--Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens

LES FILLEULES DE RUBENS

Histoire Flamande

Tome Premier

par

S. HENRY BERTHOUD

Bruxelles,

Librairie Allemande, Française et Étrangère

De Mayer et Flatau,

Rue de la Madeleine, 5

1849

CHAPITRE Ier.

MYNHEER BORREKENS.

Vers la fin du mois de juin de l'année 16.., au moment où les cloches de

l'église Notre-Dame d'Anvers sonnaient quatre heures du matin, un homme

jeune encore entr'ouvrit les riches courtines qui fermaient son lit et

sortit de sa chambre, en marchant avec précaution sur la pointe du pied.

Après avoir descendu un escalier dont les derniers ornements n'étaient

pas encore tout-à-fait terminés, il entra dans une petite salle ou se

trouvait une baignoire de marbre blanc rapportée d'Italie, et l'un des

chefs-d'oeuvre les plus admirables de l'antiquité. Il jeta le manteau

qui l'enveloppait, se plongea pendant quelques minutes, dans la

baignoire pleine d'eau fraîche, et termina ensuite sa toilette avec une

promptitude qui n'excluait pourtant point les soins les plus minutieux.

Après quoi, il couvrit sa tête d'un feutre gris à larges bords et se

rendit à l'église voisine de Notre-Dame.

Quatre heures et demie sonnaient au moment où il franchissait le seuil

de l'église, et où un prêtre montait à l'autel pour célébrer le saint

sacrifice de la messe.

Le jeune homme s'agenouilla humblement sur les dalles, au milieu de la

foule, se signa dévotement et pria avec ferveur pendant toute la durée

de la cérémonie catholique. Après quoi, il se releva, n'oublia point de

tremper ses doigts dans l'eau du bénitier et reprit le chemin de son

logis.

Chemin faisant, il rencontra une pauvre femme qui s'en revenait, comme

lui, de la messe. Enveloppée de sa cape noire, d'une grande propreté,

quoique usée et raccommodée en plusieurs endroits, elle tenait par la

main deux petits enfants; on lisait, rien que dans l'allure de cette

femme, une misère honnête.

--Vous avez là un beau garçon bien éveillé, dit le jeune homme à la

femme.

--Un pauvre orphelin! répondit-elle en soupirant. J'ai perdu mon mari il

y a un an.

Et la douleur lui fit, sans qu'elle s'en aperçût, accélérer

convulsivement le pas pendant quelques secondes.

--Que la volonté de Dieu soit faite! ajouta-t-elle avec une résignation

qui se trouvait plus dans ses paroles que dans son coeur. Si j'étais

seule à souffrir, je ne me plaindrais point, mais ces deux pauvres

innocents!...

Elle s'interrompit et se remit à marcher avec vitesse, car des larmes

remplissaient ses yeux, et ses sanglots étaient prêts à éclater.

Le jeune homme avait pris le petit garçon par la main.

--Demeures-tu bien loin d'ici? lui demanda-t-il en tapant sur ses

grosses joues roses.

--A la place de Meir, répondit ce petit garçon en regardant le beau

cavalier si bravement vêtu, et qui portait à ses bottes des éperons

d'argent qui résonnaient d'une manière fort agréable pour l'oreille d'un

bambin.

--Et comment te nommes-tu?

--Claes, mynheer.

--Eh bien! Claes, tu ne refuseras pas de ton compagnon de route ces deux

morceaux de pain d'épice qui font si bon effet à la boutique devant

laquelle nous passons! Embrasse-moi, partage avec ta soeur, et au

revoir!

En achevant ces mots, il s'éloigna, non sans écrire, sur ses tablettes,

le nom et l'adresse de la veuve Claes.--Ma chère Isabelle me saura gré

de lui apporter, à son réveil, cette infortune à soulager, se dit-il.

Il ne se trouvait plus qu'à peu de distance de sa maison, lorsqu'une

voix forte et mielleuse, tout à la fois, le salua d'un bonjour mynheer

Rubens, qui lui fit tourner la tête.

--Ah! c'est vous, mynheer Borrekens, dit-il en s'arrêtant devant

une porte, sur le seuil de laquelle se tenait appuyé un homme d'une

soixantaine d'années environ, et qui souleva sur sa tête son bonnet pour

saluer le peintre célèbre.

--Moi-même, répondit le bourgeois, et je suis charmé de vous voir, car

je devais me rendre chez vous aujourd'hui.

--Vous m'auriez fait honneur et plaisir, voisin.

--L'honneur eût été pour moi, et vous y auriez trouvé peu de plaisir,

mynheer Rubens, car il devait s'agir, dans ma visite, d'un bout de

terrain qu'en creusant les fondations d'un mur vous avez pris sur le

jardin du Serment des Arquebusiers, dont j'ai l'honneur d'être le roi.

--Par saint Pierre et saint Paul, mes patrons! si je l'ai fait, c'est

bien sans m'en douter, s'écria l'artiste.

--C'est aussi ce que j'ai dit aux arquebusiers, répondit mynheer

Borrekens; mais ils n'ont point voulu entendre raison, et ils prétendent

que c'est aux hommes de loi à vider cette affaire. L'assignation vous

sera remise aujourd'hui par entremise de procureur.

--Eh bien! nous plaiderons, s'il le faut, répliqua Rubens, à qui cette

nouvelle, néanmoins, était visiblement désagréable.

--Par saint Christophe, notre patron! c'est ce que je voudrais empêcher!

