Voici un extrait des Mémoires de Garat, non moins curieux que le
précédent, et qui est la peinture la plus juste qu'on ait faite de
Robespierre, et des soupçons qui le tourmentaient. C'est un entretien:
«A peine Robespierre eut compris que j'allais lui parler des querelles de
la convention:--Tous ces députés de la Gironde, me dit-il, ce Brissot, ce
Louvet, ce Barbaroux, ce sont des contre-révolutionnaires,
des conspirateurs.--Je ne pus m'empêcher de rire, et le rire qui m'échappa
lui donna tout de suite de l'aigreur.
--Vous avez toujours été _comme cela_. Dans l'assemblée constituante, vous
étiez disposé à croire que les aristocrates aimaient la révolution.--Je
n'ai pas été tout à fait _comme cela_. J'ai pu croire tout au plus que
quelques nobles n'étaient pas aristocrates. Je l'ai pensé de plusieurs, et
vous-même vous le pensez encore de quelques-uns. J'ai pu croire encore que
nous aurions fait quelques conversions parmi les aristocrates mêmes, si
des deux moyens qui étaient à notre disposition, la raison et la force,
nous avions employé plus souvent la raison, qui était pour nous seuls, et
moins souvent la force, qui peut être pour les tyrans. Croyez-moi,
oublions ces dangers que nous avons vaincus, et qui n'ont rien de commun
avec ceux qui nous menacent aujourd'hui. La guerre se faisait alors entre
les amis et les ennemis de la liberté; elle se fait aujourd'hui entre les
amis et les ennemis de la république. Si l'occasion s'en présentait, je
dirais à Louvet qu'il est par trop fort qu'il vous croie un royaliste;
mais à vous, je crois devoir vous dire que Louvet n'est pas plus royaliste
que vous. Vous ressemblez dans vos querelles aux molinistes et aux
jansénistes, dont toute la dispute roulait sur la manière dont la grâce
divine opère dans nos ames, et qui s'accusaient réciproquement de ne pas
croire en Dieu.--S'ils ne sont pas royalistes, pourquoi donc ont-ils tant
travaillé à sauver la vie d'un roi? Je parie que vous étiez aussi, vous,
pour la grâce, pour la clémence...
Eh! qu'importe quel principe rendait la mort du tyran juste et nécessaire?
vos girondins, votre Brissot et vos appelans au peuple ne la voulaient
pas. Ils voulaient donc laisser à la tyrannie tous les moyens de se
relever?--J'ignore si l'intention des _appelans au peuple_ était
d'épargner la peine de mort à Capet: _l'appel au peuple_ m'a toujours paru
imprudent et dangereux; mais je conçois comment ceux qui l'ont voté ont pu
croire que la vie de Capet prisonnier pourrait être, au milieu des
événemens, plus utile que sa mort; je conçois comment ils ont pu penser
que l'appel au peuple était un grand moyen d'honorer une nation
républicaine aux yeux du monde entier, en lui donnant l'occasion d'exercer
elle-même un grand acte de générosité par un acte de souveraineté.--C'est
assurément prêter de belles intentions à des mesures que vous n'approuvez
pas, et à des hommes qui conspirent de toutes parts.--Et où donc
conspirent-ils?--Partout: dans Paris, dans toute la France, dans toute
l'Europe. A Paris, Gensonné conspire dans le faubourg Saint-Antoine, en
allant, de boutique en boutique, persuader aux marchands que nous autres
patriotes, nous voulons piller leurs magasins; la Gironde a formé depuis
long-temps le projet de se séparer de la France pour se réunir à
l'Angleterre; et les chefs de sa députation sont eux-mêmes les auteurs de
ce plan, qu'ils veulent exécuter à tout prix: Gensonné ne le cache pas; il
dit à qui veut l'entendre qu'ils ne sont pas ici des représentans de la
nation, mais les plénipotentiaires de la Gironde. Brissot conspire dans
son journal, qui est un tocsin de guerre civile; on sait qu'il est allé en
Angleterre, et on sait aussi pourquoi il y est allé; nous n'ignorons pas
ses liaisons intimes avec le ministre des affaires étrangères, avec ce
Lebrun, qui est un Liégeois et une créature de la maison d'Autriche. Le
meilleur ami de Brissot c'est Clavière, et Clavière a conspiré partout où
il a respiré. Rabaut, traître comme un protestant et comme un philosophe
qu'il est, n'a pas été assez habile pour nous cacher sa correspondance
avec le courtisan et le traître Montesquiou; il y a six mois qu'ils
travaillent ensemble à ouvrir la Savoie et la France aux Piémontais.
