_Discours de Collot-d'Herbois à Dumouriez, après la campagne de l'Argonne,
extrait du_ Journal des Jacobins. (_Séance du dimanche 14 octobre, l'an
1er de la république_.)
«Je voulais parler de nos armées, et je me félicitais d'en parler en
présence du soldat que vous venez d'entendre. Je voulais blâmer la réponse
du président: déjà j'ai dit plusieurs fois que le président ne doit jamais
répondre aux membres de la société; mais il a répondu à tous les soldats
de l'armée. Cette réponse dorme à tous un témoignage éclatant de votre
satisfaction; Dumouriez la partage avec tous ses frères d'armes, car il
sait que sans eux sa gloire ne serait rien. Il faut nous accoutumer à ce
langage. Dumouriez a fait son devoir; c'est là sa plus belle récompense...
Ce n'est pas parce qu'il est général que je le loue, mais parce qu'il est
soldat français.
«N'est-il pas vrai, général, qu'il est beau de commander une armée
républicaine? que tu as trouvé une grande différence entre cette armée et
celle du despotisme? Ils n'ont pas seulement de la bravoure, les Français;
ils ne se contentent pas de mépriser la mort; car, qui est-ce qui craint
la mort? Mais ces habitans de Lille et de Thionville, qui attendent de
sang-froid les boulets rouges, qui restent immobiles au milieu de éclats
des bombes et de la destruction de leurs maisons, n'est-ce pas là le
développement de toutes les vertus? Ah! Oui, ces vertus sont au-dessus de
tous les triomphes... Une nouvelle manière de faire la guerre aujourd'hui
est inventée, et nos ennemis ne la trouveront pas: les tyrans ne pourront
rien tant qu'il y aura des hommes libres qui voudront se défendre.
«Un grand nombre de confrères sont morts pour la défense de la liberté;
ils sont morts, mais leur mémoire nous est chère, mais ils ont laissé des
exemples qui vivent dans nos coeurs; mais vivent-ils ceux qui nous ont
attaqués? Non, ils ont succombé, et leurs cohortes ne sont plus que des
monceaux de cadavres qui pourrissent où ils ont combattu: elles ne sont
plus qu'un fumier infect que le soleil de la liberté ne purifiera qu'avec
peine... Cette nuée de squelettes ambulans ressemble bien au squelette de
la tyrannie; et, comme lui, ils ne tarderont pas à succomber... Que sont
devenus ces anciens généraux à grande renommée? Leur ombre s'évanouit
devant le génie tout-puissant de la liberté; ils fuient, et n'ont plus que
des cachots pour retraite; car les cachots ne seront plus bientôt que les
palais des despotes: ils fuient, parce que les peuples se lèvent.
«Ce n'est pas un roi qui t'a nommé, Dumouriez, ce sont tes concitoyens:
souviens-toi qu'un général de la république ne doit jamais transiger avec
les tyrans; souviens-toi que les généraux comme toi ne doivent jamais
servir que la liberté. Tu as entendu parler de Thémistocle, il venait de
sauver les Grecs par la bataille de Salamine; il fut calomnié (tu as des
ennemis, Dumouriez, tu seras calomnié, c'est pourquoi je te parle);
Thémistocle fut calomnié; il fut puni injustement par ses concitoyens; il
trouva un asile chez les tyrans, mais il fut toujours Thémistocle. On lui
proposa de porter les armes contre sa patrie: _Mon épée ne_ _servira
jamais les tyrans_, dit-il, et il se l'enfonça dans le coeur. Je te
rappellerai aussi Scipion. Antiochus tenta de séduire ce grand homme en
offrant de lui rendre un otage précieux, son propre fils. Scipion
répondit: «Tu n'as pas assez de richesses pour acheter ma conscience, et
la nature n'a rien au-dessus de l'amour de la patrie.»
«Des peuples gémissent esclaves; bientôt tu les délivreras. Quelle
glorieuse mission! Le succès n'est pas douteux: les citoyens qui
t'attendent t'espèrent; et ceux qui sont ici te poussent... Il faut
cependant te reprocher quelque excès de générosité envers tes ennemis; tu
as reconduit le roi de Prusse un peu trop à la manière française, à
l'ancienne manière française s'entend (_applaudi_). Mais, nous l'espérons,
l'Autriche paiera double; elle est en fonds; ne la ménage pas; tu ne peux
trop lui faire payer les outrages que sa race a faits au genre humain.
«Tu vas à Bruxelles, Dumouriez (_applaudi_); tu vas passer à Courtray. Là
le nom français a été profané: un général a abusé l'espoir des peuples; le
traître Jarry a incendié les maisons. Je n'ai jusqu'ici parlé qu'à ton
courage, je parle à ton coeur. Souviens-toi de ces malheureux habitans de
Courtray; ne trompe pas leur espoir cette fois-ci; promets-leur la justice
de la nation, la nation ne te démentira pas.
«Quand tu seras à Bruxelles... je n'ai rien à te dire sur la conduite que
tu as à tenir... si tu y trouves une femme exécrable qui, sous les murs de
Lille, est venue repaître sa férocité du spectacle des boulets rouges...
Mais cette femme ne t'attend pas... Si tu la trouvais, elle serait la
prisonnière: nous en avons d'autres aussi qui sont de sa famille... tu
l'enverrais ici... fais-la raser au moins de manière qu'elle ne puisse
jamais porter perruque.
«A Bruxelles la liberté va renaître sous tes auspices. Un peuple entier va
se livrer à l'allégresse; tu rendras les enfans à leurs pères, les épouses
à leurs époux; le spectacle de leur bonheur te délassera de tes travaux.
Enfans, citoyens, filles, femmes, tous se presseront autour de toi; tous
t'embrasseront comme leur père... De quelle félicité tu vas jouir,
Dumouriez...! Ma femme... elle est de Bruxelles; elle t'embrassera aussi.»
Ce discours a été souvent interrompu par de vifs applaudissemens.