J’ai passé la soirée du jeudi avec le C** N***. C’est un homme
très-pieux et d’infiniment d’esprit. Il me dit qu’il n’a plus retrouvé
la Rome de sa jeunesse.
Il paraît que, sous Pie VI, qui, à la cruauté près[82], a été le Louis
XIV de ce pays-ci, on s’amusait beaucoup. La _converzazione_ de la
princesse Santa-Croce, connue à Paris par ses diamans, et celle de notre
aimable cardinal de Bernis étaient des centres d’activité. Les Romains
sont bien loin de cet heureux temps.
[82] Voyez Rhulières, _Histoire de la révocation de l’Édit de Nantes_.
La société est une fleur de plaisir qui ne peut naître que lorsque l’eau
de la source, troublée par la tempête des révolutions, a déposé le limon
de l’esprit de parti, et repris peu à peu sa première transparence. Le
Pape a hérité de l’excellente armée de N***. Les officiers, fiers des
grandes choses qu’ils ont vues, n’ont plus ce respect servile pour le
moindre _Monsignore_. Les princesses romaines préfèrent un colonel à un
C***. Les sarcasmes des philosophes donnent des mœurs à ceux-ci. Leurs
maîtresses ne sont plus citées dans la Gazette à la main[83]. Le peuple
n’a plus cette aveugle soumission, parce qu’il n’y a plus de faste. Deux
mauvais chevaux attelés à un carrosse à train rouge, voilà le luxe d’un
cardinal[84]; autrefois leurs maisons effaçaient celles des princes.
[83] Comme du temps de Debrosses et du cardinal Albani. 1740.
[84] Ce n’est pas parce que les Anglais paient de grands subsides
qu’ils sont libres et riches; mais c’est parce qu’ils sont libres
jusqu’à un certain point qu’ils sont riches, et c’est parce qu’ils
sont riches qu’ils peuvent payer de grands subsides; c’est parce
qu’ils ne sont pas assez libres qu’ils en paient d’énormes; et c’est
parce qu’ils en paient d’énormes qu’ils ne seront bientôt plus _ni
libres ni riches_.
_Commentaire sur l’Esprit des Lois de Montesquieu_, p. 267. Liége,
1817.
Le Cardinal N*** m’a invité à une cérémonie qui m’a fort amusé. Le jeune
prince Rus***, âgé de vingt-deux ans, ancien aide-de-camp de Joachim a
été touché de la grâce, s’est fait prêtre, et j’ai assisté à sa première
messe, après laquelle son père et sa mère ont été admis à l’honneur de
lui baiser la main. Cette affaire a étonné. La révolution des mœurs dure
encore à Rome; on ne sait pas trop ce qu’on fera[85]. En attendant, la
défiance ferme toutes les maisons, et il y a moins de société,
infiniment moins qu’à Padoue. Sans les jolis bals de Milady ***, les
étrangers auraient été réduits à faire des whists entre eux. Le banquier
_Torlonia_, duc de Bracciano, a bien donné quelques fêtes; mais
l’escompte des billets de Banque a paru cher à plusieurs Anglais, et
rien ne ressemblait moins aux _converzazioni_ du cardinal de Bernis.
Dans la bourgeoisie, certains espions volontaires glacent tout. Il y a
un cabinet littéraire chez l’imprimeur _Cracas_, au Cours. C’est là que
nous nous donnions rendez-vous. Mais nos amis romains, quoique brûlant
de lire la Gazette de Lugano, et le Constitutionnel, n’osaient s’y
hasarder. Le Gouvernement approuve cet établissement: on dit même qu’il
l’a conseillé; mais certaines gens qu’on m’a fait voir, s’y rendent
assidûment, et prennent des notes sur les personnes qui viennent, pour
les dénoncer _dans un meilleur temps_. J’ai vu un Romain se faire
apporter les Gazettes le soir; son domestique allait les prendre dans
une rue écartée, et ce descendant des Fabius mettait le plus grand soin
à ce qu’on ne découvrît pas son stratagème.
[85] Voir _Rome, en 1814_, par M. Laurens; Bruxelles, 1816.
A Naples il y a aussi un cabinet littéraire Cda San Giacomo; mais l’abbé
Taddei, qui fait la Gazette du pays, et qui prouve trois fois par mois,
que nous sommes tous des Marat et des Robespierre, a été offensé,
dit-on, des répliques du Journal des Débats, qu’il calomnie, et dont il
obtient la suppression comme trop libéral, quatre fois la semaine.
Il est vrai que ledit abbé laisse venir la Gazette de Lausanne. Je n’ai
pas besoin de dire quels livres j’ai vus chez les libraires. _Les
préparations à la mort_ y sont en abondance. Parmi les 340 mille
habitans de Naples, il peut y avoir trente penseurs de la force de
l’abbé Galiani; mais ils se rappellent la fin de Cirillo.
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Je n’ai plus que deux idées.--J’allais supprimer plusieurs expressions
dures envers l’Italie, lorsque je me suis souvenu du _Misogallo_, et des
injures que les journaux littéraires prodiguent à la nation des
_scimiotigres_.
* * * * *
Dans cette petite brochure, tous les noms sont changés, les dates
bouleversées de manière à ne compromettre personne.
J’apprends que la belle manufacture de M. Taissaire, à Troies, dont les
métiers avaient été brisés, s’est relevée plus florissante que jamais,
et donne maintenant du travail à plus de huit cents ouvriers. Ainsi, ce
beau pays de France, respirant des folies du despotisme sous l’égide du
plus sage des rois, fait des pas rapides dans la carrière du bonheur. La
France étonne ses voisins; elle va bientôt surpasser l’Angleterre en
prospérité. Depuis trente ans nous avons gagné de la gloire et une
constitution: l’Angleterre a gagné des dettes, et perdu son _Habeas
corpus_. Une seule des lois que nous devons à la fermeté de notre
monarque, arrêterait la chute de l’Angleterre, qui se précipite
rapidement vers l’abîme d’une révolution.