NOTE 5, PAGE 40.

Voici un extrait des Mémoires de Garat, non moins curieux que le

précédent, et qui est la peinture la plus juste qu'on ait faite de

Robespierre, et des soupçons qui le tourmentaient. C'est un entretien:

«A peine Robespierre eut compris que j'allais lui parler des querelles de

la convention:--Tous ces députés de la Gironde, me dit-il, ce Brissot, ce

Louvet, ce Barbaroux, ce sont des contre-révolutionnaires,

des conspirateurs.--Je ne pus m'empêcher de rire, et le rire qui m'échappa

lui donna tout de suite de l'aigreur.

--Vous avez toujours été _comme cela_. Dans l'assemblée constituante, vous

étiez disposé à croire que les aristocrates aimaient la révolution.--Je

n'ai pas été tout à fait _comme cela_. J'ai pu croire tout au plus que

quelques nobles n'étaient pas aristocrates. Je l'ai pensé de plusieurs, et

vous-même vous le pensez encore de quelques-uns. J'ai pu croire encore que

nous aurions fait quelques conversions parmi les aristocrates mêmes, si

des deux moyens qui étaient à notre disposition, la raison et la force,

nous avions employé plus souvent la raison, qui était pour nous seuls, et

moins souvent la force, qui peut être pour les tyrans. Croyez-moi,

oublions ces dangers que nous avons vaincus, et qui n'ont rien de commun

avec ceux qui nous menacent aujourd'hui. La guerre se faisait alors entre

les amis et les ennemis de la liberté; elle se fait aujourd'hui entre les

amis et les ennemis de la république. Si l'occasion s'en présentait, je

dirais à Louvet qu'il est par trop fort qu'il vous croie un royaliste;

mais à vous, je crois devoir vous dire que Louvet n'est pas plus royaliste

que vous. Vous ressemblez dans vos querelles aux molinistes et aux

jansénistes, dont toute la dispute roulait sur la manière dont la grâce

divine opère dans nos ames, et qui s'accusaient réciproquement de ne pas

croire en Dieu.--S'ils ne sont pas royalistes, pourquoi donc ont-ils tant

travaillé à sauver la vie d'un roi? Je parie que vous étiez aussi, vous,

pour la grâce, pour la clémence...

Eh! qu'importe quel principe rendait la mort du tyran juste et nécessaire?

vos girondins, votre Brissot et vos appelans au peuple ne la voulaient

pas. Ils voulaient donc laisser à la tyrannie tous les moyens de se

relever?--J'ignore si l'intention des _appelans au peuple_ était

d'épargner la peine de mort à Capet: _l'appel au peuple_ m'a toujours paru

imprudent et dangereux; mais je conçois comment ceux qui l'ont voté ont pu

croire que la vie de Capet prisonnier pourrait être, au milieu des

événemens, plus utile que sa mort; je conçois comment ils ont pu penser

que l'appel au peuple était un grand moyen d'honorer une nation

républicaine aux yeux du monde entier, en lui donnant l'occasion d'exercer

elle-même un grand acte de générosité par un acte de souveraineté.--C'est

assurément prêter de belles intentions à des mesures que vous n'approuvez

pas, et à des hommes qui conspirent de toutes parts.--Et où donc

conspirent-ils?--Partout: dans Paris, dans toute la France, dans toute

l'Europe. A Paris, Gensonné conspire dans le faubourg Saint-Antoine, en

allant, de boutique en boutique, persuader aux marchands que nous autres

patriotes, nous voulons piller leurs magasins; la Gironde a formé depuis

long-temps le projet de se séparer de la France pour se réunir à

l'Angleterre; et les chefs de sa députation sont eux-mêmes les auteurs de

ce plan, qu'ils veulent exécuter à tout prix: Gensonné ne le cache pas; il

dit à qui veut l'entendre qu'ils ne sont pas ici des représentans de la

nation, mais les plénipotentiaires de la Gironde. Brissot conspire dans

son journal, qui est un tocsin de guerre civile; on sait qu'il est allé en

Angleterre, et on sait aussi pourquoi il y est allé; nous n'ignorons pas

ses liaisons intimes avec le ministre des affaires étrangères, avec ce

Lebrun, qui est un Liégeois et une créature de la maison d'Autriche. Le

meilleur ami de Brissot c'est Clavière, et Clavière a conspiré partout où

il a respiré. Rabaut, traître comme un protestant et comme un philosophe

qu'il est, n'a pas été assez habile pour nous cacher sa correspondance

avec le courtisan et le traître Montesquiou; il y a six mois qu'ils

travaillent ensemble à ouvrir la Savoie et la France aux Piémontais.

