WOLFGANG, livre II

Thomas Seyton, frère de la comtesse Sarah Mac-Gregor, se promenait

impatiemment sur l'un des boulevards voisins de l'Observatoire,

lorsqu'il vit arriver la Chouette.

L'horrible vieille était coiffée d'un bonnet blanc et enveloppée de son

grand tartan rouge; la pointe d'un stylet rond comme une grosse plume et

très-acéré ayant traversé le fond du large cabas de paille qu'elle

portait au bras, on pouvait voir saillir l'extrémité de cette arme

homicide qui avait appartenu au Maître d'école.

Thomas Seyton ne s'aperçut pas que la Chouette était armée.

--Trois heures sonnent au Luxembourg, dit la vieille. J'arrive comme

mars en carême... j'espère.

--Venez, lui répondit Thomas Seyton. Et marchant devant elle il traversa

quelques terrains vagues, entra dans une ruelle déserte située près de

la rue Cassini, s'arrêta vers le milieu de ce passage barré par un

tourniquet, ouvrit une petite porte, fit signe à la Chouette de le

suivre, et, après avoir fait quelques pas avec elle dans une épaisse

allée d'arbres verts, il lui dit:

--Attendez là.

Et il disparut.

--Pourvu qu'il ne me fasse pas droguer trop longtemps, dit la Chouette;

il faut que je sois chez Bras-Rouge à cinq heures avec les Martial pour

_estourbir_ la courtière. À propos de ça, et mon _surin_[1]! Ah! le

gueux! il a le nez à la fenêtre, ajouta la vieille en voyant la pointe

du poignard traverser les tresses de son cabas. Voilà ce que c'est de ne

lui avoir pas mis son bouchon...

Et, retirant du cabas le stylet emmanché d'une poignée de bois, elle le

plaça de façon à le cacher complètement.

--C'est l'outil de Fourline, reprit-elle. Est-ce qu'il ne me le

demandait pas, censé pour tuer les rats qui viennent lui faire des

risettes dans sa cave?... Pauvres bêtes! plus souvent... Ils n'ont que

le vieux sans yeux pour se divertir et leur tenir compagnie! C'est bien

le moins qu'ils le grignotent un peu... Aussi je ne veux pas qu'il leur

fasse du mal à ces ratons, et je garde le surin... D'ailleurs j'en aurai

besoin tantôt pour la courtière peut-être... Trente mille francs de

diamants!... Quelle part à chacun de nous! La journée sera bonne...

c'est pas comme l'autre jour ce brigand de notaire que je croyais

rançonner. Ah bien! oui... j'ai eu beau le menacer, s'il ne me donnait

pas d'argent, de dénoncer que c'était sa bonne qui m'avait fait remettre

la Goualeuse par Tournemine quand elle était toute petite, rien ne l'a

effrayé. Il m'a appelé vieille menteuse et m'a mise à la porte... Bon,

bon! je ferai écrire une lettre anonyme à ces gens de la ferme où était

allée la Pégriotte pour leur apprendre que c'est le notaire qui l'a fait

abandonner autrefois... Ils connaissent peut-être sa famille, et quand

elle sortira de Saint-Lazare, ça chauffera pour ce gredin de Jacques

Ferrand... Mais on vient... Tiens... c'est la petite dame pâle qui était

déguisée en homme au tapis-franc de l'ogresse avec le grand de tout à

l'heure, les mêmes que nous avons volés nous deux Fourline dans les

décombres, près Notre-Dame, ajouta la Chouette en voyant Sarah paraître

à l'extrémité de l'allée. C'est encore quelque coup à monter; ça doit

être au compte de cette petite dame-là que nous avons enlevé la

Goualeuse à la ferme. Si elle paie bien, pour du nouveau, ça me chausse

encore.

En approchant de la Chouette, qu'elle revoyait pour la première fois

depuis la scène du tapis-franc, la physionomie de Sarah exprima ce

dédain, ce dégoût que ressentent les gens d'un certain monde, lorsqu'ils

sont obligés d'entrer en contact avec les misérables qu'ils prennent

pour instruments ou pour complices.

Thomas Seyton, qui jusqu'alors avait activement servi les criminelles

machinations de sa soeur, bien qu'il les considérât comme à peu près

vaines, s'était refusé de continuer ce misérable rôle, consentant

néanmoins à mettre pour la première et pour la dernière fois sa soeur en

rapport avec la Chouette, sans vouloir se mêler des nouveaux projets

qu'elles allaient ourdir.