Quoi! il sera dit que le chevalier Pierre-Paul Rubens, l'honneur de

notre cité, aura maille à partir avec le serment dont je suis roi! Ah!

mynheer, au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre!

--Comment puis-je m'entendre avec de mauvaises têtes qui m'assignent

par procureur avant de m'avoir entretenu du tort involontaire qu'ils

prétendent que je leur ai causé? C'est là un mauvais procédé, voisin!

--Vous répétez les mêmes paroles que je leur ai dites, mynheer Rubens.

Mais il y a parmi les arquebusiers un diable de gribouilleur de papier,

de son état maître clerc de procureur, et qui a mené la chose plus vite

qu'il ne seyait. J'ai obtenu à grand'peine d'être autorisé à vous parler

de l'affaire ce matin, avant la dénonciation légale.

--Eh bien! nous plaiderons, puisque le Serment des Arquebusiers le veut.

--Au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre, je vous

le répète.

--Et comment m'entendre avec des gaillards qui frappent sans dire: Gare!

Je leur aurais donné d'excellentes et irrécusables raisons pour leur

prouver qu'ils ont tort.

--Ils n'eussent point manqué non plus de ces bonnes raisons, répliqua

mynheer Borrekens, en riant. Qui discute croit toujours avoir bon droit.

A vrai dire, un argument d'écus ferait plus dans cette circonstance

que cent mille belles paroles d'or, quoique le procès soit plutôt une

affaire d'amour-propre qu'une affaire d'argent.

--Les juges décideront, puisqu'on me force à plaider!

--Plaider! Vous laisserez dire par la ville que le chevalier Rubens,

dont chacun aime la générosité, le talent et la personne, a contesté

à un Serment de ses compatriotes un droit qu'il est de leur devoir de

défendre?

--Eh! que voulez-vous donc que je fasse? demanda Rubens non sans quelque

impatience, car la pensée de ce procès lui était odieuse, et maître

Borrekens ne s'était que trop bien appliqué à lui en faire sentir les

inconvénients.

--Il n'appartient point à un pauvre marchand de dentelles de donner un

conseil à plus habile et plus éclairé que soi, répartit Borrekens en se

réfugiant dans une hypocrite humilité; cependant, si vous me permettiez

d'émettre mon opinion...

--Mais puisque je vous la demande! s'écria Rubens en se croisant les

bras.

--Je disais hier aux arquebusiers: Vous avez envie d'un tableau de saint

Christophe, pour la chapelle de votre Serment: eh bien! je vais prier

le chevalier Rubens de vous faire ce saint Christophe, et qu'il ne soit

plus question de rien entre nous!

---Soit! j'accepte. Vous aurez votre saint Christophe, quoiqu'un pareil

sujet ne me plaise pas trop à traiter. D'autant plus que le géant me

paraît un saint quelque peu apocryphe.

--Le patron des arquebusiers! Ne dites point de pareilles choses,

mynheer Rubens... ne dites point de pareilles choses!... Au revoir, j'ai

votre parole et je tiens l'affaire pour arrangée et convenue entre les

deux parties.

Borrekens laissa s'éloigner Rubens et se prit à rire.

--Oh! la bonne idée qui m'est passée par la tête! Voici le Serment des

arquebusiers qui va posséder un beau tableau de Rubens sans qu'il lui en

coûte un _cromsleers_[1]. Allons vite prévenir mes collègues de ce

que j'ai fait! Car, en vérité, mynheer Rubens ne nous a pas pris grand

comme le pouce de terrain, aussi vrai que le procès que les arquebusiers

veulent lui intenter n'existe que dans ma tête.

[Note 1: Petite monnaie du pays.]

En se parlant ainsi, ce mynheer Borrekens rentra dans son logis, et

après avoir traversé un long corridor dallé en marbre, entra dans une

vaste pièce d'un aspect assez froid et qui servait à la fois de salon,

de salle à manger et de parloir.

L'unique fenêtre de cette chambre affectait une forme ogivale et

prenait un jour papillotant à travers des centaines de vitres coloriées

diversement et unies entre elles par un mince réseau de lamelles de

plomb. Près de cette fenêtre, se tenait assise une jeune femme tellement

absorbée dans sa profonde rêverie, que ses mains avaient laissé échapper

le carreau à dentelles placé sur ses genoux, et qu'elle n'entendit point

entrer le roi des arquebusiers.

C'était une de ces figures blondes et suaves telles que la Frise seule

en produit; on eût deviné que la jeune femme était née de l'autre

côté du Zuiderzée, quand bien même elle n'eut point porté la coiffure

nationale des femmes léwardennes. Le front ceint de cette riche couronne

d'or et enveloppée de voiles de dentelles, la tête penchée par un

mouvement plein d'abandon, elle ressemblait ainsi à ces naïves

miniatures de reine que les rubricateurs du moyen âge se complaisaient à

tracer sur le vélin de leurs manuscrits.

--Toujours triste, toujours rêveuse! Thrée, fit mynheer Borrekens avec

plus de tendresse qu'on n'aurait cru capables d'en exprimer ses traits

finauds et le son de sa voix vulgaire. Je suis sûr que tu penses encore

aux brouillards et aux traîneaux de ton pays!

La jeune femme tressaillit à la voix de Borrekens.

--Pardonnez-moi! dit-elle; oui, vous avez raison, je retournais en

imagination dans cette douce contrée où je suis née, où se sont écoulés

les jours heureux de ma jeunesse, où dorment dans la paix du tombeau mon

père, ma mère, et celui dont la tendresse était venue me consoler de

leur perte!

