NOTE PAGE 47.

(Extrait des _Mémoires de Garat_.)

Voici le tableau que le ministre Garat, l'homme qui a le mieux observé les

personnages de la révolution, a tracé des deux côtés de la convention.

«C'est dans le côté droit de la convention qu'étaient presque tous les

hommes dont je viens de parler; je ne pouvais y voir un autre génie que

celui que je leur avais connu. Là, je voyais donc et ce républicanisme de

sentiment qui ne consent à obéir à un homme que lorsque cet homme parle

_au nom_ de la nation et _comme_ la loi, et ce républicanisme, bien plus

rare, de la pensée qui a décomposé et recomposé tous les ressorts de

l'organisation d'une société d'hommes semblables en droits comme en

nature, qui a démêlé par quel heureux et profondartifice on peut associer

dans une grande république ce qui paraît inassociable, l'égalité

et la soumission aux magistrats, l'agitation féconde des esprits et des

âmes, et un ordre constant, immuable, un gouvernement dont la puissance

soit toujours absolue sur les individus et sur la multitude, et toujours

soumise à la nation, un pouvoir exécutif dont l'appareil et les formes,

d'une splendeur utile, réveillent toujours les idées de la splendeur de

la république, et jamais les idées de la grandeur d'une personne.

«Dans ce même côté, je voyais s'asseoir les hommes qui possédaient le

mieux ces doctrines de l'économie politique qui enseignent à ouvrir et à

élargir tous les canaux des richesses particulières et de la richesse

nationale, à composer le trésor public avec scrupule des portions que lui

doit la fortune de chaque citoyen; à créer de nouvelles sources et de

nouveaux fleuves aux fortunes particulières par un bon usage de ce

qu'elles ont versé dans les caisses de la république; à protéger, à

laisser sans limites tous les genres d'industrie, sans en favoriser

aucune; à regarder les grandes propriétés non comme ces lacs stériles qui

absorbent et gardent toutes les eaux que les montagnes versent dans leur

sein, mais comme des réservoirs nécessaires pour multiplier et pour

accroître les germes de la fécondité universelle, pour les épancher de

proche en proche sur tous les lieux qui seraient restés dans le

dessèchement et dans la stérilité: doctrines admirables qui ont porté la

liberté dans les arts et dans le commerce avant qu'elle fût dans les

gouvernemens, mais particulièrement propres par leur essence à l'essence

des républiques; seules capables de donner un fondement solide à

_l'égalité_, non dans une _frugalité_ générale toujours violée, et qui

enchaîne bien moins les désirs que l'industrie, mais dans une aisance

universelle, mais dans ces travaux dont la variété ingénieuse et la

renaissance continuelle peuvent seules absorber, heureusement pour la

liberté, cette activité turbulente des démocraties qui, après les avoir

long-temps tourmentées, a fait disparaître les républiques anciennes

au milieu des orages et des tempêtes dont leur atmosphère était toujours

enveloppée.

«Dans le côté droit étaient cinq à six hommes dont le génie pouvait

concevoir ces grandes théories de l'ordre social et de l'ordre économique,

et un grand nombre d'hommes dont l'intelligence pouvait les comprendre et

les répandre: c'est là encore qu'étaient allés se ranger un certain nombre

d'esprits naguère très impétueux, très violens, mais qui, après avoir

parcouru et épuisé le cercle entier de leurs emportemens démagogiques,

n'aspiraient qu'à désavouer et à combattre les folies qu'ils avaient

propagées; c'est là enfin que s'asseyaient, comme les hommes pieux

s'agenouillent au pied des autels, ces hommes que des passions douces, une

fortune honnête et une éducation qui n'avait pas été négligée, disposaient

à honorer de toutes les vertus privées, la république qui les laisserait

jouir de leur repos, de leur bienveillance facile et de leur bonheur.

«En détournant mes regards de ce côté droit sur le côté gauche, en les

portant sur la Montagne, quel contraste me frappait! Là, je vois s'agiter

avec le plus de tumulte un homme à qui la face couverte d'un jaune cuivré

donnait l'air de sortir des cavernes sanglantes des anthropophages, ou du

seuil embrasé des enfers; qu'à sa marche convulsive, brusque, coupée, on

reconnaissait pour un de ces assassins échappés aux bourreaux, mais non

aux furies, et qui semblent vouloir anéantir le genre humain pour se

dérober à l'effroi que la vue de chaque homme leur inspire. Sous le

despotisme, qu'il n'avait pas couvert de sang comme la liberté, cet homme

avait eu l'ambition de faire une révolution dans les sciences; et on

l'avait vu attaquer, par des systèmes audacieux et plats, les plus grandes

découvertes des temps modernes et de l'esprit humain. Ses yeux, errant sur

l'histoire des siècles, s'étaient arrêtés sur la vie de quatre ou cinq

grands exterminateurs qui ont changé les cités en déserts, pour repeupler

ensuite les déserts d'une race formée à leur image ou à celle des tigres;

c'était là tout ce qu'il avait retenu des annales des peuples, tout ce

qu'il en savait et qu'il voulait imiter. Par un instinct semblable à celui

des bêtes féroces, plutôt que par une vue profonde de la perversité, il

avait aperçu à combien de folies et de forfaits il est possible

d'entraîner un peuple immense dont on vient de briser les chaînes

religieuses et les chaînes politiques: c'est l'idée qui a dicté toutes ses

feuilles, toutes ses paroles, toutes ses actions. Et il n'est tombé que

sous le poignard d'une femme! et plus de cinquante mille de ses images ont

été érigées sur le sein de la république!

