Parmi les opinions les plus curieuses exprimées sur Marat et Robespierre,
il ne faut pas omettre celle qui fut émise par la société des jacobins
dans la séance du dimanche 23 décembre 1792. Je ne connais rien qui
peigne mieux l'esprit et les dispositions du moment que la discussion qui
s'éleva sur le caractère de ces deux personnages. En voici un extrait:
«Desfieux donne lecture de la correspondance. Une lettre d'une société,
dont le nom nous a échappé, donne lieu à une grande discussion propre à
faire naître des réflexions bien importantes. Cette société annonce à la
société-mère qu'elle est invariablement attachée aux principes des
jacobins; elle observe qu'elle ne s'est point laissé aveugler par les
calomnies répandues avec profusion contre Marat et Robespierre, et qu'elle
conserve toute son estime et toute sa vénération pour ces deux
incorruptibles amis du peuple.
«Cette lettre a été vivement applaudie, mais elle a été suivie d'une
discussion que Brissot et Gorsas, qui sont aussi sûrement des prophètes,
avaient annoncée la veille.
«_Robert_. Il est bien étonnant que l'on confonde toujours les noms de
Marat et de Robespierre. Combien l'esprit public est-il corrompu dans les
départemens, puisque l'on n'y met aucune différence entre ces deux
défenseurs du peuple! Ils ont tous deux des vertus, il est vrai; Marat est
patriote, il a des qualités estimables, j'en conviens; mais qu'il est
différent de Robespierre! Celui-ci est sage, modéré dans ses moyens, au
lieu que Marat est exagéré, n'a pas cette sagesse qui caractérise
Robespierre. Il ne suffit pas d'être patriote; il faut, pour servir le
peuple utilement, être réservé dans les moyens d'exécution, et Robespierre
l'emporte à coup sûr sur Marat dans les moyens d'exécution.
«Il est temps, citoyens, de déchirer le voile qui cache la vérité aux yeux
des départemens; il est temps qu'ils sachent que nous savons distinguer
Robespierre de Marat. Ecrivons aux sociétés affiliées ce que nous pensons
de ces deux citoyens; car, je vous l'avoue, je suis un grand partisan de
Robespierre.» (_Murmures dans les tribunes et dans une partie de la
salle_.)
«_Bourdon_. Il y a longtemps que nous aurions dû manifester aux sociétés
affiliées ce que nous pensons de Marat. Comment ont-elles jamais pu
confondre Marat et Robespierre? Robespierre est un homme vraiment
vertueux, auquel, depuis la révolution, nous n'avons aucun reproche à
faire; Robespierre est modéré dans ses moyens, au lieu que Marat est un
écrivain fougueux qui nuit beaucoup aux jacobins (_murmures_); et
d'ailleurs il est bon d'observer que Marat nous fait beaucoup de tort à la
convention nationale.
«Les députés s'imaginent que nous sommes partisans de Marat; on nous
appelle des maratistes; si on s'aperçoit que nous savons apprécier Marat,
alors vous verrez les députés se rapprocher de la Montagne où nous
siégeons, vous les verrez venir dans le sein de cette société, vous verrez
les sociétés affiliées revenir de leur égarement et se rallier de nouveau
au berceau de la liberté. Si Marat est patriote, il doit accéder à la
motion que je vais faire. Marat doit se sacrifier à la cause de la
liberté. Je demande qu'il soit rayé du tableau des membres de la société.»
«Cette motion excite quelques applaudissemens, de violens murmures dans
une partie de la salle, et une violente agitation dans les tribunes.
«On se rappelle que, huit jours avant cette scène d'un nouveau genre,
Marat avait été couvert d'applaudissemens dans la société; le peuple des
tribunes, qui a de la mémoire, se le rappelait fort bien; il ne pouvait
pas croire qu'il se fût opéré un si prompt changement dans les esprits;
et, comme l'instinct moral du peuple est toujours juste, il a vivement été
indigné de la proposition de Bourdon; le peuple a défendu son _vertueux
ami_; il n'a pas cru que dans huit jours il ait pu démériter de la
société, car, quoiqu'on ait dit que l'ingratitude était une vertu des
républiques, on aura beaucoup de peine à familiariser le peuple français
avec ces sortes de vertus.
«La jonction des noms de Marat et de Robespierre n'a pas révolté le
peuple; les oreilles étaient accoutumées depuis long-temps à les voir
réunis dans la correspondance; et après avoir vu plusieurs fois la société
indignée, lorsque les clubs des autres départemens demandaient la
radiation de Marat, il n'a pas cru devoir aujourd'hui appuyer la motion de
Bourdon.
«Un citoyen d'une société affiliée a fait observer à la société combien il
était dangereux en effet de joindre ensemble les noms de Marat et de
Robespierre. «Dans les départemens, dit-il, on fait une grande différence
de Marat et de Robespierre, et l'on est surpris de voir la société se
taire sur les différences qui existent entre ces deux patriotes. Je
propose à la société, après avoir prononcé sur le sort de Marat, de ne
plus parler d'affiliation (ce mot ne doit pas être prononcé dans une
république), mais de se servir du terme de _fraternisation_.»
«_Dufourny_. Je m'oppose à la motion de rayer Marat de la société.
(_Applaudissemens très vifs_.) Je ne disconviendrai pas de la différence
qui existe entre Marat et Robespierre. Ces deux écrivains, qui peuvent se
ressembler par le patriotisme, ont des différences bien remarquables; ils
ont tous deux servi la cause du peuple, mais par des moyens bien
différens. Robespierre a défendu les vrais principes avec méthode, avec
fermeté, et avec toute la sagesse qui convient; Marat, au contraire, a
souvent outre-passé les bornes de la saine raison et de la prudence.
Cependant, en convenant de la différence qui existe entre Marat et
Robespierre, je ne suis pas d'avis de la radiation: on peut être juste
sans être ingrat envers Marat. Marat nous a été utile, il a servi la
révolution avec courage. (_Applaudissemens très vifs de la société et des
tribunes_.) Il y aurait de l'ingratitude à le rayer. (_Oui! Oui!
s'écrie-t-on de toutes parts_.) Marat a été un homme nécessaire: il faut
dans les révolutions de ces têtes fortes, capables de réunir les états, et
Marat est du nombre de ces hommes rares qui sont nécessaires pour
renverser le despotisme. (_Applaudi_.)
«Je conclus à ce que la motion de Bourdon soit rejetée, et que l'on se
contente d'écrire aux sociétés affiliées pour leur apprendre la différence
que nous mettons entre Marat et Robespierre.» (_Applaudi_.)
«La société arrête qu'elle ne se servira plus du terme d'affiliation, le
regardant comme injurieux à l'égalité républicaine; elle y substitue le
mot fraternisation. La société arrête ensuite que Marat ne sera point rayé
du tableau de ses membres, mais qu'il sera fait une circulaire à toutes
les sociétés qui ont le droit de fraternisation, une circulaire dans
laquelle on détaillera les rapports, ressemblances, dissemblances,
conformités et difformités qui peuvent se trouver entre Marat et
Robespierre, afin que tous ceux qui fraternisent avec les jacobins
puissent prononcer avec connaissance de cause sur ces deux défenseurs du
peuple, et qu'ils apprennent enfin à séparer deux noms qu'à tort ils
croient devoir être éternellement unis.