Il avait fallu au rebouteux d'Orcival une présence d'esprit singulière
et un rare courage, pour se donner la mort dans ce cabinet obscur, sans
éveiller par aucun bruit suspect l'attention des hôtes de la
bibliothèque.
Un bout de ficelle, trouvé en tâtant dans l'ombre parmi les vieux livres
et les liasses de journaux, avait été l'instrument de son suicide. Il
l'avait lié solidement autour de son cou, et se servant d'un morceau de
crayon en guise de tourniquet il s'était étranglé.
Il n'offrait rien, d'ailleurs, de cet aspect hideux que la croyance
populaire attribue aux individus qui périssent par la strangulation. Il
avait la face pâle, les yeux à demi ouverts, la bouche béante et l'air
hébété de l'homme qui, sans grandes douleurs, perd peu à peu
connaissance, sous l'influence d'une congestion cérébrale.
--Peut-être est-il encore possible de le rappeler à la vie, dit le
docteur Gendron?
Et sortant bien vite sa trousse de sa poche, il s'agenouilla près du
cadavre.
Ce suicide paraissait contrarier vivement et même affecter M. Lecoq. Au
moment où tout allait comme sur des roulettes, voilà que son principal
témoin, celui qu'il avait arrêté au péril de ses jours, lui échappait.
Le père Plantat au contraire semblait presque satisfait, comme si cette
mort eût servi certains projets dont il n'avait pas parlé encore et
répondu à de secrètes espérances. Peu importait, d'ailleurs, s'il ne
s'agissait que de combattre les opinions de M. Domini et de lui fournir
les éléments d'une conviction nouvelle. Ce cadavre avait une bien autre
éloquence que le plus explicite des aveux.
Le docteur venait de se relever; il reconnaissait l'inutilité de ses
soins.
Vainement il s'était livré à toutes les manoeuvres qu'indique
l'expérience en matière de strangulation. Il avait, sans succès,
pratiqué l'ouverture de la jugulaire.
--C'est bien fini, dit-il; la pression a porté particulièrement entre
l'os hyoïde et le cartilage thyroïde: l'asphyxie a dû être complète en
très peu d'instants.
Le corps du rebouteux était alors étendu à terre, sur le tapis de la
bibliothèque.
--Il n'y a plus qu'à le faire reporter chez lui, dit le père Plantat;
nous l'y accompagnerons pour mettre les scellés sur tous ses meubles,
qui pourraient bien contenir des papiers importants.
Et se retournant vers son domestique:
--Cours, lui dit-il, jusqu'à la mairie, demander un brancard et deux
hommes de bonne volonté.
La présence du docteur Gendron n'était plus nécessaire; il promit au
père Plantat qu'il le rejoindrait, et sortit pour aller s'informer de
l'état de M. Courtois.
Cependant, Louis n'avait pas tardé à reparaître, suivi non pas d'un
homme de bonne volonté, mais de dix. On plaça sur le brancard le corps
de Robelot et le funèbre cortège se mit en route.
C'est tout en bas de la côte, à droite du pont de fil de fer que
demeurait le rebouteux d'Orcival. Il occupait seule une petite maison
composée de trois pièces, dont une lui servait de boutique, et était
encombrée de paquets de plantes, d'herbes sèches, de graines et de cent
autres articles de son commerce d'herboristerie. Il couchait dans la
pièce du fond, mieux meublée que ne le sont d'ordinaire les chambres à
coucher de campagne.
Les porteurs déposèrent sur le lit leur triste fardeau.
Ils auraient été fort embarrassés, sans doute, si parmi eux ne s'était
trouvé le tambour de ville, qui est en même temps fossoyeur d'Orcival.
Cet homme, expert en tout ce qui concerne les funérailles, donna toutes
les indications pour la dernière toilette. Lui-même, d'une main habile
et prompte, disposait les matelas selon le rite, pliant les draps et les
bordant ainsi qu'on a coutume de le faire. Pendant ce temps, le père
Plantat visitait tous les meubles dont on avait pris les clés dans les
poches du suicidé.
Les valeurs trouvées en possession de cet homme qui, deux ans plus tôt,
vivait au jour le jour et ne possédait pas un sou vaillant, devaient
être contre lui un témoignage accablant et ajouter une preuve aux
preuves, moralement indiscutables, mais non évidentes pourtant de sa
complicité. Mais le vieux juge de paix avait beau chercher, il ne
rencontrait rien qu'il ne connût déjà.
C'étaient les titres de propriété du pré Morin, des champs de Frapesle
et des pièces de terre Peyron. À ces titres étaient jointes deux
obligations, une de cent cinquante francs et l'autre de huit cent vingt
francs, souscrites au profit du sieur Robelot par deux habitants de la
commune.
Le père Plantat dissimulait mal son désappointement.
--Pas de valeurs, fit-il à l'oreille de M. Lecoq, comprenez-vous cela?