«A ses côtés se plaçaient des hommes qui n'auraient pas conçu eux-mêmes de

pareilles atrocités, mais qui, jetés avec lui, par un acte d'une extrême

audace, dans des événemens dont la hauteur les étourdissait, et dont les

dangers les faisaient frémir, en désavouant les maximes du monstre, les

avaient peut-être déjà suivies, et n'étaient pas fâchés qu'on craignît

qu'ils pussent les suivre encore. Ils avaient horreur de Marat, mais ils

n'avaient pas horreur de s'en servir. Ils le plaçaient au milieu d'eux,

ils le mettaient en avant, ils le portaient en quelque sorte sur leur

poitrine comme une tête de Méduse. Comme l'effroi que répandait un pareil

homme était partout, on croyait le voir partout lui-même, on croyait en

quelque sorte qu'il était toute la Montagne, ou que toute la Montagne

était comme lui. Parmi les chefs, en effet, il y en avait plusieurs qui ne

reprochaient aux forfaits de Marat que d'être un peu trop sans voile.

«Mais parmi les chefs mêmes ( et c'est ici que la vérité me sépare de

l'opinion de beaucoup d'honnêtes gens), parmi les chefs mêmes étaient un

grand nombre d'hommes qui, liés aux autres par les événemens beaucoup plus

que par leurs sentimens, tournaient des regards et des regrets vers la

sagesse et l'humanité; qui auraient eu beaucoup de vertus et auraient

rendu beaucoup de services, à l'instant où on aurait commencé à les en

croire capables. Sur la Montagne se rendaient, comme à des postes

militaires, ceux qui avaient beaucoup la passion de la liberté et peu la

théorie, ceux qui croyaient l'égalité menacée ou même rompue par la

grandeur des idées et par l'élégance du langage; ceux qui, élus dans les

hameaux et dans les ateliers, ne pouvaient reconnaître un républicain que

sous le costume qu'ils portaient eux-mêmes; ceux qui, entrant pour la

première fois dans la carrière de la révolution, avaient à signaler cette

impétuosité et cette violence par laquelle avait commencé la gloire de

presque tous les grands révolutionnaires; ceux qui, jeunes encore et plus

faits pour servir la république dans les armées que dans le sanctuaire des

lois, ayant vu naître la république au bruit de la foudre, croyaient que

c'était toujours au bruit de la foudre qu'il fallait la conserver et

promulguer ses décrets. A ce côté gauche allaient encore chercher un asile

plutôt qu'une place plusieurs de ces députés qui, ayant été élevés dans

les castes proscrites de la noblesse et du sacerdoce, quoique toujours

purs, étaient toujours exposés aux soupçons, et fuyaient au haut de la

Montagne l'accusation de ne pas atteindre à la hauteur des principes: là,

allaient se nourrir de leurs soupçons, et vivre au milieu des fantômes,

ces caractères graves et mélancoliques qui, ayant aperçu trop souvent la

fausseté unie à la politesse, ne croient à la vertu que lorsqu'elle est

sombre, et à la liberté que lorsqu'elle est farouche; là siégeaient

quelques esprits qui avaient pris dans les sciences exactes de la raideur

en même temps que de la rectitude; qui, fiers de posséder des lumières

immédiatement applicables aux arts mécaniques, étaient bien aises de se

séparer par leur place, comme par leur dédain, de ces hommes de lettres,

de ces philosophes dont les lumières ne sont pas si promptement utiles aux

tisserands et aux forgerons, et n'arrivent aux individus qu'après avoir

éclairé la société tout entière: là enfin devaient aimer à voter, quels

que fussent d'ailleurs leur esprit et leurs talens, tous ceux qui, par les

ressorts trop tendus de leur caractère, étaient disposés à aller au-delà

plutôt qu'à rester en-deçà de la borne qu'il fallait marquer à l'énergie

et à l'élan révolutionnaire.

«Telle était l'idée que je me formais des _élémens_ des deux côtés de la

convention nationale.

«A juger chaque côté par la majorité de ses élémens, tous les deux, dans

des genres et dans des degrés différens, devaient me paraître capables de

rendre de grands services à la république: le côté droit pour organiser

l'intérieur avec sagesse et avec grandeur; le côté gauche pour faire

passer, de leurs âmes dans l'âme de tous les Français, ces passions

républicaines et populaires si nécessaires à une nation assaillie de

toutes parts par la meute des rois et par la soldatesque de l'Europe.»

Histoire de la Révolution française, Tome 03 · 第 17 / 31 题