M. Lecoq réfléchissait.

--Il se peut, reprit-il, que monsieur le juge de paix ait raison. J'ai

pour moi la probabilité, mais la probabilité ne suffit pas au début

d'une affaire, il faut la certitude. Il nous reste, par bonheur un moyen

de vérification, nous avons le lit, je parie qu'il est défait.

Et s'adressant au maire:

--J'aurais besoin, monsieur, d'un domestique, pour me donner un coup de

main.

--Inutile, dit le père Plantat, je vais vous aider, moi, ce sera plus

vite fait.

Aussitôt, à eux deux, ils enlevèrent le ciel de lit et le déposèrent à

terre, enlevant du même coup les rideaux.

--Hein? fit M. Lecoq, avais-je raison?

--C'est vrai, dit M. Domini un peu surpris, le lit est défait.

--Défait, oui, répondit l'agent de la Sûreté, mais on ne s'y est pas

couché.

--Cependant, voulut objecter M. Courtois.

--Je suis sûr de ce que j'avance, interrompit l'homme de la police. On a

ouvert ce lit, c'est vrai, on s'est peut-être roulé dessus, on a

chiffonné les oreillers, froissé les couvertures, fripé les draps, mais

on n'a pu lui donner pour un oeil exercé l'apparence d'un lit dans

lequel deux personnes ont dormi. Défaire un lit est aussi difficile,

plus difficile peut-être que de le refaire. Pour le refaire, il n'est

pas indispensable de retirer draps et couvertures et de retourner les

matelas. Pour le défaire, il faut absolument se coucher dedans et y

avoir chaud. Un lit est un de ces témoins terribles qui ne trompent

jamais et contre lesquels on ne peut s'inscrire en faux. On ne s'est pas

couché dans celui-ci...

--Je sais bien, remarqua le père Plantat, que la comtesse était

habillée, mais le comte pouvait s'être couché le premier.

Le juge d'instruction, le médecin et le maire s'étaient approchés.

--Non, monsieur, répondit M. Lecoq, et je puis vous le prouver. La

démonstration est facile d'ailleurs, et après l'avoir entendue, un

enfant de dix ans ne se laisserait pas prendre à un désordre factice tel

que celui-ci.

Il ramena doucement les couvertures et le drap du dessus au milieu du

lit, tout en poursuivant:

--Ces oreillers sont très froissés tous deux, n'est-ce pas? Mais voyez

en dessous le traversin, il est intact, vous n'y retrouvez aucun de ces

plis que laissent le poids de la tête et le mouvement des bras. Ce n'est

pas tout: regardez le lit à partir du milieu jusqu'à l'extrémité. Comme

les couvertures ont été bordées avec soin, les deux draps se touchent

bien partout. Glissez la main comme moi--et il glissait un de ses

bras--et vous sentirez une résistance qui n'existerait pas si des jambes

s'étaient allongées à cet endroit. Or, M. de Trémorel était de taille à

occuper le lit dans toute sa longueur.

Si claire était la démonstration de M. Lecoq, si palpables étaient ses

preuves qu'il n'y avait pas à douter.

--Ce n'est rien encore, continuait-il, passons au second matelas. On

songe rarement au second matelas, quand pour des raisons quelconques on

défait un lit ou qu'on cherche à en réparer le désordre. Examinez

celui-ci.

Il souleva le premier matelas et on vit en effet que la toile de l'autre

était parfaitement tendue, on n'y découvrait aucun affaissement.

--Ah! le second matelas, murmura M. Lecoq.

Et son nez pétilla, pour ainsi dire, au souvenir sans doute de quelque

bonne histoire.

--Il me paraît prouvé, murmura le juge d'instruction, que M. de Trémorel

n'était pas couché.

--De plus, ajouta le docteur Gendron, si on l'eût assassiné dans son

lit, ses vêtements seraient restés sur quelque meuble.

--Sans compter, fit négligemment M. Lecoq, qu'on retrouverait sur les

draps une goutte au moins de sang. Décidément, ces malfaiteurs-là ne

sont pas forts.

Depuis un moment, les yeux du père Plantat cherchaient ceux du juge

d'instruction. Lorsque leurs regards, à la fin, se rencontrèrent:

--Ce qui me paraît surprenant, à moi, dit le vieux juge de paix,

donnant, par l'accentuation, une valeur particulière à chaque mot, c'est

qu'on soit parvenu à tuer chez lui, autrement que pendant son sommeil,

un homme jeune et vigoureux comme l'était le comte Hector.

