NOTE 1, PAGE 75.

_Discours de Collot-d'Herbois à Dumouriez, après la campagne de l'Argonne,

extrait du_ Journal des Jacobins. (_Séance du dimanche 14 octobre, l'an

1er de la république_.)

«Je voulais parler de nos armées, et je me félicitais d'en parler en

présence du soldat que vous venez d'entendre. Je voulais blâmer la réponse

du président: déjà j'ai dit plusieurs fois que le président ne doit jamais

répondre aux membres de la société; mais il a répondu à tous les soldats

de l'armée. Cette réponse dorme à tous un témoignage éclatant de votre

satisfaction; Dumouriez la partage avec tous ses frères d'armes, car il

sait que sans eux sa gloire ne serait rien. Il faut nous accoutumer à ce

langage. Dumouriez a fait son devoir; c'est là sa plus belle récompense...

Ce n'est pas parce qu'il est général que je le loue, mais parce qu'il est

soldat français.

«N'est-il pas vrai, général, qu'il est beau de commander une armée

républicaine? que tu as trouvé une grande différence entre cette armée et

celle du despotisme? Ils n'ont pas seulement de la bravoure, les Français;

ils ne se contentent pas de mépriser la mort; car, qui est-ce qui craint

la mort? Mais ces habitans de Lille et de Thionville, qui attendent de

sang-froid les boulets rouges, qui restent immobiles au milieu de éclats

des bombes et de la destruction de leurs maisons, n'est-ce pas là le

développement de toutes les vertus? Ah! Oui, ces vertus sont au-dessus de

tous les triomphes... Une nouvelle manière de faire la guerre aujourd'hui

est inventée, et nos ennemis ne la trouveront pas: les tyrans ne pourront

rien tant qu'il y aura des hommes libres qui voudront se défendre.

«Un grand nombre de confrères sont morts pour la défense de la liberté;

ils sont morts, mais leur mémoire nous est chère, mais ils ont laissé des

exemples qui vivent dans nos coeurs; mais vivent-ils ceux qui nous ont

attaqués? Non, ils ont succombé, et leurs cohortes ne sont plus que des

monceaux de cadavres qui pourrissent où ils ont combattu: elles ne sont

plus qu'un fumier infect que le soleil de la liberté ne purifiera qu'avec

peine... Cette nuée de squelettes ambulans ressemble bien au squelette de

la tyrannie; et, comme lui, ils ne tarderont pas à succomber... Que sont

devenus ces anciens généraux à grande renommée? Leur ombre s'évanouit

devant le génie tout-puissant de la liberté; ils fuient, et n'ont plus que

des cachots pour retraite; car les cachots ne seront plus bientôt que les

palais des despotes: ils fuient, parce que les peuples se lèvent.

«Ce n'est pas un roi qui t'a nommé, Dumouriez, ce sont tes concitoyens:

souviens-toi qu'un général de la république ne doit jamais transiger avec

les tyrans; souviens-toi que les généraux comme toi ne doivent jamais

servir que la liberté. Tu as entendu parler de Thémistocle, il venait de

sauver les Grecs par la bataille de Salamine; il fut calomnié (tu as des

ennemis, Dumouriez, tu seras calomnié, c'est pourquoi je te parle);

Thémistocle fut calomnié; il fut puni injustement par ses concitoyens; il

trouva un asile chez les tyrans, mais il fut toujours Thémistocle. On lui

proposa de porter les armes contre sa patrie: _Mon épée ne_ _servira

jamais les tyrans_, dit-il, et il se l'enfonça dans le coeur. Je te

rappellerai aussi Scipion. Antiochus tenta de séduire ce grand homme en

offrant de lui rendre un otage précieux, son propre fils. Scipion

répondit: «Tu n'as pas assez de richesses pour acheter ma conscience, et

la nature n'a rien au-dessus de l'amour de la patrie.»

«Des peuples gémissent esclaves; bientôt tu les délivreras. Quelle

glorieuse mission! Le succès n'est pas douteux: les citoyens qui

t'attendent t'espèrent; et ceux qui sont ici te poussent... Il faut

cependant te reprocher quelque excès de générosité envers tes ennemis; tu

as reconduit le roi de Prusse un peu trop à la manière française, à

l'ancienne manière française s'entend (_applaudi_). Mais, nous l'espérons,

l'Autriche paiera double; elle est en fonds; ne la ménage pas; tu ne peux

trop lui faire payer les outrages que sa race a faits au genre humain.

«Tu vas à Bruxelles, Dumouriez (_applaudi_); tu vas passer à Courtray. Là

le nom français a été profané: un général a abusé l'espoir des peuples; le

traître Jarry a incendié les maisons. Je n'ai jusqu'ici parlé qu'à ton

courage, je parle à ton coeur. Souviens-toi de ces malheureux habitans de

Courtray; ne trompe pas leur espoir cette fois-ci; promets-leur la justice

de la nation, la nation ne te démentira pas.

«Quand tu seras à Bruxelles... je n'ai rien à te dire sur la conduite que

tu as à tenir... si tu y trouves une femme exécrable qui, sous les murs de

Lille, est venue repaître sa férocité du spectacle des boulets rouges...

Mais cette femme ne t'attend pas... Si tu la trouvais, elle serait la

prisonnière: nous en avons d'autres aussi qui sont de sa famille... tu

l'enverrais ici... fais-la raser au moins de manière qu'elle ne puisse

jamais porter perruque.

«A Bruxelles la liberté va renaître sous tes auspices. Un peuple entier va

se livrer à l'allégresse; tu rendras les enfans à leurs pères, les épouses

à leurs époux; le spectacle de leur bonheur te délassera de tes travaux.

Enfans, citoyens, filles, femmes, tous se presseront autour de toi; tous

t'embrasseront comme leur père... De quelle félicité tu vas jouir,

Dumouriez...! Ma femme... elle est de Bruxelles; elle t'embrassera aussi.»

Ce discours a été souvent interrompu par de vifs applaudissemens.

Histoire de la Révolution française, Tome 03 · 第 18 / 31 题