Elle essuya les larmes qui coulaient de ses yeux.

--Allons! allons! Thrée, ne vous laissez point abattre par votre juste

douleur. Oui, ce fut un coup terrible pour vous et pour moi que la mort

imprévue du pauvre Ians, qui vous laissa sans mari et moi sans fils!

Mais pensez à la consolation qui vous est réservée, puisque dans

quelques jours vous serez mère.

--Vous avez raison, mon père, dit-elle.

--Sans compter que je veux que le fils auquel vous donnerez le jour

ait un parrain qui fasse honneur à la corporation dont j'ai l'honneur

d'avoir été élu roi depuis huit jours. Ah! par saint Christophe! les

arquebusiers d'Anvers ne se repentiront pas de m'avoir nommé leur chef.

Ils ne tarderont pas à reconnaître si maître Borrekens possède de

l'habileté, sait faire valoir leurs droits et s'entend à défendre les

privilèges de ceux qui l'ont choisi.

Là-dessus, il prit son feutre à larges bords, et laissant seule sa

belle-fille, il se dirigea vers la maison du Serment des Arquebusiers

pour donner l'ordre au secrétaire de cette association de convoquer tous

les membres pour le soir même.

Le soir, en effet, après le salut, chacun des arquebusiers, au sortir de

l'église, se rendit dans la grande salle de l'hôtel où depuis deux cents

ans se réunissaient les membres du Serment.

On avait tout disposé comme pour les jours de grande solennité; les

lustres en cuivre, élégamment découpés, jetaient dans l'immense salle

les clartés un peu vacillantes des lampes qu'ils supportaient; des

bougies roses et bleues brûlaient dans des torchères dorées, sur le

bureau du roi du Serment; et le fou de la corporation, en grand costume,

et sa marotte en main, se tenait assis sur un escabeau devant cette

table.

A voir tous ces bourgeois vêtus de leurs habits de fête, qui prenaient

place sur les gradins de velours disposés dans la salle immense, tendue

en cuir de Cordoue, on eût dit un de ces congrès décidant des destinées

des pays, qui se succédèrent à diverses reprises au dix-septième siècle,

et dont un des grands maîtres flamands, Terburg, a si bien reproduit

la physionomie, dans cette admirable page de peinture qu'on nomme le

_Congrès de Munster_.

Mynheer Borrekens, accompagné de deux anciens du Serment, monta au

bureau et prit place dans le fauteuil présidentiel, surmonté d'un riche

dais de velours.

--Mes chers et féaux confrères, dit-il, je viens vous faire à savoir

que j'ai cru devoir, en votre nom, et sauf votre ratification, comme de

droit, traiter d'une affaire importante avec le chevalier Rubens.

Il s'interrompit un moment.

--Parlez! parlez! nous vous écoutons, lui cria-t-on de plusieurs côtés.

--Le dit et honorable chevalier Rubens, reprit-il, en faisant creuser

les fondations d'un mûr de son jardin, avait, du moins j'ai cru le

remarquer, légèrement empiété sur le terrain mitoyen de notre jardin;

j'ai réclamé de la loyauté de Rubens une indemnité, et il m'a promis,

en échange du dommage causé, ou non causé, de peindre et de donner au

Serment un tableau représentant en pied notre bienheureux patron, saint

Christophe.

A cette nouvelle inattendue, un murmure de surprise et d'approbation

se répandit dans l'assemblée et fit naître, sur les lèvres de maître

Borrekens, un sourire d'orgueil.

--Ah! ah! se dit-il en lui-même, je pense que les arquebusiers ne sont

point fâchés de m'avoir élu pour leur roi! A peine leur chef depuis huit

jours, voici une magnifique affaire que je conclus pour eux; voici un de

leurs plus ardents désirs gue je réalise.

Maître Borrekens n'avait point encore achevé de se formuler cette

pensée, qu'un de ses voisins, mynheer Van Kniff, se leva brusquement, et

de la voix la plus aiguë qu'il pût trouver dans sa poitrine de bossu,

demanda de quel droit le roi des arquebusiers s'était permis de conclure

une affaire du Serment sans avoir, au préalable, pris l'avis du conseil

et soumis la chose à la délibération de la corporation.

Il cita des articles du règlement, des délibérations, des arrêtés, et

finit par conclure à ce que maître Borrekens fût soumis à la réprimande,

et ladite réprimande ensuite mentionnée au procès-verbal des séances.

Maître Kniff, comme toutes les méchantes langues, était généralement

détesté de tous ses collègues qui ne lui en montraient que plus de

déférence, car ils redoutaient son bec effilé. Le fait est qu'il était

toujours prêt à dauber sur tous et sur tout. La philippique qu'il

prononça contre Borrekens fut donc accueillie avec attention; et les

esprits faibles et flottants, c'est-à-dire la majorité, se mirent à

crier que les droits et les privilèges du Serment avaient été violés;

la discussion s'alluma, s'anima, s'envenima, d'autant plus que la

bière circulait partout: de pot en pot, et de verre en verre, elle ne

contribuait point médiocrement à exaspérer les esprits et à donner de la

violence à la discussion.

Après avoir subi ces orages pendant trois grandes heures, Borrekens

allait succomber et Ians Kniff triompher, lorsqu'un jeune homme, qui

s'était tenu à l'écart jusqu'alors, prit la parole et démontra si

clairement les avantages que le Serment recueillait du marché conclu

par maître Borrekens, qu'il ramena à son avis cette majorité flottante,

irrésolue, qui, nous l'avons dit, s'était ralliée tout d'abord à Ians

Kniff.