N'ayant pu ramener Rodolphe à elle en brisant les liens ou les

affections qu'elle lui croyait chers, la comtesse espérait, nous l'avons

dit, le rendre dupe d'une indigne fourberie, dont le succès pouvait

réaliser le rêve de cette femme opiniâtre, ambitieuse et cruelle.

Il s'agissait de persuader à Rodolphe que la fille qu'il avait eue de

Sarah n'était pas morte et de substituer une orpheline à cette enfant.

On sait que Jacques Ferrand, ayant formellement refusé d'entrer dans ce

complot, malgré les menaces de Sarah, s'était résolu à faire disparaître

Fleur-de-Marie, autant par crainte des révélations de la Chouette que

par crainte des insistances obstinées de la comtesse. Mais celle-ci ne

renonçait pas à son dessein, presque certaine de corrompre ou

d'intimider le notaire, lorsqu'elle se serait assurée d'une jeune fille

capable de remplir le rôle dont elle voulait la charger. Après un moment

de silence, Sarah dit à la Chouette:

--Vous êtes adroite, discrète et résolue?

--Adroite comme un singe, résolue comme un dogue, muette comme une

tanche, voilà la Chouette, telle que le diable l'a faite, pour vous

servir, si elle en était capable... et elle l'est..., répondit

allègrement la vieille. J'espère que nous vous avons fameusement empaumé

la jeune campagnarde, qui est maintenant clouée à Saint-Lazare pour deux

bons mois.

--Il ne s'agit plus d'elle, mais d'autre chose...

--À vos souhaits, ma petite dame! Pourvu qu'il y ait de l'argent au bout

de ce que vous allez me proposer, nous serons comme les deux doigts de

la main.

Sarah ne put réprimer un mouvement de dégoût.

--Vous devez connaître, reprit-elle, des gens du peuple... des gens

malheureux?

--Il y a plus de ceux-là que de millionnaires... on peut choisir, Dieu

merci; il y a une riche misère à Paris!

--Il faudrait me trouver une orpheline pauvre et surtout qui eût perdu

ses parents étant tout enfant. Il faudrait de plus qu'elle fût d'une

figure agréable, d'un caractère doux et qu'elle n'eût pas plus de

dix-sept ans.

La Chouette regarda Sarah avec étonnement.

--Une telle orpheline ne doit pas être difficile à rencontrer, reprit la

comtesse, il y a tant d'enfants trouvés...

--Ah çà! mais dites donc, ma petite dame, et la Goualeuse que vous

oubliez?... Voilà votre affaire!

--Qu'est-ce que c'est que la Goualeuse?

--Cette jeunesse que nous avons été enlever à Bouqueval!

--Il ne s'agit plus d'elle, vous dis-je!

--Mais écoutez-moi donc, et surtout récompensez-moi du bon conseil: vous

voulez une orpheline douce comme un agneau, belle comme le jour et qui

n'ait pas dix-sept ans, n'est-ce pas?

--Sans doute...

--Eh bien! prenez la Goualeuse lorsqu'elle sortira de Saint-Lazare;

c'est votre lot comme si on vous l'avait faite exprès, puisqu'elle avait

environ six ans quand ce gueux de Jacques Ferrand (il y a dix ans de

cela) me l'a fait donner avec mille francs pour s'en débarrasser... même

que c'est Tournemine, actuellement au bagne à Rochefort, qui me l'a

amenée... me disant que c'était sans doute un enfant dont on voulait se

débarrasser ou faire passer pour mort...

--Jacques Ferrand... dites-vous! s'écria Sarah d'une voix si altérée que

la Chouette recula stupéfaite. Le notaire Jacques Ferrand..., reprit

Sarah, vous a livré cette enfant... et...

Elle ne put achever.

L'émotion était trop violente; ses deux mains, tendues vers la Chouette,

tremblaient convulsivement; la surprise, la joie bouleversaient ses

traits.

--Mais je ne sais pas ce qui vous allume comme ça, ma petite dame,

reprit la vieille. C'est pourtant bien simple... Il y a dix ans...

Tournemine, une vieille connaissance, m'a dit: «Veux-tu te charger d'une

petite fille qu'on veut faire disparaître? Qu'elle crève ou qu'elle

vive, c'est égal; il y a mille francs à gagner; tu feras de l'enfant ce

que tu voudras...»