Servan n'a été nommé général de l'armée des Pyrénées que pour livrer les
clefs de la France aux Espagnols. Enfin, voilà Dumouriez qui ne menace
plus la Hollande, mais Paris; et quand ce charlatan d'héroïsme est venu
ici, _où je voulais le faire arrêter_, ce n'est pas avec la Montagne qu'il
a dîné tous les jours, mais bien avec les ministres et avec les
girondins.--Trois ou quatre fois chez moi, par exemple.--Je suis _bien
las de la révolution_, je suis malade: jamais la patrie ne fut dans de
plus grands dangers, et je doute qu'elle s'en tire. Eh bien! avez-vous
encore envie de rire et de croire que ce sont là d'honnêtes gens, de bons
républicains?--Non, je ne suis plus tenté de rire, mais j'ai peine à
retenir les larmes qu'il faut verser sur la patrie, lorsqu'on voit ses
législateurs en proie à des soupçons si affreux sur des fondemens si
misérables. Je suis sûr que rien de ce que vous soupçonnez n'est réel;
mais je suis plus sûr encore que vos soupçons sont un danger très-réel et
très-grand. Tous ces hommes à peu près sont vos ennemis, mais aucun,
excepté Dumouriez, n'est l'ennemi de la république; et si de toutes parts
vous pouviez étouffer vos haines, la république ne courrait plus aucun
danger.--N'allez-vous pas me proposer de refaire la motion de l'évêque
Lamourette?--Non; j'ai assez profité des leçons au moins que vous m'avez
données; et les trois assemblées nationales ont pris la peine de
m'apprendre que les meilleurs patriotes haïssent encore plus leurs ennemis
qu'ils n'aiment leur patrie. Mais j'ai une question à vous faire, et je
vous prie de vous recueillir avant de me répondre: N'avez-vous aucun doute
sur tout ce que vous venez de me dire?--Aucun.--Je le quittai et me
retirai dans un long étonnement et dans une grande épouvante de ce que je
venais d'entendre.
«Quelques jours après, je sortais du conseil exécutif; je rencontre
Salles, qui sortait de la convention nationale. Les circonstances
devenaient de plus en plus menaçantes. Tous ceux qui avaient quelque
estime les uns pour les autres ne pouvaient se voir sans se sentir pressés
du besoin de s'entretenir de la chose publique.
«Eh bien! dis-je à Salles en l'abordant, n'y a-t-il aucun moyen de
terminer ces horribles querelles?--Oh! oui, je l'espère; j'espère que
bientôt je lèverai tous les voiles qui couvrent encore ces affreux
scélérats et leurs affreuses conspirations. Mais vous, je sais que vous
avez toujours une confiance aveugle; je sais que votre manie est de ne
rien croire.--Vous vous trompez: je crois comme un autre, mais sur des
présomptions, et non sur des soupçons; sur des faits attestés, non pas sur
des faits imaginés. Pourquoi me supposez-vous donc si incrédule? Est-ce
parce qu'en 1799 je ne voulus pas vous croire, lorsque vous m'assuriez que
Necker pillait le trésor, et qu'on avait vu les mules chargées d'or et
d'argent sur lesquelles il faisait passer des millions à Genève? Cette
incrédulité, je l'avoue, a été en moi bien incorrigible; car aujourd'hui
encore je suis persuadé que Necker a laissé ici plus de millions à lui,
qu'il n'a emporté de millions de nous à Genève.--Necker était un coquin,
mais ce n'était rien auprès des scélérats dont nous sommes entourés; et
c'est de ceux-ci que je veux vous parler si vous voulez m'entendre. Je
veux tout vous dire, car je sais tout; j'ai deviné toutes leurs trames.