Un incident vint servir le jeune homme plus encore que sa bonne mine,

son éloquence naturelle et sa logique serrée: ce fut la violence avec

laquelle Kniff s'élança à la tribune pour interrompre l'orateur.

Celui-ci, sans perdre rien de son sang-froid, déclara qu'il avait la

parole; qu'il avait écouté patiemment mynheer Kniff, et qu'il avait le

droit d'être écouté de la même manière par ledit maître Kniff. Mais

comme celui-ci, excité par la colère et surtout par les vapeurs de la

bière, se cramponnait à la tribune et cherchait à couvrir de ses cris

la voix de son adversaire, le jeune arquebusier, doué d'une force

herculéenne, prit le récalcitrant dans ses bras, le descendit de la

tribune, et reprit paisiblement la parole, comme si rien ne se fût

passé.

Il en fallait beaucoup moins pour démoraliser le bossu, dont chacun,

nous l'avons dit, détestait l'outrecuidance insolente. Des rires et même

des huées le réduisirent au silence, et il fut décidé à l'unanimité que

mynheer Borrekens avait bien mérité du Serment des Arquebusiers.

--Vous m'avez donné un bon coup d'épaule, jeune homme, dit, au sortir de

la séance, Borrekens, qui frappa gaîment sur le bras de son auxiliaire.

Merci et à charge de revanche!

Le jeune homme sourit.

--Personne ne vous connaissait tout à l'heure parmi les arquebusiers,

mais je puis vous affirmer que désormais vous voici populaire parmi eux.

Quant à moi, je n'oublierai point votre nom quand je le saurai.

--Je ne fais partie du serment que depuis un mois, répondit le jeune

homme avec modestie. Quand je vous aurai dit que je m'appelle Simon van

Maast, vous n'en serez guère plus avancé; mon nom et ma personne sont

trop obscurs pour qu'on se souvienne de l'une ou de l'autre.

--Je sais quelqu'un qui ne les oubliera pas, reprit maître Borrekens. Je

n'oublie jamais mes amis, et vous êtes désormais des miens, Simon van

Maast! et pour me prouver que je dis vrai, vous allez venir souper

avec moi sans me faire une seule objection. Nous boirons à la santé de

saint-Christophe, une ou deux bonnes bouteilles de Claret qui, depuis

longues années, se couvrent de poussière dans ma cave.

En disant cela, maître Borrekens prenait une clé à sa ceinture, ouvrait

la porte de sa maison, et introduisait Simon dans le parloir dont nous

ayons déjà parlé, et où le couvert du souper était dressé.

--Allons! Thrée, dit-il en entrant à la jeune veuve, allons! ma chère,

fais mettre un couvert de plus! Simon van Maast soupe avec nous! C'est

un garçon qui parle à ravir, et qui est fort comme l'Hercule que mynheer

Rubens vient de peindre dans la salle du conseil. Ce brave Simon m'a

tiré du pied, comme on dit, une fâcheuse épine, attendu que cette épine

n'était rien moins que ce damné Ians Kniff! Ah! ah! je rirai longtemps

de la manière dont vous l'avez réduit au silence, mon honnête Simon.

Tandis qu'il exprimait ainsi de nouveau sa joie et sa reconnaissance

au jeune homme, Thrée, dont les joues s'étaient couvertes d'une légère

rougeur à la vue d'un étranger, allait et venait, pour remplir les

ordres de son beau-père.

Les joues de Simon reflétèrent la rougeur de la jeune femme, lorsqu'il

eut remarqué cette créature angélique, à laquelle ses vêtements de deuil

semblaient donner je ne sais quel charme mélancolique qui allait au

coeur.

Aussi fut-ce avec un véritable sentiment de chagrin que, vers la fin du

repas, et lorsque les épices apparurent sur la table, il la vit placer

deux bouteilles devant son beau-frère, se lever, présenter son front à

baiser à mynheer Borrekens, et adresser une profonde révérence à son

hôte.

--Pauvre Thrée! dit après le départ de la jeune femme mynheer Borrekens,

que les émotions de la journée et le vin de Claret avaient rendu

communicatif plus que d'habitude. Après huit mois de mariage, perdre,

par un fatal accident, son mari! mon fils unique! Un beau et brave jeune

homme comme vous, Simon! Il s'est aventuré follement sur une mauvaise

barque pour sauver la vie à des malheureux naufragés, et il a péri avec

eux, laissant son père sans enfant pour consoler ses vieux jours, et sa

femme veuve! L'enfant du pauvre Nick ne connaîtra jamais son père!

Mynheer Borrekens essuya une larme et acheva de vider le dernier verre

de la seconde bouteille de Claret.

Simon van Maast, qui, malgré ses habitudes de sobriété, avait lui-même

bu plus qu'il ne l'avait voulu, profita de la mort de cette dernière

bouteille pour se lever de table, serrer la main à son hôte et regagner

son logis.

Lorsqu'il eut reposé la tête sur son oreiller, il se répéta encore,

comme il se l'était dit plusieurs fois chemin faisant:

--Quelle charmante veuve que la bru de maître Borrekens, et comme son

regard doux et triste va droit au coeur!

CHAPITRE II.

LES JUMELLES.

Huit jours après l'entrevue de Rubens et de maître Borrekens, le peintre

célèbre s'arrêtait, à la même heure pour ainsi dire, devant la porte du

roi des arquebusiers.