--Et dans une maison pleine d'armes, appuya le docteur Gendron; car le

cabinet du comte est entièrement tapissé de fusils, de couteaux de

chasse! C'est un véritable arsenal.

--Hélas! soupira le bon M. Courtois, nous connaissons de pires

catastrophes. L'audace des malfaiteurs croît en raison des convoitises

de bien-être, de dépenses, de luxe, des classes inférieures dans les

grands centres. Il n'est pas de semaine où les journaux...

Il dut s'arrêter non sans un vif mécontentement; on ne l'écoutait pas.

On écoutait le père Plantat qu'il n'avait jamais vu si bavard, et qui

poursuivait:

--Le bouleversement de la maison vous paraît insensé, eh bien, je suis

surpris qu'il ne soit pas plus affreux encore. Je suis, autant dire, un

vieillard, je n'ai plus l'énergie physique d'un homme de trente-cinq

ans, et pourtant, il me semble que si des assassins pénétraient chez

moi, lorsque je suis encore debout, ils n'auraient pas raison de moi. Je

ne sais ce que je ferais, je serais tué probablement, mais certainement

je réussirais à donner l'éveil. Je me défendrais, je crierais,

j'ouvrirais les fenêtres, je mettrais le feu à la maison.

Qu'eussiez-vous dit, justiciables d'Orcival, s'il vous eût été donné de

voir l'animation, l'emportement de votre impassible juge de paix!

--Ajoutons, insista le docteur, qu'éveillé il est difficile d'être

surpris. Toujours quelque bruit insolite prévient. C'est une porte qui

crie en tournant sur ses gonds, c'est une des marches de l'escalier qui

craque. Si habile que soit un meurtrier, il ne foudroie pas sa victime.

--Il se peut, insinua M. Courtois, qu'on se soit servi d'arme à feu.

Cela s'est vu. Vous êtes bien tranquillement assis dans votre chambre;

on est en été, vos fenêtres sont ouvertes, vous causez avec votre femme

tout en prenant une tasse de thé; au dehors, les malfaiteurs se font la

courte échelle; l'un deux arrive à la hauteur de l'appui de la fenêtre,

il vous ajuste à son aise, il presse la détente, le coup part...

--Et, continua le docteur, tout le voisinage réveillé accourt.

--Permettez, permettez, riposta M. Courtois, à la ville, dans une cité

populeuse, oui. Là, au milieu d'un vaste parc, non. Songez, docteur, à

l'isolement de cette habitation. La plus voisine des maisons habitées

est celle de Mme la comtesse de Lanascol, et encore est-elle distante

de plus de cinq cents mètres, et par-dessus le marché, environnée de

grands arbres qui interceptent le son et s'opposent à sa propagation.

--Tentons l'expérience. Je vais si vous le voulez, tirer un coup de

pistolet, ici, dans cette chambre et je parie que vous n'entendrez pas

la détonation dans le chemin.

--Le jour, peut-être, mais la nuit!...

Si M. Courtois causait si longtemps, c'est que ses auditeurs observaient

attentivement le juge d'instruction.

--Enfin, conclut M. Domini, si contre tout espoir Guespin ne se décide

pas à parler ce soir ou demain, le cadavre du comte nous donnera le mot

de l'énigme.

--Oui, répondit le père Plantat, oui... si on le retrouve.

Pendant cette discussion assez longue, M. Lecoq avait continué ses

investigations, soulevant les meubles, étudiant les fractures,

interrogeant les moindres débris, comme s'ils eussent pu lui apprendre

la vérité.

Parfois, il sortait d'une trousse, renfermant une loupe et divers

instruments de formes bizarres, une tige d'acier recourbée vers le bout,

qu'il introduisait et faisait jouer dans les serrures.

Sur le tapis, il ramassa plusieurs clés, et sur un séchoir, il trouva

une serviette qui devait lui offrir quelque chose de remarquable, car il

la mit de côté.

Il allait et venait, de la chambre à coucher au cabinet du comte, sans

perdre toutefois un mot de ce qui se disait, faisant bon profit de

toutes les observations, recueillant et notant bien, dans sa mémoire,

moins les phrases elles-mêmes que les intonations diverses qui les

accentuaient.