Tous les complots, tous les crimes de la Montagne ont commencé avec la
révolution: c'est d'Orléans qui est le chef de cette bande de brigands;
et c'est l'auteur du roman infernal des _Liaisons dangereuses_ qui a
dressé le plan de tous les forfaits qu'ils commettent depuis cinq ans. Le
traître Lafayette était leur complice, et c'est lui qui, en faisant
semblant de déjouer le complot dès son origine, envoya d'Orléans en
Angleterre pour tout arranger avec Pitt, le prince de Galles et le cabinet
de Saint-James. Mirabeau était aussi là-dedans: il recevait de l'argent du
roi pour cacher ses liaisons avec d'Orléans, mais il en recevait plus
encore de d'Orléans pour le servir. La grande affaire pour le parti de
d'Orléans, c'était de faire entrer les jacobins dans ses desseins. Ils
n'ont pas osé l'entreprendre directement; c'est d'abord aux cordeliers
qu'ils se sont adressés. Dans les cordeliers, a l'instant tout leur a été
vendu et dévoué. Observez bien que les cordeliers ont toujours été moins
nombreux que les jacobins, ont toujours fait moins de bruit: c'est qu'ils
veulent bien que tout le monde soit leur instrument, mais qu'ils ne
veulent pas que tout le monde soit dans leur secret. Les cordeliers ont
toujours été la pépinière des conspirateurs: c'est là que le plus
dangereux de tous, Danton, les forme et les élève à l'audace et au
mensonge, tandis que Marat les façonne au meurtre et aux massacres: c'est
là qu'ils s'exercent au rôle qu'ils doivent jouer ensuite dans les
jacobins; et les jacobins, qui ont l'air de mener la France, sont menés
eux-mêmes, sans s'en douter, par les cordeliers. Les cordeliers, qui ont
l'air d'être cachés dans un trou de Paris, négocient avec l'Europe, et ont
des envoyés dans toutes les cours, qui ont juré la ruine de notre liberté:
le fait est certain; j'en ai la preuve. Enfin ce sont les cordeliers qui
ont englouti un trône dans des flots de sang pour en faire sortir un
nouveau trône. Ils savent bien que le côté droit, où sont toutes les
vertus, est aussi le côté où sont tous les vrais républicains; et s'ils
nous accusent de royalisme, c'est parce qu'il leur faut ce prétexte pour
déchaîner sur nous les fureurs de la multitude: c'est parce que des
poignards sont plus faciles à trouver contre nous que des raisons. Dans
une seule conjuration il y en a trois ou quatre. Quand le côté droit tout
entier sera égorgé, le duc d'York arrivera pour s'asseoir sur le trône, et
d'Orléans, qui le lui a promis, l'assassinera; d'Orléans sera assassiné
lui-même par Marat, Danton et Robespierre, qui lui ont fait la même
promesse, et les triumvirs se partageront la France, couverte de cendres
et de sang, jusqu'à ce que le plus habile de tous, et ce sera Danton,
assassine les deux autres et règne seul, d'abord sous le titre de
dictateur, ensuite, sans déguisement, sous celui de roi. Voilà leur plan,
n'en doutez pas; à force d'y rêver, je l'ai trouvé; tout le prouve et le
rend évident: voyez comme toutes les circonstances se lient et se
tiennent: il n'y a pas un fait dans la révolution qui ne soit une partie
et une preuve de ces horribles complots. Vous êtes étonné, je le vois:
serez-vous encore incrédule?--Je suis étonné, en effet: mais dites-moi, y
en a-t-il beaucoup parmi vous, c'est-à-dire de votre côté, qui pensent
comme vous sur tout cela?--Tous, ou presque tous. Condorcet m'a fait une
fois quelques objections; Sieyès communique peu avec nous; Rabaut, lui, a
un autre plan, qui quelquefois se rapproche, et quelquefois s'éloigne du
mien: mais tous les autres n'ont pas plus de doute que moi sur ce que je
viens de vous dire; tous sentent la nécessité d'agir promptement, _de
mettre promptement les fers au feu_, pour prévenir tant de crimes et de
malheurs, pour ne pas perdre tout le fruit d'une révolution qui nous a
tant coûté. Dans le côté droit, il y a des membres qui n'ont pas assez de
confiance en vous; mais moi, qui ai été votre collègue, qui vous connais
pour un honnête homme, pour un ami de la liberté, je leur assure que vous
serez pour nous, que vous nous aiderez de tous les moyens que votre place
met à votre disposition. Est-ce qu'il peut vous rester la plus légère
incertitude sur tout ce que je vous ai dit de ces scélérats?--Je serais
trop indigne de l'estime que vous me témoignez, si je vous laissais penser
que je crois à la vérité de tout ce plan, que vous croyez être celui de