--Il y a dix ans!... s'écria Sarah.

--Dix ans...

--Une petite fille blonde?

--Une petite fille blonde...

--Avec des yeux bleus?

--Avec des yeux bleus, bleus comme des bluets.

--Et c'est elle... qu'à la ferme...

--Nous avons emballée pour Saint-Lazare... Faut dire que je ne

m'attendais guère à la retrouver à la campagne... cette Pégriotte.

--Oh! mon Dieu! Mon Dieu! s'écria Sarah en tombant à genoux, en levant

les mains et les yeux au ciel, vos vues sont impénétrables... Je me

prosterne devant votre providence. Oh! si un tel bonheur était

possible... mais non, je ne puis encore le croire... ce serait trop

beau... non!...

Puis, se relevant brusquement, elle dit à la Chouette, qui la regardait

tout interdite:

--Venez...

Et Sarah marcha devant la vieille à pas précipités.

Au bout de l'allée, elle monta quelques marches conduisant à la porte

vitrée d'un cabinet de travail somptueusement meublé.

Au moment où la Chouette allait y entrer, Sarah lui fit signe de

demeurer en dehors.

Puis la comtesse sonna violemment.

Un domestique parut.

--Je n'y suis pour personne... et que personne n'entre ici...

entendez-vous?... absolument personne...

Le domestique sortit.

Sarah, pour plus de sûreté, alla pousser un verrou. La Chouette avait

entendu la recommandation faite au domestique et vu Sarah fermer le

verrou. La comtesse, se retournant, lui dit:

--Entrez vite... et fermez la porte.

La Chouette entra.

Ouvrant à la hâte un secrétaire, Sarah y prit un coffret d'ébène qu'elle

apporta sur un bureau situé au milieu de la chambre et fit signe à la

Chouette de venir près d'elle.

Le coffret contenait plusieurs fonds d'écrins superposés les uns sur les

autres et renfermant de magnifiques pierreries.

Sarah était si pressée d'arriver au fond du coffret qu'elle jetait

précipitamment sur la table ces casiers splendidement garnis de

colliers, de bracelets, de diadèmes, où les rubis, les émeraudes, et les

diamants chatoyaient de mille feux.

La Chouette fut éblouie...

Elle était armée, elle était seule, enfermée avec la comtesse; la fuite

lui était facile, assurée...

Une idée infernale traversa l'esprit de ce monstre.

Mais pour exécuter ce nouveau forfait, il lui fallait sortir son stylet

de son cabas et s'approcher de Sarah sans exciter sa défiance.

Avec l'astuce du chat-tigre, qui rampe et s'avance traîtreusement vers

sa proie, la vieille profita de la préoccupation de la comtesse pour

faire insensiblement le tour du bureau qui la séparait de sa victime.

La Chouette avait déjà commencé cette évolution perfide, lorsqu'elle fut

obligée de s'arrêter brusquement.

Sarah retira un médaillon du double fond de la boîte, se pencha sur la

table, le tendit à la Chouette d'une main tremblante et lui dit:

--Regardez ce portrait.

--C'est la Pégriotte! s'écria la Chouette, frappée de l'extrême

ressemblance; c'est la petite qu'on m'a livrée; il me semble la voir

quand Tournemine me l'a amenée... C'est bien là ses grands cheveux

bouclés que j'ai coupés tout de suite et bien vendus, ma foi!...

--Vous la reconnaissez, c'était bien elle? Oh! je vous en conjure, ne me

trompez pas... ne me trompez pas!

--Je vous dis, ma petite dame, que c'est la Pégriotte, comme si on la

voyait, dit la Chouette en tâchant de se rapprocher davantage de Sarah

sans être remarquée; à l'heure qu'il est, elle ressemble encore à ce

portrait... Si vous la voyiez vous en seriez frappée.

Sarah n'avait pas eu un cri de douleur, d'effroi, en apprenant que sa

fille avait pendant dix ans vécu misérable, abandonnée...

Pas un remords en songeant qu'elle-même l'avait fait arracher fatalement

de la paisible retraite où Rodolphe l'avait placée.

Tout d'abord, cette mère dénaturée n'interrogea pas la Chouette avec une

anxiété terrible sur le passé de son enfant.

Non; chez Sarah l'ambition avait depuis longtemps étouffé la tendresse

maternelle.

Ce n'était pas la joie de retrouver sa fille qui la transportait,

c'était l'espoir certain de voir réaliser enfin le rêve orgueilleux de

toute sa vie...

