--Voyons, Guespin, dit-il, si d'une manière quelconque vous avez eu
connaissance de ce crime, je vous en conjure, dites-le moi. Si vous
connaissez les meurtriers, nommez-les moi. Tâchez de mériter quelque
indulgence par votre franchise et votre repentir.
Guespin eut le geste résigné des malheureux qui ont pris leur parti.
--Par tout ce qu'il y a de plus saint au monde, répondit-il, je suis
innocent. Et pourtant, je vois bien que si on ne trouve pas les
coupables, c'en est fait de moi.
Les convictions de M. Domini se formaient et s'affermissaient peu à peu.
Une instruction n'est pas une oeuvre aussi difficile qu'on pourrait se
l'imaginer. Le difficile, le point capital est de saisir au début, dans
un écheveau souvent fort embrouillé, le maître bout de fil, celui qui
doit mener à la vérité à travers le dédale de ruses, de réticences, de
mensonges du coupable.
Ce fil précieux, M. Domini était certain de le tenir. Ayant un des
assassins, il savait bien qu'il aurait les autres. Nos prisons où on
mange de bonne soupe, où les lits ont un bon matelas délient les langues
tout aussi bien que les chevalets et les brodequins du Moyen Âge.
Le juge d'instruction remit Guespin au brigadier de gendarmerie, avec
l'ordre, de ne pas le perdre de vue. Il envoya ensuite chercher le vieux
La Ripaille.
Ce bonhomme n'était pas de ceux qui se troublent. Tant de fois il avait
eu maille à partir avec la justice qu'un interrogatoire de plus le
touchait médiocrement. Le père Plantat remarqua qu'il semblait bien plus
contrarié qu'inquiet.
--Cet homme est fort mal noté dans ma commune, souffla le maire au juge
d'instruction.
La Ripaille entendit la réflexion et sourit.
Interrogé par le juge d'instruction, il raconta d'une façon très nette
et très claire, fort exacte en même temps, la scène du matin, sa
résistance, l'insistance de son fils. Il expliqua les prudentes raisons
de leur mensonge. Là encore le chapitre des antécédents reparut.
--Je vaux mieux que ma réputation, allez, affirma La Ripaille, et il y a
bien des gens qui ne peuvent pas en dire autant. J'en connais d'aucun,
j'en connais d'aucunes surtout--il regardait M. Courtois--qui, si je
voulais babiller!... On voit bien des choses quand on court la nuit...
Enfin, suffit.
On essaya de le faire s'expliquer sur ses allusions.
En vain. Lorsqu'on lui demanda où et comment il avait passé la nuit, il
répondit que, sorti à dix heures du cabaret, il était allé poser
quelques collets dans les bois de Mauprévoir et que, vers une heure du
matin, il était rentré se coucher.
--À preuve, ajouta-t-il, qu'ils doivent y être encore et que peut-être
il y a du gibier de pris.
--Trouveriez-vous un témoin pour affirmer que vous êtes rentré à une
heure? demanda le maire qui pensait à la pendule arrêtée sur trois
heures vingt minutes.
--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit insoucieusement le vieux
maraudeur, il est même bien possible que mon fils ne se soit pas
réveillé quand je me suis couché.
Et comme le juge d'instruction réfléchissait:
--Je devine bien, lui dit-il, que vous allez me mettre en prison jusqu'à
ce qu'on ait trouvé les coupables. Si nous étions en hiver, je ne me
plaindrais pas trop; on est bien en prison, et il y fait chaud. Mais
juste au moment de la chasse, c'est contrariant. Enfin, ce sera une
bonne leçon pour Philippe; ça lui apprendra ce qu'il en coûte pour
rendre service aux bourgeois.
--Assez! interrompit sévèrement M. Domini. Connaissez-vous Guespin?
Ce nom éteignit brusquement la verve narquoise de La Ripaille; ses
petits yeux gris exprimèrent une singulière inquiétude.
--Certainement, répondit-il d'un ton très embarrassé, nous avons
d'aucunes fois fait une partie de cartes, vous comprenez, en sirotant un
gloria.
L'inquiétude du bonhomme frappa beaucoup les quatre auditeurs. Le père
Plantat particulièrement laissa voir une surprise profonde.
Le vieux maraudeur était bien trop fin pour ne pas s'apercevoir de
l'effet produit.
--Ma foi! tant pis! s'exclama-t-il, je vais tout vous dire, chacun pour
soi; n'est-ce pas? si Guespin a fait le coup, ce n'est pas ça qui le
rendra plus noir, et moi je n'en serai pas bien plus mal vu. Je connais
ce garçon parce qu'il m'a donné à vendre des fraises et des raisins de
la serre du comte, je suppose qu'il les volait, et ce n'est peut-être
pas très bien, nous partagions l'argent que j'en retirais.
