--Je vous demande pardon, monsieur, dit-il, je m'oubliais. C'est une
habitude déplorable que j'ai comme cela de réfléchir et de chercher tout
haut. Voilà pourquoi je m'obstine presque toujours à opérer seul. Mes
incertitudes, mes hésitations, la vacillation de mes soupçons me
feraient perdre, si on les entendait, mon prestige de policier-devin,
d'agent pour lequel il n'est pas de mystère.
Le vieux juge de paix avait un sourire d'indulgence.
--D'ordinaire, poursuivit l'homme de la préfecture, je n'ouvre la bouche
que lorsque mon siège est fait, et alors d'un ton péremptoire je rends
mes oracles, je dis: c'est ceci ou c'est cela. Mais aujourd'hui j'agis,
sans trop me contraindre, devant un homme qui sait qu'on ne résout pas
du premier coup un problème aussi compliqué que me semble être celui-ci.
Je laisse voir sans vergogne mes tâtonnements. On ne parvient pas à la
vérité d'un bond, on y arrive par une suite de calculs assez compliqués
grâce à une série d'inductions et de déductions qui s'enchaînent. Eh
bien, en ce moment, ma logique est en défaut.
--Comment cela? demanda le père Plantat.
--Oh! c'est fort simple, monsieur le juge de paix. Je croyais avoir
pénétré les assassins, les savoir par coeur, ce qui est capital au
début, et je ne reconnais plus les adversaires imaginés. Sont-ils
idiots, sont-ils extrêmement fins? J'en suis à me le demander. La ruse
du lit et de la pendule m'avait, à ce que je supposais, exactement donné
la mesure et la portée de leur intelligence et de leurs inventions.
Déduisant du connu à l'inconnu, j'arrivais par une suite de conséquences
très simples à tirer, à prévoir tout ce qu'ils avaient pu imaginer pour
détourner notre attention et nous dérouter. Mon point de départ admis,
je n'avais, pour tomber juste, qu'à prendre le contre-pied des
apparences. Je me disais:
«On a retrouvé une hache au deuxième étage, donc les assassins l'y ont
portée et oubliée à dessein.
«Ils ont laissé cinq verres sur la table de la salle à manger, donc ils
étaient plus ou moins de cinq, mais ils n'étaient pas cinq.
«Il y avait sur la table comme les restes d'un souper, donc ils n'ont ni
bu ni mangé.
«Le cadavre de la comtesse était au bord de l'eau, donc il a été déposé
là et non ailleurs avec préméditation.
«On a retrouvé un morceau d'étoffe dans les mains de la victime, donc il
y a été placé par les meurtriers eux-mêmes.
«Le corps de Mme de Trémorel est criblé de coups de poignard et
affreusement meurtri, donc elle a été tuée d'un seul coup...
--Bravo! oui, bravo! s'écria le père Plantat visiblement charmé.
--Eh! non, pas bravo! fit M. Lecoq, car ici mon fil se casse, je
rencontre une lacune. Si mes déductions étaient justes, cette hache
aurait été remise bien paisiblement sur le parquet.
--Si! encore une fois, bravo! reprit le père Plantat, car cette
circonstance est une particularité qui n'infirme en rien notre système
général. Il est clair, il est certain que les assassins ont eu
l'intention d'agir comme vous dites. Un événement qu'ils ne prévoyaient
pas les a dérangés.
--Peut-être, approuva l'agent de la Sûreté à demi-voix, peut-être votre
observation est-elle juste. Mais c'est que je vois encore autre chose...
--Quoi?...
--Rien... pour le moment, du moins. Il est nécessaire, avant tout, que
je voie la salle à manger et le jardin.
M. Lecoq et le vieux juge de paix descendirent bien vite, et le père
Plantat montra à l'agent les verres et les bouteilles qu'il avait fait
mettre de côté.
L'homme de la préfecture prit les verres l'un après l'autre, les portant
à la hauteur de son oeil, les exposant au jour, étudiant les places
humides qui ternissaient le cristal.
