M. Lecoq s'arrêta pour reprendre haleine.

Il ne racontait pas seulement le drame, il le mimait, il le jouait,

ajoutant l'ascendant du geste à l'empire de la parole, et chacune de ses

phrases reconstituant une scène, expliquait un fait et dissipait un

doute. Comme tous les artistes de génie, qui s'incarnent vraiment dans

le personnage qu'ils représentent, l'agent de la Sûreté ressentait

réellement quelque chose des sensations qu'il traduisait, et son masque

mobile avait alors une effrayante expression.

--Voici donc, reprit-il, la première partie du drame.

«À ce transport furieux succède chez le comte un irrésistible

anéantissement.

«Les circonstances diverses que je vous décris, se remarquent d'ailleurs

dans presque tous les grands crimes. Toujours, l'assassin, après le

meurtre, est saisi d'une haine épouvantable et inexpliquée contre sa

victime, et souvent il s'acharne après le cadavre. Puis, vient une

période d'affaissement, si grand, de torpeur si invincible, qu'on a vu

des misérables s'endormir littéralement dans le sang, qu'on les

surprenait endormis, qu'on avait toutes les peines du monde à les

réveiller.

«Lorsqu'il a eu affreusement mutilé le corps de sa femme, M. de Trémorel

a dû se laisser tomber dans un des fauteuils de la chambre. Et, en

effet, les lambeaux de l'étoffe d'un des sièges ont gardé certains plis

qui indiquent bien qu'on s'est assis dessus.

«Quelles sont alors les réflexions du comte? Il songe aux longues heures

envolées, aux heures si courtes qui lui restent. Il n'a rien trouvé. Il

songe que c'est à peine si, avant le jour, il aura le temps d'exécuter

les mesures dont l'ensemble doit dérouter l'instruction et assurer son

impunité en faisant croire à sa mort. Et il faut fuir, bien vite, fuir

sans ce papier maudit.

«Il rassemble ses forces, il se lève, et, savez-vous ce qu'il fait?

«Il saisit une paire de ciseaux et coupe sa longue barbe si soignée.

--Ah! interrompit le père Plantat, voilà donc pourquoi vous regardiez

tant le portrait.

M. Lecoq mettait trop d'attention à suivre le fil de ses déductions pour

relever l'interruption.

--Il est, poursuivait-il, de ces détails vulgaires que leur trivialité

précisément rend terribles, lorsqu'ils sont entourés de certaines

circonstances.

«Vous représentez-vous le comte de Trémorel, pâle, couvert du sang de sa

femme, debout devant sa glace et se rasant, faisant mousser le savon sur

sa figure, dans cette chambre bouleversée, lorsqu'à trois pas de lui à

terre, gît le cadavre chaud encore, palpitant.

«Se regarder, se voir dans une glace après un meurtre, est, entendez-moi

bien, un acte d'épouvantable énergie dont peu de criminels sont

capables.

«Du reste, les mains du comte tremblaient si fort, qu'à peine il pouvait

tenir le rasoir, et sa figure doit être sillonnée de balafres.

--Quoi! s'écria le docteur Gendron, vous supposez que le comte a perdu

son temps à se raser.

--J'en suis positivement sûr, répondit M. Lecoq; po-si-ti-ve-ment,

ajouta-t-il en appuyant sur toutes les syllabes.

«Une serviette sur laquelle j'ai reconnu une de ces marques--une

seule--que laisse le rasoir quand on l'essuie, m'a mis sur la trace de

ce détail.

«J'ai cherché, et j'ai trouvé une boîte de rasoirs; l'un d'eux avait

servi depuis bien peu de temps, car il était encore humide.

«J'ai serré soigneusement la serviette et la boîte.

«Et si ces preuves ne suffisent pas pour appuyer mon affirmation, je

ferai venir de Paris deux de mes hommes, et ils sauront bien découvrir

quelque part, dans le château ou dans le jardin, et la barbe de M. de

Trémorel et le linge sur lequel il a essuyé son rasoir. J'ai examiné

soigneusement le savon resté sur la toilette, et tout me fait supposer

que le comte ne s'est pas servi de blaireau.

«Quant à l'idée qui vous surprend, monsieur le docteur, elle me paraît à

moi naturelle; je dirai plus, elle est la conséquence nécessaire du plan

adopté.

«M. de Trémorel a toujours porté toute sa barbe, il la coupe, et sa

physionomie est à ce point changée que si, dans sa fuite, il rencontre

quelqu'un, on ne le reconnaîtra pas.

Le docteur Gendron dut être convaincu, car il eut un geste

d'assentiment, et murmura:

--C'est clair, c'est évident!

--Une fois défiguré, continua l'agent de la Sûreté, le comte s'est mis,

en toute hâte, à réunir les éléments de son plan, à disposer les

apparences destinées à vous égarer, à faire croire qu'en même temps que

sa femme, il avait été assassiné par une bande de brigands. Il est allé

chercher un vêtement de Guespin, il l'a déchiré à la poche et en a placé

un fragment dans la main de la comtesse.

«Prenant alors le cadavre dans ses bras, en travers, il l'a descendu.

Les blessures saignaient affreusement, de là les nombreuses taches

constatées à toutes les marches.

«Arrivé au bas de l'escalier, il est obligé de poser le cadavre à terre

pour aller ouvrir la porte du jardin. Cette manoeuvre explique

parfaitement la tache de sang très large du vestibule.

«La porte ouverte, le comte revient prendre le cadavre et le tient entre

ses bras jusque sur le bord de la pelouse. Là, il cesse de le porter, il

le traîne en le soutenant par les épaules, marchant à reculons,

s'imaginant ainsi préparer des empreintes qui feront supposer que son

propre cadavre à lui a été traîné et jeté à la Seine.

«Seulement, le misérable a oublié deux choses qui nous le livrent. Il

n'a pas réfléchi que les jupons de la comtesse, en traînant sur l'herbe,

la foulant et la brisant sur un large espace, dévoileraient la ruse. Il

n'a pas songé que son pied élégant et cambré, chaussé de bottes fines à

talons très hauts, se moulerait dans la terre humide de la pelouse,

laissant contre lui une preuve plus éclatante que le jour.

Le père Plantat se leva brusquement.

--Ah! interrompit-il, vous ne m'aviez rien dit de cette circonstance.

Le crime d'Orcival · 第 38 / 79 题