S'il n'y avait pas eu de crime, au moins s'était-il passé quelque chose
de bien extraordinaire chez le comte de Trémorel; l'impassible juge de
paix dut en être convaincu dès ses premiers pas dans le vestibule.
La porte vitrée donnant sur le jardin était toute grande ouverte, et
trois des carreaux étaient brisés en mille pièces.
Le _chemin_ de toile cirée qui reliait toutes les portes avait été
arraché, et sur les dalles de marbre blanc, çà et là, on apercevait de
larges gouttes de sang. Au pied de l'escalier était une tache plus
grande que les autres, et sur la dernière marche une éclaboussure
hideuse à voir.
Peu fait pour de tels spectacles, pour une mission comme celle qu'il
avait à remplir, l'honnête M. Courtois se sentait défaillir. Par
bonheur, il puisait dans le sentiment de son importance et de sa dignité
une énergie bien éloignée de son caractère. Plus l'instruction
préliminaire de cette affaire lui paraissait difficile, plus il tenait à
bien la mener.
--Conduisez-nous à l'endroit où vous avez aperçu le corps, dit-il aux
Bertaud.
Mais le père Plantat intervint.
--Il serait, je crois, plus sage, objecta-t-il, et plus logique de
commencer par visiter la maison.
--Soit, oui, en effet, c'est ce que je pensais, dit le maire,
s'accrochant au conseil du juge de paix, comme un homme qui se noie
s'accroche à une planche.
Et il fit retirer tout le monde, à l'exception du brigadier et du valet
de chambre destiné à servir de guide.
--Gendarmes, cria-t-il encore, aux hommes en faction devant la grille,
veillez à ce que personne ne s'éloigne, empêchez d'entrer dans la
maison, et que nul surtout ne pénètre dans le jardin.
On monta alors.
Tout le long de l'escalier les taches de sang se répétaient. Il y avait
aussi du sang sur la rampe, et M. Courtois s'aperçut avec horreur qu'il
s'y était rougi les mains.
Lorsqu'on fut arrivé au palier du premier étage:
--Dites-moi, mon ami, demanda le maire au valet de chambre, vos maîtres
faisaient-ils chambre commune?
--Oui, monsieur, répondit le domestique.
--Et, où est leur chambre?
--Là, monsieur.
Et en même temps qu'il répondait, le valet de chambre reculait effrayé,
et montrait une porte dont le panneau supérieur portait l'empreinte
d'une main ensanglantée.
Des gouttelettes de sueur perlaient sur le front du pauvre maire; lui
aussi, il avait peur, à grand-peine il pouvait se tenir debout! Hélas!
le pouvoir impose de terribles obligations. Le brigadier, un vieux
soldat de Crimée, visiblement ému, hésitait.
Seul, le père Plantat, tranquille comme dans son jardin, gardait son
sang-froid et regardait les autres en dessous.
--Il faut pourtant se décider, prononça-t-il.
Il entra, les autres le suivirent.
La pièce où on pénétra n'offrait rien de bien insolite. C'était un
boudoir tendu de satin bleu, garni d'un divan et de quatre fauteuils
capitonnés en étoffe pareille à la tenture. Un des fauteuils était
renversé.
On passa dans la chambre à coucher.
Effroyable était le désordre de cette pièce. Il n'était pas un meuble,
pas un bibelot, qui n'attestât qu'une lutte terrible, enragée, sans
merci, avait eu lieu entre les assassins et les victimes.
Au milieu de la chambre, une petite table de laque était renversée, et
tout autour s'éparpillaient des morceaux de sucre, des cuillères de
vermeil, des débris de porcelaine.
--Ah! dit le valet de chambre, Monsieur et Madame prenaient le thé
lorsque les misérables sont entrés!
La garniture de la cheminée avait été jetée à terre; la pendule, en
tombant, s'était arrêtée sur trois heures vingt minutes. Près de la
pendule, gisaient les lampes; les globes étaient en morceaux, l'huile
s'était répandue.
Le ciel de lit avait été arraché et couvrait le lit. On avait dû
s'accrocher désespérément aux draperies. Tous les meubles étaient
renversés. L'étoffe des fauteuils était hachée de coups de couteau et
par endroits le crin sortait. On avait enfoncé le secrétaire, la
tablette disloquée pendait aux charnières, les tiroirs étaient ouverts
et vides. La glace de l'armoire, en pièces; en pièces un ravissant
chiffonnier de Boule; la table à ouvrage, brisée; la toilette,
bouleversée.
Et partout du sang, sur le tapis, le long de la tapisserie, aux meubles,
aux rideaux, aux rideaux du lit surtout.