Le père Plantat ne put retenir un: «Ah!» de satisfaction qui devait
vouloir dire: «À la bonne heure! je savais bien!»
Lorsqu'il avait dit qu'on le mettrait en prison, La Ripaille ne s'était
pas trompé. Le juge d'instruction maintint son arrestation.
C'était au tour de Philippe.
Le pauvre garçon était dans un état à faire pitié: il pleurait à chaudes
larmes.
--M'accuser d'un si grand crime, moi! répétait-il.
Interrogé, il dit purement et simplement la vérité, s'excusant toutefois
d'avoir osé pénétrer dans le parc en franchissant le fossé.
Lorsqu'on lui demanda à quelle heure son père était rentré, il répondit
qu'il n'en savait rien; il s'était couché vers neuf heures et n'avait
fait qu'un somme jusqu'au matin.
Il connaissait Guespin pour l'avoir vu venir chez eux à diverses
reprises. Il n'ignorait pas que son père faisait des affaires avec le
jardinier de M. de Trémorel, mais il ignorait quelles affaires. Il
n'avait pas d'ailleurs parlé à Guespin quatre fois en tout. Le juge
d'instruction ordonna la mise en liberté de Philippe, non qu'il fût
absolument convaincu de son innocence, mais parce que si un crime a été
commis par plusieurs complices, il est bon de laisser dehors un de ceux
qu'on tient; on le surveille et il fait prendre les autres.
Cependant le cadavre du comte ne se retrouvait toujours pas. On avait
vainement battu le parc avec un soin extrême, visité les taillis,
fouillé les moindres massifs.
--On l'aura jeté à l'eau, insinua le maire.
Ce fut l'avis de M. Domini. Des pêcheurs furent mandés et reçurent
l'ordre de sonder la Seine, en commençant leurs recherches un peu
au-dessus de l'endroit où on avait retrouvé le corps de la comtesse. Il
était alors près de trois heures. Le père Plantat fit remarquer que
personne, très probablement, n'avait rien mangé de la journée. Ne
serait-il pas sage de prendre à la hâte quelque nourriture si on voulait
poursuivre les investigations jusqu'à la tombée de la nuit.
Ce rappel aux exigences triviales de notre pauvre humanité déplut
souverainement au sensible maire d'Orcival, et même l'humilia quelque
peu en sa dignité d'homme et d'administrateur.
Comme cependant on donna raison au père Plantat, M. Courtois essaya de
suivre l'exemple général. Dieu sait pourtant qu'il n'avait pas le
moindre appétit.
Et alors, autour de cette table, humide encore du vin versé par les
assassins, le juge d'instruction, le père Plantat, le médecin et le
maire vinrent s'asseoir et prendre à la hâte une collation improvisée.
V
L'escalier avait été consigné, mais le vestibule était resté libre. On y
entendait des allées et des venues, des piétinements, des chuchotements
étouffés puis, dominant ce bourdonnement continu, les exclamations et
les jurements des gendarmes essayant de contenir la foule.
De temps à autre, une tête effarée se glissait le long de la porte de la
salle à manger restée entrebâillée. C'était quelque curieux qui, plus
hardi que les autres, voulait voir manger les «gens de la justice» et
essayait de surprendre quelques paroles pour les rapporter et s'en faire
gloire. Mais les «gens de justice»--pour parler comme à Orcival--se
gardaient bien de rien dire de grave, portes ouvertes, en présence d'un
domestique circulant autour de la table pour le service.
Très émus de ce crime affreux, inquiets du mystère qui recouvrait encore
cette affaire, ils renfermaient et dissimulaient leurs impressions.
Chacun, à part soi, étudiait la probabilité de ses soupçons et gardait
sa pensée intime.
Tout en mangeant, M. Domini mettait de l'ordre dans ses notes,
numérotant les feuilles de papier, marquant d'une croix certaines
réponses des inculpés particulièrement significatives et qui devaient
être comme les bases de son rapport.
Il était peut-être le moins tourmenté des quatre convives de ce lugubre
repas. Ce crime ne lui semblait pas de ceux qui font passer des nuits
blanches aux juges d'instruction. Il en voyait nettement le mobile, ce
qui est énorme, et il tenait La Ripaille et Guespin, deux coupables ou
tout au moins complices.
Assis l'un près de l'autre, le père Plantat et le docteur Gendron
s'entretenaient de la maladie qui avait enlevé Sauvresy.