Servan n'a été nommé général de l'armée des Pyrénées que pour livrer les

clefs de la France aux Espagnols. Enfin, voilà Dumouriez qui ne menace

plus la Hollande, mais Paris; et quand ce charlatan d'héroïsme est venu

ici, _où je voulais le faire arrêter_, ce n'est pas avec la Montagne qu'il

a dîné tous les jours, mais bien avec les ministres et avec les

girondins.--Trois ou quatre fois chez moi, par exemple.--Je suis _bien

las de la révolution_, je suis malade: jamais la patrie ne fut dans de

plus grands dangers, et je doute qu'elle s'en tire. Eh bien! avez-vous

encore envie de rire et de croire que ce sont là d'honnêtes gens, de bons

républicains?--Non, je ne suis plus tenté de rire, mais j'ai peine à

retenir les larmes qu'il faut verser sur la patrie, lorsqu'on voit ses

législateurs en proie à des soupçons si affreux sur des fondemens si

misérables. Je suis sûr que rien de ce que vous soupçonnez n'est réel;

mais je suis plus sûr encore que vos soupçons sont un danger très-réel et

très-grand. Tous ces hommes à peu près sont vos ennemis, mais aucun,

excepté Dumouriez, n'est l'ennemi de la république; et si de toutes parts

vous pouviez étouffer vos haines, la république ne courrait plus aucun

danger.--N'allez-vous pas me proposer de refaire la motion de l'évêque

Lamourette?--Non; j'ai assez profité des leçons au moins que vous m'avez

données; et les trois assemblées nationales ont pris la peine de

m'apprendre que les meilleurs patriotes haïssent encore plus leurs ennemis

qu'ils n'aiment leur patrie. Mais j'ai une question à vous faire, et je

vous prie de vous recueillir avant de me répondre: N'avez-vous aucun doute

sur tout ce que vous venez de me dire?--Aucun.--Je le quittai et me

retirai dans un long étonnement et dans une grande épouvante de ce que je

venais d'entendre.

«Quelques jours après, je sortais du conseil exécutif; je rencontre

Salles, qui sortait de la convention nationale. Les circonstances

devenaient de plus en plus menaçantes. Tous ceux qui avaient quelque

estime les uns pour les autres ne pouvaient se voir sans se sentir pressés

du besoin de s'entretenir de la chose publique.

«Eh bien! dis-je à Salles en l'abordant, n'y a-t-il aucun moyen de

terminer ces horribles querelles?--Oh! oui, je l'espère; j'espère que

bientôt je lèverai tous les voiles qui couvrent encore ces affreux

scélérats et leurs affreuses conspirations. Mais vous, je sais que vous

avez toujours une confiance aveugle; je sais que votre manie est de ne

rien croire.--Vous vous trompez: je crois comme un autre, mais sur des

présomptions, et non sur des soupçons; sur des faits attestés, non pas sur

des faits imaginés. Pourquoi me supposez-vous donc si incrédule? Est-ce

parce qu'en 1799 je ne voulus pas vous croire, lorsque vous m'assuriez que

Necker pillait le trésor, et qu'on avait vu les mules chargées d'or et

d'argent sur lesquelles il faisait passer des millions à Genève? Cette

incrédulité, je l'avoue, a été en moi bien incorrigible; car aujourd'hui

encore je suis persuadé que Necker a laissé ici plus de millions à lui,

qu'il n'a emporté de millions de nous à Genève.--Necker était un coquin,

mais ce n'était rien auprès des scélérats dont nous sommes entourés; et

c'est de ceux-ci que je veux vous parler si vous voulez m'entendre. Je

veux tout vous dire, car je sais tout; j'ai deviné toutes leurs trames.