--Très bien, répondit l'agent de la Sûreté. C'était un rusé gaillard, ce
Robelot, assez prudent pour cacher sa fortune subite, assez patient pour
paraître mettre des années à s'enrichir. Vous n'apercevrez, monsieur,
dans son secrétaire que les valeurs qu'il croyait pouvoir avouer sans
danger. Pour combien y en a-t-il là?
Le juge de paix additionna rapidement les différentes sommes et
répondit:
--Pour quatorze mille cinq cents francs.
--Mme Sauvresy lui a donné davantage, déclara péremptoirement l'homme
de la préfecture. N'ayant que quatorze mille francs, il n'aurait pas été
assez fou pour les placer en terres. Il faut qu'il ait un magot caché
quelque part.
--Sans doute, je suis de cet avis, mais où?
--Ah! je cherche.
Il cherchait en effet, sans en avoir l'air, il rôdait tout autour de la
chambre, dérangeant les meubles, faisant à certains endroits sonner le
carreau du talon de ses bottes, auscultant le mur par places. Enfin, il
revint à la cheminée, devant laquelle plusieurs fois déjà il s'était
arrêté.
--Nous sommes au mois de juillet, disait-il, et cependant voici bien des
cendres dans ce foyer.
--On ne les retire pas toujours à la fin de l'hiver, objecta le juge de
paix.
--C'est vrai, monsieur, mais celles-ci ne vous semblent-elles pas bien
propres et bien nettes? Je ne leur vois pas cette légère couche de
poussière et de suie qui devrait les recouvrir alors que depuis
plusieurs mois on n'a pas allumé de feu.
Il se retourna vers la seconde pièce où il avait fait retirer les
porteurs, une fois leur besogne terminée, et dit:
--Tâchez donc de me procurer une pioche.
Tous les hommes se précipitèrent; il revint près du juge de paix.
--Certainement, murmurait-il, comme en aparté, ces cendres ont été
remuées récemment, et si elles ont été remuées...
Il s'était baissé déjà, et, écartant les cendres, il avait mis à nu la
pierre du foyer. Prenant alors un mince morceau de bois, il le promena
facilement dans les jointures de la pierre.
--Voyez, monsieur le juge de paix, disait-il, pas un atome de ciment, et
la pierre est mobile: le magot doit être là.
On lui apporta une pioche, il ne donna qu'un coup. La pierre du foyer
bascula, laissant béant un trou assez profond.
--Ah! s'écria-t-il d'un air de triomphe, je savais bien.
Ce trou était plein de rouleaux de pièces de vingt francs. On compta, il
s'y trouvait dix neuf mille cinq cents francs.
La physionomie du vieux juge de paix portait en ce moment l'empreinte
d'une douleur profonde.
«Hélas! pensait-il, voici pourtant le prix de la vie de mon pauvre
Sauvresy.»
En même temps que l'or, l'agent de la Sûreté avait retiré de la cachette
un petit papier couvert de chiffres. C'était comme le grand-livre du
rebouteux. D'un côté, à gauche, il avait porté la somme de quarante
mille francs. De l'autre côté, à droite, il avait inscrit diverses
sommes, dont le total s'élevait à vingt et un mille cinq cents francs.
Ces différentes sommes se rapportaient au prix de ses acquisitions.
C'était par trop clair. Mme Sauvresy avait payé quarante mille francs
à Robelot son flacon de cristal bleu.
Le père Plantat et l'agent de la Sûreté n'avaient plus rien à apprendre
chez le rebouteux.
Ils serrèrent dans le secrétaire l'or de la cachette et apposèrent
partout les scellés qui devaient rester à la garde de deux des hommes
présents.
Mais M. Lecoq n'était pas encore complètement satisfait.
Qu'était-ce donc que ce manuscrit lu par le vieux juge de paix? Un
instant il avait pensé que c'était simplement une copie de la
dénonciation à lui confiée par Sauvresy. Mais non, ce ne pouvait être
cela; Sauvresy n'avait pas pu décrire les dernières scènes si terribles
de son agonie.
Ce point, resté obscur, tracassait prodigieusement l'homme de la
préfecture de police et empoisonnait la joie qu'il éprouvait d'avoir
mené à bonne fin cette enquête si difficile. Une fois encore il voulut
essayer d'arracher la vérité au père Plantat. Le prenant sans trop de
façon par le collet de sa redingote, il l'attira dans l'embrasure de la
fenêtre, et de son air le plus innocent:
--Pardon, monsieur, lui dit-il à voix basse, est-ce que nous n'allons
pas retourner chez vous?
--À quoi bon, puisque le docteur Gendron, en sortant de chez le maire,
doit nous rejoindre ici?
--C'est que, monsieur, nous aurions, je crois besoin du dossier que vous
nous avez lu cette nuit afin de le communiquer à monsieur le juge
d'instruction.
L'agent de la Sûreté s'attendait à voir son interlocuteur bondir à cette
proposition, ses prévisions furent trompées.
Le père Plantat eut un triste sourire, et le regardant fixement dans les
yeux:
--Vous êtes bien fin, cher M. Lecoq, dit-il, mais je le suis assez pour
garder le dernier mot dont vous avez deviné une bonne partie.