C'est que dans une instruction comme celle du _Crime d'Orcival_, lorsque

plusieurs délégués de la justice se trouvent en présence, ils se

tiennent sur la réserve. Ils se savent tous presque également

expérimentés, fins, perspicaces, pareillement intéressés à découvrir la

vérité, peu disposés par habitude à se payer d'apparences trompeuses,

difficiles à surprendre, et la circonspection naturelle de chacun d'eux

s'augmente de l'estime qu'il a pour la sagacité et la pénétration des

autres.

Il se peut que chacun d'eux donne aux faits révélés par l'enquête une

interprétation différente, il se peut que chacun d'eux ait sur le fond

même de l'affaire un sentiment opposé; un observateur superficiel ne

s'apercevrait pas de ces divergences.

Tout en dissimulant son intime pensée, chacun cherche à pénétrer celle

du voisin, et s'efforce, si elle est opposée, de ramener cet adversaire

à son opinion, non en la lui découvrant franchement et sans ambages,

mais en appelant son attention sur les mots graves ou futiles qui l'ont

fixée.

L'énorme portée d'un seul mot justifie cette hésitation.

Les hommes qui ont entre les mains la liberté et la vie des autres

hommes, qui d'un trait de plume peuvent briser une existence, sentent,

bien plus durement qu'on ne croit, le fardeau de leur responsabilité.

Sentir ce fardeau partagé leur procure un ineffable soulagement.

Voilà pour quelles raisons personne n'ose prendre l'initiative, ni

s'expliquer clairement, pourquoi chacun attend l'émission positive d'une

opinion pour l'adopter et l'approuver ou pour la combattre. Les

interlocuteurs échangent donc bien moins des affirmations que des

propositions. C'est par insinuations qu'on procède. De là, des phrases

banales, des suppositions presque ridicules, des apartés, qui sont comme

une provocation à une explication.

De là, aussi la presque impossibilité de donner la physionomie _exacte

et réelle_ d'une instruction difficile.

Ainsi, dans cette affaire, le juge d'instruction et le père Plantat

étaient loin d'être du même avis. Ils le savaient avant d'avoir échangé

une parole. Mais M. Domini dont l'opinion reposait sur des faits

matériels, sur des circonstances palpables, et pour lui hors de toute

discussion, était peu disposé à provoquer la contradiction. À quoi bon?

D'un autre côté, le père Plantat, dont le système semblait reposer

uniquement sur des impressions, sur une série de déductions plus ou

moins logiques, ne pouvait s'expliquer clairement sans une invitation

positive et pressante.

Son dernier mot, souligné avec affectation, n'ayant pas été relevé, il

jugea qu'il s'était assez avancé, trop peut-être, aussi s'empressa-t-il,

pour détourner la conversation, de s'adresser à l'envoyé de la

préfecture de police.

--Eh bien! M. Lecoq, demanda-t-il, avez-vous recueilli quelques indices

nouveaux?

M. Lecoq, en ce moment, regardait avec une persévérante attention un

grand portrait de M. le comte Hector de Trémorel suspendu en face du

lit.

Sur l'interpellation du père Plantat, il se retourna.

--Je n'ai rien trouvé de décisif, répondit-il, mais je n'ai rien trouvé

non plus qui dérange mes prévisions. Cependant...

Il n'acheva pas, peut-être, lui aussi, reculait-il devant sa part de

responsabilité.

--Quoi? insista durement M. Domini.

--Je voulais dire, reprit M. Lecoq, que je ne tiens pas parfaitement mon

affaire. J'ai bien ma lanterne, et même une chandelle dans ma lanterne,

il ne me manque plus qu'une allumette...

--Soyez convenable, je vous prie, dit sévèrement le juge d'instruction.

--Eh bien, continua M. Lecoq, d'un air et d'un ton trop humble pour

n'être pas joué, j'hésite encore. J'ai besoin d'être aidé. Par exemple,

si monsieur le docteur daignait prendre la peine de procéder à l'examen

du cadavre de Mme la comtesse de Trémorel, il me rendrait un grand

service.

--J'allais précisément vous adresser cette prière, mon cher docteur, dit

M. Domini à M. Gendron.

--Volontiers, répondit le vieux médecin, qui immédiatement se dirigea

vers la porte.

Le crime d'Orcival · 第 21 / 79 题