L'examen terminé.
--On n'a bu dans aucun de ces verres, déclara-t-il résolument.
--Quoi! pas dans un seul?
L'agent de la Sûreté arrêta sur le vieux juge un de ces regards qui font
tressaillir la pensée aux plus profonds replis de l'âme et répondit en
mettant un intervalle calculé entre chacun de ces mots:
--Pas dans un seul.
Le père Plantat ne répondit que par un mouvement de lèvres qui disait
clairement: «Vous vous avancez peut-être beaucoup.»
M. Lecoq sourit, et, allant ouvrir la porte de la salle à manger, il
appela:
--François.
Le valet de chambre de feu M. le comte de Trémorel accourut. La figure
de ce brave garçon était décomposée. Fait inouï, bizarre, ce domestique
regrettait son maître, il le pleurait.
--Écoute-moi bien, mon garçon, lui dit l'agent de la Sûreté, le tutoyant
avec cette familiarité qui caractérise les employés de la rue de
Jérusalem, écoute-moi bien, et tâche en me répondant d'être exact, net
et bref.
--J'écoute, monsieur.
--Avait-on l'habitude au château de monter du vin à l'avance?
--Non, monsieur, moi-même, avant chaque repas, je descendais à la cave.
--Il n'y avait donc jamais une certaine quantité de bouteilles pleines
dans la salle à manger?
--Jamais, monsieur.
--Mais il devait quelquefois en rester en vidange.
--Non, monsieur; feu monsieur le comte m'avait autorisé à emporter pour
l'office le vin de la desserte.
--Et où mettait-on les bouteilles vides?
--Je les plaçais, monsieur, dans le bas de cette armoire d'encoignure,
et quand il y en avait un certain nombre, je les descendais à la cave.
--Quand en as-tu descendu, la dernière fois?
--Oh!...--François parut chercher--il y a bien cinq ou six jours.
--Bien. Maintenant, quelles liqueurs aimait ton maître?
--Feu monsieur le comte, monsieur--et le brave garçon eut une larme--ne
buvait presque jamais de liqueur. Quand par hasard il avait envie d'un
petit verre d'eau-de-vie, il le prenait dans la cave à liqueurs que
voici, là sur le poêle.
--Il n'y avait donc pas dans les armoires de bouteilles de rhum ou de
cognac entamées?
--Pour ça, non, monsieur.
--Merci, mon garçon, tu peux te retirer.
François allait sortir, M. Lecoq le rappela.
--Eh! lui dit-il d'un ton léger, pendant que nous y sommes, regarde donc
dans le bas de l'encoignure, si tu retrouves ton compte de bouteilles
vides.
Le domestique obéit, et l'armoire ouverte, s'écria:
--Tiens! il n'y en a plus une seule.
--Parfait reprit M. Lecoq. Cette fois-ci, mon brave, montre-nous tes
talons pour tout de bon.
Aussitôt que le valet de chambre eut fermé la porte:
--Eh bien! demanda l'agent de la Sûreté, que pense monsieur le juge de
paix?
--Vous aviez raison, M. Lecoq.
L'agent de la Sûreté, alors, flaira successivement tous les verres et
toutes les bouteilles.
--Allons, bon! s'écria-t-il en haussant les épaules, encore une preuve
nouvelle à l'appui de mes suppositions.
--Quoi encore? demanda le vieux juge de paix.
--Ce n'est même pas du vin, monsieur, qu'il y a au fond de ces verres.
Parmi toutes les bouteilles vides, déposées dans le bas de cette
armoire, il s'en trouve une, la voici, ayant contenu du vinaigre, et
c'est de cette bouteille que les assassins ont versé quelques gouttes.
Et, saisissant un verre, il le mit sous le nez du père Plantat, en
ajoutant:
--Que monsieur le juge de paix prenne la peine de sentir.
