de les imiter... ça me navre... Il faut que

je sois bien dévoué au service, allez... pour me résigner à ce

métier-là...

--Pauvre cher homme... je vous plains de toute mon âme.

--Vous riez, monsieur Narcisse... Mais si l'on croit ça, pourquoi

n'a-t-on pas fait une descente chez la mère Burette et chez moi?

--Vous le savez bien... pour ne pas effaroucher ces bandits, que vous

nous promettez de nous livrer depuis si longtemps.

--Et je vais vous les livrer, monsieur Narcisse; avant une heure, ils

seront ficelés... et sans trop de peine, car il y a trois femmes; quant

à Barbillon et à Nicolas Martial, ils sont féroces comme des tigres,

mais lâches comme des poules.

--Tigres ou poules, dit Narcisse en entr'ouvrant sa longue redingote et

montrant la crosse de deux pistolets qui sortaient des goussets de son

pantalon, j'ai là de quoi les servir.

--Vous ferez toujours bien de prendre deux de vos hommes avec vous,

monsieur Narcisse; quand ils se voient acculés, les plus poltrons

deviennent quelquefois des enragés.

--Je placerai deux de mes hommes dans la petite salle basse, à côté de

celle où vous ferez entrer la courtière... au premier cri, je paraîtrai

à une porte, les deux hommes à l'autre.

--Il faut vous hâter, car la bande va arriver d'un moment à l'autre,

monsieur Narcisse.

--Soit, je vais poster mes hommes. Pourvu que ce ne soit pas encore pour

rien, cette fois...

L'entretien fut interrompu par un sifflement particulier destiné à

servir de signal.

Bras-Rouge s'approcha d'une fenêtre pour voir quelle personne Tortillard

annonçait.

--Tenez, voilà déjà la Chouette. Eh bien! me croyez-vous, à présent,

monsieur Narcisse?

--C'est déjà quelque chose, mais ce n'est pas tout; enfin, nous verrons;

je cours placer mes hommes.

Et l'agent de sûreté disparut par une porte latérale.

Les mystères de Paris, Tome IV · 第 17 / 68 题