Assis comme d'habitude sur le seuil de sa maison, mynheer Borrekens ôta

son chapeau avec un empressement qui tenait à la fois du respect et de

la familiarité.

--Votre tableau est terminé, mynheer Borrekens, lui annonçait-il;

faites-moi le plaisir de venir le voir aujourd'hui vers onze heures;

vous me direz si le Serment dont vous êtes le chef aura lieu de se

montrer satisfait de l'échange que nous avons fait.

Maître Borrekens se garda bien de manquer au rendez-vous donné.

Il arriva ponctuellement, à l'heure dite, vêtu d'un beau pourpoint de

velours noir, sur lequel brillait une riche chaîne d'or et un large

médaillon de même métal qui renfermait l'image du saint patron de sa

confrérie.

La maison de Rubens, quoique inachevée encore, nous l'avons dit, était

un palais vaste et d'une magnificence presque royale. Un valet richement

vêtu introduisit le bourgeois dans une galerie où se trouvaient

rassemblées les antiquités que Rubens avait recueillis pendant le long

séjour qu'il avait fait en Italie, et qui formaient une collection déjà

justement célèbre en Europe.

Un étranger de distinction visitait cette galerie, et, appuyé

familièrement sur le bras de l'artiste, s'arrêtait de temps à autre

pour mieux admirer quelque chef-d'oeuvre, dont il parlait du reste en

connaisseur expert et surtout en amateur enthousiaste.

--Mylord duc, dit Rubens lorsqu'il aperçut le bourgeois, permettez-moi

de vous présenter mon voisin et mon ami, le roi du Serment des

Arquebusiers d'Anvers.

L'étranger, jeune encore, salua d'une légère inclination de tête mynheer

Borrekens, et regarda avec curiosité ce bon visage où se trouvaient

exprimées à la fois, d'une manière significative, la naïveté et sa ruse.

Rubens, qui suivait de l'oeil les impressions du duc, et qui voulait

s'amuser de ce qui allait se passer, adressa de nouveau la parole au

seigneur anglais, pour mieux exciter sa curiosité et son attention.

--Si Sa Grâce le duc de Buckingham veut bien le permettre,

continua-t-il, je vais montrer à mon voisin Borrekens le tableau que

je viens de terminer pour le Serment des Arquebusiers, en échange de

quatorze pieds de terrain contestés, entre lesdits arquebusiers et moi.

Il fit un signe de la main, et deux valets, portant la même livrée que

celui qui avait introduit Borrekens, ouvrirent à deux battants les

portes d'un immense atelier.

Une toile complètement terminée occupait le fond de cet atelier: c'était

la célèbre _Descente de Croix_.

Buckingham jeta un cri d'admiration, et le bourgeois ébloui se demanda

un moment si Rubens ne raillait point, en lui offrant un pareil

chef-d'oeuvre en échange de quelques pieds de terre, d'une propriété

fort peu établie d'ailleurs. Cependant il tint ferme, et ne laissa voir

ni embarras ni doute sur son visage. Il plaça en abat-jour sa grosse

main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir la magique toile, dont, en

sa qualité d'enfant de la Flandre, il était organisé à comprendre la

sublimité.

--Eh bien! êtes-vous satisfait, mynheer Borrekens? demanda-le peintre en

riant.

--Vous vous êtes montré, en cette circonstance comme en toute autre,

d'une munificence sans égale, mynheer Rubens. Ce don que vous faites est

de beaucoup, beaucoup au-dessus de la valeur du mauvais bout de terrain

que nous vous avons cédé!... Et cependant...

--Et cependant? reprit Rubens qui regardait toujours Buckingham en

riant.

--Vous avez promis au Serment des Arquebusiers un portrait de leur

patron saint Christophe.

--Vous avez raison, mon maître; mais, objecta Rubens, qui se plaisait à

ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le géant Christophe,

portant le Christ enfant sur son épaule, est un saint apocryphe que

le Martyrologe n'admet qu'avec défiance? Voyez dans ce tableau, cinq

figures portant le corps de notre divin Maître. Je vous ai fait cinq

Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a

lieu d'être satisfait.

Mynheer Borrekens hocha la tête.

--Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens,

laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer

Borrekens le géant qu'il désire.

--Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent

d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand

dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller

Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre!

--Mais puisqu'il ne vous satisfait point?

--Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux

et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des

enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du

Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre

l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier

Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange

d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham

paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans

toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant

de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit

d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût.

--Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer

Borrekens? Je ne m'en doute pas.

--Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez.

--Je vous jure que non, sur mon âme!

--Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer

Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet.

--Vous me rendrez service en me l'apprenant.

--Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à

ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe

apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets?

--Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez à

Rubens; chaque volet a deux faces.

--Mylord, répliqua le bourgeois, je ne m'attendais point à cette

objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entière est tant

habituée à admirer la munificence, que la renommée en est arrivée

jusqu'à un pauvre marchand d'Anvers comme moi.

--Bien riposté, sur mon âme! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon à

entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la

tête et du bonnet, au besoin.

--Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint

Christophe; un vrai géant, un bâton à la main, un petit Jésus sur

l'épaule, et passant une rivière à gué. Toutefois, je ne le ferai qu'à

une condition.

--Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'écria Borrekens dont les

yeux étincelaient de joie.

--Il s'agit de choses moins précieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me

fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des nôtres, et

venez nous tenir compagnie, le verre à la main.