Il n'y avait pas à discuter, le vinaigre était bon, son odeur était des
plus fortes, les malfaiteurs dans leur précipitation avaient laissé
derrière eux cette preuve irrécusable de leur intention d'égarer
l'enquête.
Seulement, capables des plus artificieuses combinaisons, ils ignoraient
l'art de les mener à bien. Leurs malices étaient, ainsi que l'eût dit le
digne M. Courtois, cousues de fil blanc.
On pouvait cependant mettre toutes leurs fautes sur le compte d'une
précipitation forcée ou d'un trouble qu'ils ne prévoyaient pas.
Les planchers brûlent les pieds, disait un policier célèbre, dans une
maison où on vient de commettre un crime.
M. Lecoq, lui, paraissait indigné, exaspéré comme peut l'être un
véritable artiste devant l'oeuvre grossière, prétentieuse et ridicule
de quelque écolier poseur.
--Voilà, grommelait-il, qui passe la permission. Canaille! canaille! ne
l'est pas qui veut; canaille habile, surtout. Encore faut-il les
qualités de l'emploi, mille diables! et tout le monde, Dieu merci! ne
les a pas.
--M. Lecoq! M. Lecoq! murmurait le vieux juge de paix.
--Eh! monsieur, je ne dis rien que de juste. Quand on est candide à ce
point, on devrait bien rester honnête, purement et simplement, c'est si
facile!
Alors, perdant toute mesure, tant sa colère paraissait grande, il avala,
d'un seul coup, cinq ou six carrés de pâtes assorties.
--Voyons, voyons, poursuivait le père Plantat, de ce ton paternellement
grondeur qu'on prend pour apaiser un enfant qui crie, ne nous fâchons
pas. Ces gens-ci ont manqué d'adresse, c'est incontestable, mais
songeons qu'ils ne pouvaient, dans leurs calculs, faire entrer en ligne
de compte l'habileté d'un homme tel que vous.
M. Lecoq qui a la vanité de tous les acteurs, fut sensible au compliment
et dissimula assez mal une grimace de satisfaction.
--Soyons donc indulgent, continuait le père Plantat. D'ailleurs--il fit
une pause pour donner plus de valeur à ce qu'il allait dire--,
d'ailleurs vous n'avez pas encore tout vu.
On ne sait jamais quand M. Lecoq joue la comédie. Comment le saurait-on,
il ne le sait pas toujours lui-même. Ce grand artiste, passionné pour
son art, s'est exercé à feindre tous les mouvements de l'âme, de même
qu'il s'est habitué à porter tous les costumes; et telle a été la
conscience de ses études, qu'arrivé à une perfection désolante pour la
vérité, peut-être, à cette heure, n'a-t-il pas plus de sentiment que de
physionomie qui lui soient propres. Il tempêtait bien fort contre les
malfaiteurs, il gesticulait, mais il ne cessait d'observer sournoisement
le père Plantat, et ces derniers mots lui firent dresser l'oreille.
--Voyons donc le reste, dit-il.
Et tout en suivant au jardin le vieux juge de paix, il adressait au
portrait de la bonbonnière la confidence de son déplaisir et de son
désappointement.
«Peste soit, lui disait-il, peste soit du vieux cachottier. Nous ne
tirerons rien par surprise de cet entêté. Il nous donnera le mot de son
rébus quand nous l'aurons deviné, pas avant. Il est aussi fort que nous,
ma mignonne, il ne lui manque absolument qu'un peu de pratique.
Cependant, vois-tu, pour qu'il ait trouvé ce qui nous échappe, il faut
qu'il ait eu des indices antérieurs que nous ne connaissons pas.»
Au jardin, rien n'avait été dérangé.
--Tenez, M. Lecoq, disait le vieux juge de paix, en suivant une des
allées en demi-cercle conduisant à la Seine, tenez, c'est ici, à cet
endroit du gazon qu'on a trouvé une des pantoufles de ce pauvre comte;
là-bas, un peu à droite de cette corbeille de géraniums, était son
foulard.