Tous les complots, tous les crimes de la Montagne ont commencé avec la

révolution: c'est d'Orléans qui est le chef de cette bande de brigands;

et c'est l'auteur du roman infernal des _Liaisons dangereuses_ qui a

dressé le plan de tous les forfaits qu'ils commettent depuis cinq ans. Le

traître Lafayette était leur complice, et c'est lui qui, en faisant

semblant de déjouer le complot dès son origine, envoya d'Orléans en

Angleterre pour tout arranger avec Pitt, le prince de Galles et le cabinet

de Saint-James. Mirabeau était aussi là-dedans: il recevait de l'argent du

roi pour cacher ses liaisons avec d'Orléans, mais il en recevait plus

encore de d'Orléans pour le servir. La grande affaire pour le parti de

d'Orléans, c'était de faire entrer les jacobins dans ses desseins. Ils

n'ont pas osé l'entreprendre directement; c'est d'abord aux cordeliers

qu'ils se sont adressés. Dans les cordeliers, a l'instant tout leur a été

vendu et dévoué. Observez bien que les cordeliers ont toujours été moins

nombreux que les jacobins, ont toujours fait moins de bruit: c'est qu'ils

veulent bien que tout le monde soit leur instrument, mais qu'ils ne

veulent pas que tout le monde soit dans leur secret. Les cordeliers ont

toujours été la pépinière des conspirateurs: c'est là que le plus

dangereux de tous, Danton, les forme et les élève à l'audace et au

mensonge, tandis que Marat les façonne au meurtre et aux massacres: c'est

là qu'ils s'exercent au rôle qu'ils doivent jouer ensuite dans les

jacobins; et les jacobins, qui ont l'air de mener la France, sont menés

eux-mêmes, sans s'en douter, par les cordeliers. Les cordeliers, qui ont

l'air d'être cachés dans un trou de Paris, négocient avec l'Europe, et ont

des envoyés dans toutes les cours, qui ont juré la ruine de notre liberté:

le fait est certain; j'en ai la preuve. Enfin ce sont les cordeliers qui

ont englouti un trône dans des flots de sang pour en faire sortir un

nouveau trône. Ils savent bien que le côté droit, où sont toutes les

vertus, est aussi le côté où sont tous les vrais républicains; et s'ils

nous accusent de royalisme, c'est parce qu'il leur faut ce prétexte pour

déchaîner sur nous les fureurs de la multitude: c'est parce que des

poignards sont plus faciles à trouver contre nous que des raisons. Dans

une seule conjuration il y en a trois ou quatre. Quand le côté droit tout

entier sera égorgé, le duc d'York arrivera pour s'asseoir sur le trône, et

d'Orléans, qui le lui a promis, l'assassinera; d'Orléans sera assassiné

lui-même par Marat, Danton et Robespierre, qui lui ont fait la même

promesse, et les triumvirs se partageront la France, couverte de cendres

et de sang, jusqu'à ce que le plus habile de tous, et ce sera Danton,

assassine les deux autres et règne seul, d'abord sous le titre de

dictateur, ensuite, sans déguisement, sous celui de roi. Voilà leur plan,

n'en doutez pas; à force d'y rêver, je l'ai trouvé; tout le prouve et le

rend évident: voyez comme toutes les circonstances se lient et se

tiennent: il n'y a pas un fait dans la révolution qui ne soit une partie

et une preuve de ces horribles complots. Vous êtes étonné, je le vois:

serez-vous encore incrédule?--Je suis étonné, en effet: mais dites-moi, y

en a-t-il beaucoup parmi vous, c'est-à-dire de votre côté, qui pensent

comme vous sur tout cela?--Tous, ou presque tous. Condorcet m'a fait une

fois quelques objections; Sieyès communique peu avec nous; Rabaut, lui, a

un autre plan, qui quelquefois se rapproche, et quelquefois s'éloigne du

mien: mais tous les autres n'ont pas plus de doute que moi sur ce que je

viens de vous dire; tous sentent la nécessité d'agir promptement, _de

mettre promptement les fers au feu_, pour prévenir tant de crimes et de

malheurs, pour ne pas perdre tout le fruit d'une révolution qui nous a

tant coûté. Dans le côté droit, il y a des membres qui n'ont pas assez de

confiance en vous; mais moi, qui ai été votre collègue, qui vous connais

pour un honnête homme, pour un ami de la liberté, je leur assure que vous

serez pour nous, que vous nous aiderez de tous les moyens que votre place

met à votre disposition. Est-ce qu'il peut vous rester la plus légère

incertitude sur tout ce que je vous ai dit de ces scélérats?--Je serais

trop indigne de l'estime que vous me témoignez, si je vous laissais penser

que je crois à la vérité de tout ce plan, que vous croyez être celui de

vos ennemis. Plus vous y mettez de faits, de choses et d'hommes, plus il

vous paraît vraisemblable à vous; et moins il me le paraît à moi. La

plupart des faits dont vous composez le tissu de ce plan ont eu un but

qu'on n'a pas besoin de leur prêter, qui se présente de lui-même, et vous

leur donnez un but qui ne se présente pas de lui-même, et qu'il faut leur

prêter. Or, il faut des preuves d'abord pour écarter une explication

naturelle, et il faut d'autres preuves ensuite pour faire adopter une

explication qui ne se présente pas naturellement. Par exemple, tout le

monde croit que Lafayette et d'Orléans étaient ennemis, et que c'était

pour délivrer Paris, la France et l'assemblée nationale, de beaucoup

d'inquiétudes, que d'Orléans fut engagé ou obligé par Lafayette à

s'éloigner quelque temps de la France; il faut établir, non par assertion,

mais par preuve, 1. qu'ils n'étaient pas ennemis; 2. qu'ils étaient

complices; 3. que le voyage de d'Orléans en Angleterre eut pour objet

l'exécution de leurs complots. Je sais qu'avec une manière de raisonner

si rigoureuse, on s'expose à laisser courir les crimes et les malheurs

devant soi sans les atteindre et sans les arrêter par la prévoyance; mais

je sais aussi qu'en se livrant à son imagination, on fait des systèmes sur

les événemens passés et sur les événemens futurs; on perd tous les moyens

de bien discerner et apprécier les événemens actuels, et rêvant des

milliers de forfaits que personne ne trame, on s'ôte la faculté de voir

avec certitude ceux qui nous menacent: on force des ennemis qui ont peu

de scrupules à la tentation d'en commettre, auxquels ils n'auraient jamais

pensé. Je ne doute pas qu'il n'y ait autour de nous beaucoup de scélérats:

le déchaînement de toutes les passions les fait naître, et l'or de

l'étranger les soudoie. Mais, croyez-moi, si leurs projets sont affreux,

ils ne sont ni si vastes, ni si grands, ni si compliqués, ni conçus et

menés si loin. Il y a dans tout cela beaucoup plus de voleurs et

d'assassins que de profonds conspirateurs. Les véritables conspirateurs

contre la république, ce sont les rois de l'Europe et les passions des

républicains. Pour repousser les rois de l'Europe et leurs régimens, nos

armées suffisent, et de reste: pour empêcher nos passions de nous dévorer,

il y a un moyen, mais il est unique: hâtez-vous d'organiser un

gouvernement qui ait de la force et qui mérite de la confiance. Dans

l'état où vos querelles laissent le gouvernement, une démocratie même de

vingt-cinq millions d'anges serait bientôt en proie à toutes les fureurs

et à toutes les dissensions de l'orgueil; comme l'a dit Jean-Jacques, il

faudrait vingt-cinq millions de dieux, et personne ne s'est avisé d'en

imaginer tant. Mon cher Salles, les hommes et les grandes assemblées ne

sont pas faits de manière que d'un côté il n'y ait que des dieux, et de

l'autre que des diables. Partout où il y a des hommes en conflit

d'intérêts et d'opinions, les bons mêmes ont des passions méchantes, et

les mauvais même, si on cherche à pénétrer dans leurs ames avec douceur

et patience, sont susceptibles d'impressions droites et bonnes. Je trouve

au fond de mon âme la preuve évidente et invincible de la moitié au moins

de cette vérité: je suis bon, moi, et aussi bon, à coup sûr, qu'aucun

d'entre vous; mais quand, au lieu de réfuter mes opinions avec de la

logique et de la bienveillance, on les repousse avec soupçon et injure, je

suis prêt à laisser là le raisonnement et à regarder si mes pistolets sont

bien chargés. Vous m'avez fait deux fois ministre, et deux fois vous

m'avez rendu un très-mauvais service; ce sont les dangers qui vous

environnent, et qui m'environnent, qui peuvent seuls me faire rester au

poste où je suis: un brave homme ne demande pas son congé la veille des

batailles. La bataille, je le vois, n'est pas loin; en prévoyant que des

deux côtés vous tirerez sur moi, je suis résolu à rester. Je vous dirai à

chaque instant ce que je croirai vrai dans ma raison et dans ma

conscience; mais soyez bien averti que je prendrai pour guides ma

conscience et ma raison, et non celles d'aucun homme sur la terre. Je

n'aurai pas travaillé trente ans de ma vie à me faire une lanterne, pour

laisser ensuite éclairer mon chemin par la lanterne des autres.»

«Salles et moi nous nous séparâmes en nous serrant la main, en nous

embrassant, comme si nous avions été encore collègues de l'assemblée

constituante.»

Histoire de la Révolution française, Tome 03 · 第 22 / 31 题