--J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment

ne voulez-vous pas qu'on vous aime!

Et, saluant jusqu'à terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la

ville d'Anvers.

Tandis qu'il se retirait, Buckingham échangea un sourire avec Rubens.

--Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les

plus naïfs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme,

la loyauté en personne, m'a, par dévouement au Serment auquel il

appartient, extorqué un tableau par des moyens que ne désavouerait point

le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improvisés, un beau

matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas été longtemps la

dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, à

parler sérieusement, je n'étais pas fâché d'être agréable au Serment

des Arquebusiers, dont mon père a plus d'une fois éprouvé la fidélité,

lorsqu'il était conseiller au sénat d'Anvers.

--Rubens, Rubens, vous êtes plus grand seigneur que moi!

--Cet homme, continua Rubens, dont l'âpreté nous amuse, a, je le tiens

pour certain, quelque bonne oeuvre secrète, quelque grande et noble

action inconnue à laquelle il dévoue sa fortune et sa vie.

Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se

rendait à son logis pour annoncer à sa belle-fille l'honneur qu'il

allait avoir de dîner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui

faisait l'orgueil de la ville d'Anvers.

Il trouva Thrée, comme d'habitude, assise près de la fenêtre, dans son

grand fauteuil, et rêvant tour à tour aux chagrins du passé et aux joies

de sa maternité prochaine.

L'oeil du vieux bourgeois étincelait tellement de satisfaction que la

jeune femme lui dit, avec le sourire mélancolique et tendre qui séyait

si bien à ses traits pâles:

--Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon père?

--Un grand honneur, du moins, répliqua Borrekens, sans songer à

dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dîner aujourd'hui chez le

chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent à peindre des volets

pour notre tableau du Serment. Je t'ai déjà parlé de cette affaire, je

te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de

Malines, que je fasse honneur à mon hôte.

En ce moment, Simon van Maast passa devant les fenêtres de Thrée, et

lui ôta respectueusement son chapeau; elle lui répondit par un signe

affectueux de la tête.

Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la

main à son ami, sans que celui-ci répondît.

--Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il.

Et il se revêtit, dans sa chambre, de ses vêtements de fête.

Quand il redescendit radieusement paré, Simon van Maast retraversait de

nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thrée, sans apercevoir mynheer

Borrekens.

--Par saint Christophe! voici un compère bien distrait! remarqua le

bourgeois. Adieu, ma chère bru.

Et il s'élança dans la rue avec une légèreté de jeune homme! En quatre

enjambées, il avait rejoint Simon, sur l'épaule duquel il frappa

vivement.

Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme

pris en faute.

--Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous

le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans

me voir.

--Pardon, mynheer Borrekens, mais j'étais préoccupé et distrait.

--Il paraît toutefois que la préoccupation et les distractions ne sont

que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant.

Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens était trop heureux ce

jour-là, pour montrer même un peu de cruauté à l'égard du pauvre garçon.

--Ecoute, dit-il, parlons sérieusement. Nos veuves flamandes ne sont

point si promptes que tu le crois à se consoler en secondes noces. Mon

pauvre fils était le premier, le seul amour de Thrée; ils s'étaient

fiancés l'un à l'autre cinq ans avant de s'épouser, et il n'a pas fallu

moins de tant d'amour pour me décider à laisser partir mon fils pour la

Frise. Plût à Dieu même que je n'y eusse jamais consenti! Peut-être en

ce moment Thrée et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il

y a, mon cher Simon, que tu es un brave garçon que j'aime et que je

ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme

averti en vaut deux. Te voilà averti, arrange-toi donc pour valoir deux

hommes.

Là-dessus, comme il était arrivé devant l'hôtel de Rubens, il serra

la main à Simon van Maast et le laissa là un peu étourdi et fort

déconcerté.

Rien n'échappe à ce diable d'homme, dit-il: il a déjà lu mieux que moi

dans mon coeur! Il a raison, Thrée ne saurait jamais m'aimer. Allons! je

n'ai pas de bonheur, je ne puis réussir à rien. Il en sera de cet amour

comme du reste de ma vie!

Notez que l'ingrat qui parlait ainsi était jeune, l'un des garçons les

mieux tournés d'Anvers, d'une santé à toute épreuve, et qu'il jouissait

d'une honnête aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie

matérielle. Et il se plaignait du sort!

Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destinée, le coeur de

mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage

en trahît rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands

seigneurs, où sa bonne figure n'était certes pas la plus mal encadrée,

sans prétentions exagérées comme sans fausse humilité, il faisait

preuve d'un tact extrême, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en

montrant le rare mérite de rester fidèle à son caractère de bourgeois.

Il ne s'en départit point un seul instant, et il sut si bien se gagner

les bonnes grâces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir à

table, placé à ses côtés.

Il réussit aussi bien près de madame Rubens, cette belle et poétique

Isabelle Brandt, sortie elle-même de la bourgeoisie anversoise, et dont

la merveilleuse beauté a été immortalisée tant de fois par le pinceau de

son mari.

Le dîner touchait à sa fin, et déjà des choeurs de chanteurs et de

musiciens commençaient à se faire entendre, lorsque tout à coup un des

serviteurs de Rubens se pencha à l'oreille de mynheer Borrekens et lui

dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit

de la salle à manger dans un trouble extrême et sans même adresser ses

excuses au maître de la maison.