Ils arrivèrent au bord de la rivière et relevèrent avec beaucoup de
circonspection les planches qu'avait fait placer le maire pour laisser
les empreintes intactes.
--Nous supposons, dit le père Plantat, que la comtesse ayant réussi à
s'échapper, a pu fuir jusqu'ici, et que c'est ici qu'elle a été rejointe
et frappée d'un dernier coup.
Était-ce là l'avis du vieux juge, ne faisait-il que traduire
l'impression du matin? C'est ce que M. Lecoq ne put deviner.
--D'après nos calculs, monsieur, reprit-il, la comtesse n'a pas dû fuir.
Elle a dû être apportée ici morte, ou la logique n'est pas la logique.
Au surplus, examinons.
Il s'agenouilla alors, comme là-haut, dans la chambre du second étage,
et plus scrupuleusement encore, il étudia successivement le sable de
l'allée, l'eau stagnante et les touffes de plantes aquatiques.
Puis, remontant un peu, il prit une pierre qu'il lança, s'approchant
aussitôt pour voir l'effet produit par la vase.
Il regagna ensuite le perron de l'habitation et revint sous les saules
en traversant le gazon où étaient encore, très nettes et très visibles,
les traces d'un fardeau traîné relevées le matin.
Sans le moindre égard pour son pantalon, il traversa la pelouse à quatre
pattes interrogeant les moindres brins d'herbe, écartant les touffes
épaisses pour mieux voir le sol, observant minutieusement la direction
des petites tiges brisées.
Cette inspection terminée:
--Nos déductions s'affirment, dit-il, on a apporté la comtesse ici.
--En êtes-vous bien certain? demanda le père Plantat.
Il n'y avait pas à s'y tromper cette fois. Évidemment, sur ce point le
vieux juge était indécis, et il demandait une autre opinion que la
sienne, fixant ses hésitations.
--Il n'y a pas d'erreur possible, répondit l'agent de la Sûreté.
Et, souriant finement, il ajouta:
--Seulement, comme deux avis valent mieux qu'un, je vous demanderai,
monsieur le juge, de m'écouter, vous me direz ce que vous pensez après.
Dans ses perquisitions, M. Lecoq avait trouvé à terre une petite
baguette flexible, et tout en parlant, il s'en servait pour indiquer les
objets à la façon des saltimbanques qui montrent sur les tableaux de
leurs baraques la représentation des merveilles qu'on voit à
l'intérieur.
--Non, disait-il, non, monsieur le juge de paix, madame de Trémorel n'a
pas fui. Frappée ici, elle serait tombée avec une certaine violence; son
poids, par conséquent, eût fait jaillir de l'eau assez loin, et non
seulement de l'eau, mais encore de la vase, et nous retrouverions
certainement quelques éclaboussures.
--Mais, ne pensez-vous pas que depuis ce matin, le soleil...
--Le soleil, monsieur, aurait absorbé l'eau, mais la tache de boue sèche
serait restée, or, j'ai beau regarder, un à un pour ainsi dire, tous les
cailloux de l'allée, je n'ai rien trouvé. On pourrait m'objecter que
c'est de droite et de gauche que l'eau et la vase ont jailli. Moi, je
réponds: examinez ces touffes de glaïeuls, ces feuilles de nénuphar, ces
tiges de jonc; sur toutes ces plantes vous trouvez une couche de
poussière, très légère, je le sais, mais enfin de la poussière.
Apercevez-vous la trace d'une seule goutte d'eau? Non. C'est qu'il n'y a
point eu jaillissement, par conséquent pas de chute violente, c'est donc
que la comtesse n'a pas été tuée ici, c'est donc qu'on a apporté son
cadavre et qu'on l'a déposé doucement où vous l'avez retrouvé.
Le père Plantat ne paraissait pas encore absolument convaincu.
--Mais ces traces de lutte, sur le sable, là, dit-il.