Évidemment le comte et la comtesse de Trémorel s'étaient défendus
courageusement et longtemps.
--Les malheureux! balbutiait le pauvre maire, les malheureux! C'est ici
qu'ils ont été massacrés.
Et au souvenir de son amitié pour le comte, oubliant son importance,
jetant son masque d'homme impassible, il pleura.
Tout le monde perdait un peu la tête. Mais pendant ce temps, le juge de
paix se livrait à une minutieuse perquisition, il prenait des notes sur
son carnet, il visitait les moindres recoins.
Lorsqu'il eut terminé:
--Maintenant, dit-il, voyons ailleurs.
Ailleurs le désordre était pareil. Une bande de fous furieux ou de
malfaiteurs pris de frénésie, avait certainement passé la nuit dans la
maison.
Le cabinet du comte, particulièrement, avait été bouleversé. Les
assassins ne s'étaient pas donné la peine de forcer les serrures; ils
avaient procédé à coups de hache. Certainement ils avaient la certitude
de ne pouvoir être entendus, car il leur avait fallu frapper
terriblement fort pour faire voler en éclats le bureau de chêne massif.
Les livres de la bibliothèque étaient à terre, pêle-mêle.
Ni le salon, ni le fumoir n'avaient été respectés. Les divans, les
chaises, les canapés étaient déchirés comme si on les eût sondés avec
des épées. Deux chambres réservées, des chambres d'amis, étaient sens
dessus dessous.
On monta au second étage.
Là, dans la première pièce où on pénétra, on trouva devant un bahut
attaqué déjà, mais non ouvert encore, une hache à fendre le bois que le
valet de chambre reconnut pour appartenir à la maison.
--Comprenez-vous maintenant, disait le maire au père Plantat. Les
assassins étaient en nombre c'est évident. Le meurtre accompli, ils se
sont répandus dans la maison, cherchant partout l'argent qu'ils savaient
s'y trouver. L'un d'eux était ici occupé à enfoncer ce meuble lorsque
les autres, en bas, ont mis la main sur les valeurs; on l'a appelé, il
s'est empressé de descendre, et jugeant toute recherche désormais
inutile, il a abandonné ici cette hache.
--Je vois la chose comme si j'y étais, approuva le brigadier.
Le rez-de-chaussée qu'on visita ensuite avait été respecté. Seulement,
le crime commis, les valeurs enlevées, les assassins avaient senti le
besoin de se réconforter. On retrouva dans la salle à manger des débris
de leur souper. Ils avaient dévoré tous les reliefs restés dans les
buffets. Sur la table, à côté de huit bouteilles vides--bouteilles de
vin ou de liqueurs--cinq verres étaient rangés.
--Ils étaient cinq, murmura le maire.
À force de volonté, l'excellent M. Courtois avait recouvré son
sang-froid habituel.
--Avant d'aller relever les cadavres, dit-il, je vais expédier un mot au
procureur impérial de Corbeil. Dans une heure, nous aurons un juge
d'instruction qui achèvera notre pénible tâche.
Ordre fut donné à un gendarme d'atteler le tilbury du comte et de partir
en toute hâte.
Puis, le maire et le juge, suivis du brigadier, du valet de chambre et
des deux Bertaud s'acheminèrent vers la rivière.
Le parc de Valfeuillu est très vaste; mais c'est de droite et de gauche
qu'il s'étend. De la maison à la Seine, il n'y a guère plus de deux
cents pas. Devant la maison verdoie une belle pelouse coupée de
corbeilles de fleurs. On prend pour gagner le bord de l'eau une des deux
allées qui tournent le gazon.
Mais les malfaiteurs n'avaient pas suivi les allées. Coupant au plus
court, ils avaient traversé la pelouse. Leurs traces étaient
parfaitement visibles. L'herbe était foulée et trépignée comme si on y
eût traîné quelque lourd fardeau. Au milieu du gazon, on aperçut quelque
chose de rouge que le juge de paix alla ramasser. C'était une pantoufle
que le valet de chambre reconnut pour appartenir au comte. Plus loin, on
trouva un foulard blanc que le domestique déclara avoir vu souvent au
cou de son maître. Ce foulard était taché de sang.
Enfin, on arriva au bord de l'eau, sous ces saules dont Philippe avait
voulu couper une branche et on aperçut le cadavre.
Le sable, à cette place, était profondément fouillé, labouré, pour ainsi
dire, par des pieds cherchant un point d'appui solide. Là, tout
l'indiquait, avait eu lieu la lutte suprême.