V
Quand M. de Francalin arriva à Paris, une fantaisie nouvelle s'était
emparée de Valentin. Il le trouva dans son entre-sol de la rue de la
Victoire, en train d'essayer un uniforme tout battant neuf de capitaine
de la garde nationale.
«Quel est ce déguisement? dit Georges.
--Que parles-tu de déguisement? s'écria Valentin; ne sais-tu pas que la
société est en péril? Il est temps que les hommes de coeur s'arment pour
défendre l'ordre et la famille.»
Un domestique, qui cogna timidement à la porte, interrompit la
philippique de Valentin; il apportait une lettre dont un cachet de cire
parfumée fermait l'enveloppe couverte d'azur.
«Ah! de Juliette!...» s'écria le défenseur de la famille. Il lut
rapidement la lettre. «C'est bien, j'irai, dit-il.... Tu vois, reprit-il
après que le domestique se fut rétiré, je ne m'appartiens plus.... Dans
une heure inspection, ce soir prise d'armes, et il y a une première
représentation aux Variétés, où j'ai promis d'aller. Toi, tu ne me
quittes pas; si tu veux, je te fais nommer lieutenant.»
Comme beaucoup d'hommes préoccupés de choses qui leur sont personnelles,
Valentin s'enquérait fort peu de celles qui intéressaient son ami; il
entraîna Georges aux Champs-Élysées, où sa compagnie paradait, le
contraignit à le suivre à l'hôtel de ville, où il était de garde le
soir, et le mena souper au café Anglais. Au bout de trois jours, M. de
Francalin fut las de cette existence tapageuse et partit pour Beauvais.
Mme la baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury était bien telle que
Georges l'avait représentée: elle occupait un vaste hôtel dans une des
plus belles rues de la ville, et y recevait avec de grands airs le monde
le plus distingué du chef-lieu. Quand son neveu arriva, elle était à sa
toilette. «Priez M. le comte, mon neveu, dit-elle, de m'attendre dans le
boudoir.»
Ce titre de _comte_ qu'elle donnait à M. de Francalin était de son
invention, mais elle le tenait pour authentique. Si, l'_Armorial de
France_ à la main, on avait voulu lui prouver que Georges n'y avait
aucun droit, elle aurait déclaré tout net que l'_Armorial de France_
était un sot et ne s'y connaissait pas. A bout d'arguments, Georges la
laissait dire.
Mme de Bois-Fleury parut bientôt un éventail à la main, et dans
l'attitude qu'elle aurait prise pour une présentation à la cour. Elle
tendit sa main à M. de Francalin, qui la baisa.
«Je vous remercie de votre empressement, mon beau neveu, dit-elle; il me
prouve que vous êtes tout prêt à faire ce que j'attends de vous.»
Georges sourit.
«Je ne crois pas, belle tante, dit-il; bien plus même, j'ai grand'peur
que la race des Francalin n'expire avec moi.»
Mme de Bois-Fleury agita son éventail comme Mme la duchesse de
Châteauroux aurait pu le faire quand un ministre du roi hésitait à lui
accorder ce qu'elle demandait.
«Mlle de Valpierre dîne ce soir à l'hôtel, vous la verrez,» reprit-elle.
Mlle de Valpierre s'assit en effet à la table de la baronne et passa la
soirée à l'hôtel, où quelques personnes firent un peu de musique et
jouèrent au whist jusqu'à minuit. C'était une grande jeune fille blonde,
qui avait l'air très-doux. Georges causa pendant quelques minutes avec
elle. Quand il n'y eut plus personne au salon, la baronne montra à son
neveu un fauteuil voisin de celui qu'elle occupait.
«Eh bien! dit-elle, comment la trouvez-vous?
--Suffisamment jolie et parfaitement bien élevée.
--Éléonore de Valpierre a dix-neuf ans et tient aux familles les plus
considérables de la Picardie; elle a, de plus, une fortune personnelle
qui dépasse quatre cent mille francs.
--C'est fort beau.
--Si tel est votre avis, je n'ai plus qu'à demander sa main en votre
nom; elle ne me sera pas refusée. Embrassez-moi, mon neveu, et dormez
bien.»