Tandis que les convives de Rubens se préoccupaient d'un départ aussi

prompt qu'imprévu, mynheer Borrekens, sans même se donner le temps de

reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de

course et avec une légèreté toute juvénile. Il entra haletant dans le

parloir et demanda d'une voix à la fois douce et joyeuse à une petite

vieille vêtue de noir:

--Eh bien! tout s'est-il heureusement passé, dame Pétronille?

Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux,

détourna la tête et ne répondit point.

--Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il

arrivé malheur à ma bien-aimée Thrée?

--Rassurez-vous, répondit la vieille, la mère se porte aussi bien que

son état le comporte.

--Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce à l'espoir qui m'a

si longtemps consolé de voir mon pauvre fils renaître dans un enfant!

Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la

chambre.

Aussitôt mynheer Borrekens s'élança vers un petit berceau qu'il n'avait

point remarqué dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux

jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait à trouver.

--Vous m'avez fait une belle peur, dame Pétronille, avec vos airs

mystérieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les

bienvenus qu'un seul? Dieu soit béni de me les avoir envoyés! Hélas! ce

sont les seuls qui naîtront de mon pauvre fils.

En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux

enfants pour l'embrasser, mais, à sa grande surprise, on les avait

placés dans le même maillot.

--Que signifie cela? demanda-t-il à la garde: le linge et la layette

manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux

enfants dans le même lange? Voilà une singulière idée!

--On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa

voix moitié miel et moitié vinaigre dame Pétronille.

--Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'écria

Borrekens avec une voix passablement irrévérencieuse pour la sage-femme;

car telle était la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre

patience à un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe

de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillotés ensemble. D'habitude,

on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous

faire parler, vous restez muette comme un poisson.

--Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un

monstre! riposta aigrement la sage-femme.

Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de désespoir, écarta les

langes des jumelles. Elles étaient parfaitement conformées; seulement un

ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre

les unissait entre elles.

A cette vue, le brave homme pâlit, et il lui fallut quelques instants

pour reprendre bonne contenance.

Après tout, que Dieu soit béni! reprit-il,--cette singularité n'a rien

de difforme, et j'espère d'ailleurs que la science ne sera point sans

remède contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout

ceci?

--On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien

fallu qu'elle l'apprît, un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua la

sage-femme, dont la voix cette fois était tout à fait vinaigre.

Mynheer Borrekens ne lui répondit pas et entra dans la chambre de la

jeune mère, qui, après avoir embrassé son père, demanda qu'on lui amenât

ses enfants.

Maître Borrekens alla les lui chercher lui-même, et les déposant dans

les bras de Thrée:

--Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre

fils est ressuscité deux fois pour nous!

Pendant cet entretien de Thrée et de son père, Rubens, inquiet du

brusque départ de son hôte, avait envoyé un de ses serviteurs chez

le roi des Arquebusiers, dont le brusque départ lui causait une vive

préoccupation.

Le domestique revint apprendre bientôt à son maître la naissance des

deux jumelles, et le singulier phénomène qui les attachait l'une à

l'autre.

Cette nouvelle, que Rubens raconta à ses convives, produisit une vive

sensation parmi eux.

--Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc

de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche.

--Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort

singulier, répondit le vieillard.

--Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival

d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art

auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous

point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du

lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des

Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres.

--Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et

de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par

saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je

n'hésiterai point.

--Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et

d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une

opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens.

--Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay

veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge

de lui faire voir les jumelles.

Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens.

Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce

qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses;

l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay

rentrèrent dans la salle à manger.

--Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait

avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère

cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi

singulière naissance et d'une si merveilleuse opération.

--Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère,

aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait

tout bonnement un muscle à détacher.

--Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie

encore plus complète, j'ai pris l'engagement d'être le parrain de l'une

des jumelles. J'ai promis également, milord duc, que vous assisteriez

au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour

célébrer cette solennité.

--Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, répondit

Buckingham.

Puis faisant signe à Covelay d'avancer, il lui plaça sur la poitrine une

riche chaîne d'or qu'il détacha de son propre cou.

--Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille

Angleterre, lui dit-il.

CHAPITRE III.

SIMON.

Il fallait des nouvelles moins importantes pour jeter une grande émotion

et une profonde joie dans la famille Borrekens, et surtout dans le coeur

du roi du Serment des Arquebusiers.

Ce dernier n'était point insensible aux jouissances de l'amour-propre:

sans compter la reconnaissance que lui inspirait la résolution

affectueuse de Rubens, il ne se sentait pas médiocrement fier, à la

pensée de pouvoir appeler le chevalier Rubens son compère, et de

recevoir chez lui les amis du grand peintre, surtout le duc de

Buckingham.

Lors donc que, le lendemain, Simon van Maast vint pour complimenter

Borrekens sur la naissance de ses petits-enfants, et s'informer de

l'état où se trouvait l'accouchée, il vit le digne bourgeois qui, les

manches retroussées jusqu'aux coudes, prenait des mesures et comptait

avec soin combien de convives il pourrait placer dans la grande salle de

la maison.

Borrekens raconta chaleureusement et en peu de mots à Simon toutes les

joies, tous les honneurs qui lui étaient arrivés depuis la veille, et

conclut en le priant de l'aider de son intelligence pour résoudre

le problème qui le préoccupait, et qui consistait à placer à l'aise

quarante personnes, là où l'on n'en pouvait mettre que trente.

Simon, inquiet de l'accouchée, ne parlait que de Thrée, et demandait

avec instance à voir les deux enfants; mynheer Borrekens répondait par

les quarante convives qu'il devait faire tenir dans sa salle.