vos ennemis. Plus vous y mettez de faits, de choses et d'hommes, plus il
vous paraît vraisemblable à vous; et moins il me le paraît à moi. La
plupart des faits dont vous composez le tissu de ce plan ont eu un but
qu'on n'a pas besoin de leur prêter, qui se présente de lui-même, et vous
leur donnez un but qui ne se présente pas de lui-même, et qu'il faut leur
prêter. Or, il faut des preuves d'abord pour écarter une explication
naturelle, et il faut d'autres preuves ensuite pour faire adopter une
explication qui ne se présente pas naturellement. Par exemple, tout le
monde croit que Lafayette et d'Orléans étaient ennemis, et que c'était
pour délivrer Paris, la France et l'assemblée nationale, de beaucoup
d'inquiétudes, que d'Orléans fut engagé ou obligé par Lafayette à
s'éloigner quelque temps de la France; il faut établir, non par assertion,
mais par preuve, 1. qu'ils n'étaient pas ennemis; 2. qu'ils étaient
complices; 3. que le voyage de d'Orléans en Angleterre eut pour objet
l'exécution de leurs complots. Je sais qu'avec une manière de raisonner
si rigoureuse, on s'expose à laisser courir les crimes et les malheurs
devant soi sans les atteindre et sans les arrêter par la prévoyance; mais
je sais aussi qu'en se livrant à son imagination, on fait des systèmes sur
les événemens passés et sur les événemens futurs; on perd tous les moyens
de bien discerner et apprécier les événemens actuels, et rêvant des
milliers de forfaits que personne ne trame, on s'ôte la faculté de voir
avec certitude ceux qui nous menacent: on force des ennemis qui ont peu
de scrupules à la tentation d'en commettre, auxquels ils n'auraient jamais
pensé. Je ne doute pas qu'il n'y ait autour de nous beaucoup de scélérats:
le déchaînement de toutes les passions les fait naître, et l'or de
l'étranger les soudoie. Mais, croyez-moi, si leurs projets sont affreux,
ils ne sont ni si vastes, ni si grands, ni si compliqués, ni conçus et
menés si loin. Il y a dans tout cela beaucoup plus de voleurs et
d'assassins que de profonds conspirateurs. Les véritables conspirateurs
contre la république, ce sont les rois de l'Europe et les passions des
républicains. Pour repousser les rois de l'Europe et leurs régimens, nos
armées suffisent, et de reste: pour empêcher nos passions de nous dévorer,
il y a un moyen, mais il est unique: hâtez-vous d'organiser un
gouvernement qui ait de la force et qui mérite de la confiance. Dans
l'état où vos querelles laissent le gouvernement, une démocratie même de
vingt-cinq millions d'anges serait bientôt en proie à toutes les fureurs
et à toutes les dissensions de l'orgueil; comme l'a dit Jean-Jacques, il
faudrait vingt-cinq millions de dieux, et personne ne s'est avisé d'en
imaginer tant. Mon cher Salles, les hommes et les grandes assemblées ne
sont pas faits de manière que d'un côté il n'y ait que des dieux, et de
l'autre que des diables. Partout où il y a des hommes en conflit
d'intérêts et d'opinions, les bons mêmes ont des passions méchantes, et
les mauvais même, si on cherche à pénétrer dans leurs ames avec douceur
et patience, sont susceptibles d'impressions droites et bonnes. Je trouve
au fond de mon âme la preuve évidente et invincible de la moitié au moins
de cette vérité: je suis bon, moi, et aussi bon, à coup sûr, qu'aucun
d'entre vous; mais quand, au lieu de réfuter mes opinions avec de la
logique et de la bienveillance, on les repousse avec soupçon et injure, je
suis prêt à laisser là le raisonnement et à regarder si mes pistolets sont
bien chargés. Vous m'avez fait deux fois ministre, et deux fois vous
m'avez rendu un très-mauvais service; ce sont les dangers qui vous
environnent, et qui m'environnent, qui peuvent seuls me faire rester au
poste où je suis: un brave homme ne demande pas son congé la veille des
batailles. La bataille, je le vois, n'est pas loin; en prévoyant que des
deux côtés vous tirerez sur moi, je suis résolu à rester. Je vous dirai à
chaque instant ce que je croirai vrai dans ma raison et dans ma
conscience; mais soyez bien averti que je prendrai pour guides ma
conscience et ma raison, et non celles d'aucun homme sur la terre. Je
n'aurai pas travaillé trente ans de ma vie à me faire une lanterne, pour
laisser ensuite éclairer mon chemin par la lanterne des autres.»
«Salles et moi nous nous séparâmes en nous serrant la main, en nous
embrassant, comme si nous avions été encore collègues de l'assemblée
constituante.»