Rodolphe s'était intéressé à cette malheureuse enfant, l'avait

recueillie sans la connaître; que serait-ce donc lorsqu'il saurait

qu'elle était... SA FILLE!!!

Il était libre... la comtesse, veuve...

Sarah voyait déjà briller à ses yeux la couronne souveraine.

La Chouette, avançant toujours à pas lents, avait enfin gagné l'un des

bouts de la table et placé son stylet perpendiculairement dans son

cabas, la poignée à fleur de l'ouverture... bien à sa portée...

Elle n'était plus qu'à quelques pas de la comtesse.

--Savez-vous écrire? lui dit tout à coup celle-ci.

Et repoussant de la main le coffre et les bijoux elle ouvrit un buvard

placé devant un encrier.

--Non, madame, je ne sais pas écrire, répondit la Chouette à tout

hasard...

--Je vais donc écrire sous votre dictée... Dites-moi toutes les

circonstances de l'abandon de cette petite fille.

Et Sarah, s'asseyant dans un fauteuil devant le bureau, prit une plume

et fit signe à la Chouette de venir auprès d'elle.

L'oeil de la vieille étincela.

Enfin... elle était debout, à côté du siège de Sarah.

Celle-ci, courbée sur la table, se préparait à écrire...

--Je vais lire tout haut, et à mesure, dit la comtesse, vous rectifierez

mes erreurs.

--Oui, madame, reprit la Chouette en épiant les moindres mouvements de

Sarah.

Puis elle glissa sa main droite dans son cabas, pour pouvoir saisir son

stylet sans être vue.

La comtesse commença d'écrire:

--«Je déclare que...»

Mais s'interrompant et se tournant vers la Chouette, qui touchait déjà

le manche de son poignard, Sarah ajouta:

--À quelle époque cette enfant vous a-t-elle été livrée?

--Au mois de février 1827.

--Et par qui? reprit Sarah, toujours tournée vers la Chouette.

--Par Pierre Tournemine, actuellement au bagne de Rochefort... C'est Mme

Séraphin, la femme de charge du notaire, qui lui avait donné la petite.

La comtesse se remit à écrire et lut à haute voix:

--«Je déclare qu'au mois de février 1827, le nommé...» La Chouette avait

tiré son stylet.

Déjà elle le levait pour frapper sa victime entre les deux épaules...

Sarah se retourna de nouveau.

La Chouette, pour n'être pas surprise, appuya prestement sa main droite

armée sur le dossier du fauteuil de Sarah et se pencha vers elle afin de

répondre à sa nouvelle question.

--J'ai oublié le nom de l'homme qui vous a confié l'enfant, dit la

comtesse.

--Pierre Tournemine, répondit la Chouette.

--«Pierre Tournemine», répéta Sarah en continuant d'écrire,

«actuellement au bagne de Rochefort m'a remis un enfant qui lui avait

été confié par la femme de charge du...»

La comtesse ne put achever...

La Chouette, après s'être doucement débarrassée de son cabas en le

laissant couler à ses pieds, s'était jetée sur la comtesse avec autant

de rapidité que de furie, de sa main gauche l'avait saisie à la nuque,

et, lui appuyant le visage sur la table, lui avait, de sa main droite,

planté le stylet entre les deux épaules...

Cet abominable meurtre fut exécuté si brusquement que la comtesse ne

poussa pas un cri, pas une plainte.

Toujours assise, elle resta le haut du corps et le front sur la table.

Sa plume s'échappa de sa main.

--Le même coup que Fourline... au petit vieillard de la rue du Roule,

dit le monstre. Encore une qui ne parlera plus... son compte est fait.

Et la Chouette, s'emparant à la hâte des pierreries, qu'elle jeta dans

son cabas, ne s'aperçut pas que sa victime respirait encore.

Le meurtre et le vol accomplis, l'horrible vieille ouvrit la porte

vitrée, disparut rapidement dans l'allée d'arbres verts, sortit par la

petite porte de la ruelle et gagna les terrains déserts.

Près de l'Observatoire, elle prit un fiacre qui la conduisit chez

Bras-Rouge, aux Champs-Élysées. La veuve Martial, Nicolas, Calebasse et

Barbillon avaient, on le sait, donné rendez-vous à la Chouette dans ce

repaire pour voler et tuer la courtière en diamants.

V

Les mystères de Paris, Tome IV · 第 16 / 68 题