Dame Pétronille, la garde-couche, rien que cela! daigna venir en aide

au pauvre Simon: elle lui fit un petit signe mystérieux, et tandis que

Borrekens continuait à chercher ses combinaisons, elle conduisit le

jeune homme dans une pièce voisine, et l'amena devant le berceau où se

trouvaient couchées les deux jumelles.

Simon, ému jusqu'à l'attendrissement, essuya une larme et glissa dans la

main de dame Pétronille deux florins qu'elle fit à son tour glisser dans

l'une des deux poches de sa jupe.

--Ainsi, dit Simon, pour mieux dérober son émotion à la vieille femme,

ainsi, c'est le chevalier Rubens qui sera le parrain de ces enfants?

--De l'une seulement, maître Simon! L'autre doit être tenue sur les

fonds par mynheer Borghest, le doyen du Serment des Arquebusiers, et qui

a rempli deux fois les fonctions de Roi de ce Serment.

--Rien d'ordinaire ne doit avoir lieu dans la destinée de ces enfants,

répliqua van Maast, le vieux Borghest est décédé ce matin, subitement,

au sortir de la messe.

--Est-il Dieu possible? s'écria la garde-couche en se signant. Mourir

ainsi tout-à-coup! Un beau vieillard bien vert et qui ne comptait pas

plus de quatre-vingts ans! Ce que c'est que de nous!... Voilà un nouvel

embarras pour mynheer Borrekens! Je ne sais pas trop comment il va

pouvoir en sortir, attendu que le chevalier Rubens part prochainement

pour Londres avec le mylord anglais, et a demandé que le baptême eût

lieu après-demain lundi. Il faut que j'aille prévenir le pauvre homme.

Et avec l'empressement que jamais une commère de cette espèce ne manque

de mettre à annoncer une mauvaise nouvelle, elle courut conter à

Borrekens ce nouveau surcroît d'incident, ce nouveau problème à

résoudre.

Borrekens en fut d'abord assez étourdi pour laisser échapper de ses

mains l'aune avec laquelle, depuis une heure, il mesurait sa salle; mais

il s'en remit bientôt.

--Dieu veuille avoir l'âme du bon et respectable Borghest! dit-il, en

soulevant son chaperon; mais si je perds pour parrain un vieil ami, j'en

ai là un jeune pour le remplacer, n'est-ce pas, Simon?

A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il

s'écria en joignant les mains:

--Moi le compère de dame Thrée? Moi tenir sur les fonts une de ses

enfants? Oh! c'est trop de bonheur!

--Eh bien! occupe-toi donc des dragées, mon garçon, et va faire une

visite à ta commère, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais

trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante

convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtième fois la salle en

tous sens.

Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il désirait

tant, car, le lundi suivant, quarante convives, réunis dans cette salle

décorée avec beaucoup de goût, ne se trouvaient pas trop étroitement

assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que

l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois.

A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux

marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa

filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans

tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Au contraire mademoiselle

Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, était bien ce que l'on

peut se figurer de plus disgracieux et de plus décrépit. Et comme si ce

n'eût point été assez pour elle de son grand âge, de ses infirmités et

de sa laideur, elle avait jugé à propos de rehausser tout cela par du

ridicule: non-seulement son costume était d'un recherché passablement

bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tête du

cortège pour se rendre à l'église faillirent faire éclater le dépit que

ne réprimait déjà point sans peine Simon.

Donc, tout en donnant en lui-même au diable la vieille folle, il fallut

que le plus beau et le plus galant garçon d'Anvers franchît le trajet de

la maison Borrekens à l'église Notre-Dame et subît les éclats de rire et

les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les

curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus

que venaient ensuite, après lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et

ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville,

qui avaient placé entre eux le grand-père des deux jumelles, revêtu de

son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers.

Au sortir de l'église, où le clergé avait déployé toutes ses splendeurs,

les parrains, suivant l'usage, firent des largesses à la foule et

jetèrent des pièces de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les

saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens

avait chargé de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient à pleines

mains de petites pièces d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau,

remplir ses poches, avant de se rendre à l'église, elles se trouvaient

vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent terminé les

distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humilié qu'il

ramena sa commère chez mynheer Borrekens.

Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs

cadeaux à l'accouchée et et à la garde-couche, lorsqu'ils prodiguèrent

les dragées et les sucreries à tous les assistants, Simon, qui pourtant

avait presque écorné sa petite fortune pour se montrer un parrain

généreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit

l'impuissance de ses efforts et fut forcé de reconnaître l'écrasante

supériorité de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus à ses dépens,

personne ne prenait plus garde à lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce

beau et généreux cavalier, dont les nobles manières gagnaient tous les

coeurs.

Il ne resta donc à Simon qu'à se retirer dans un coin de la salle et à

se cacher dans la foule, triste et même un peu jaloux.

Peu à peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut

avec Rubens, et il ne resta dans la salle où l'on venait de boire le

vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le maître du logis et

Simon.

--La belle journée, hein? compère, s'écria Borrekens avec enthousiasme

et en s'essuyant le front. C'est une fête qui marquera dans ma vie et

dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord

Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour témoin, tout le Serment

des Arquebusiers, vêtus de leur costume de fête et formant la haie! La

femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des présents dignes d'un roi, et

les acclamations de la foule! Ah! la belle journée, Simon, la belle

journée!

--Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette

splendeur! répondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne

manquait pas d'amertume.

Les Filleules de Rubens, Tome I · 第 1 / 11 段