Je remarquai près d’_Osimo_ un homme couvert de haillons, mais d’une
taille magnifique, qui travaillait dans un champ. La fierté et la force
de ses mouvemens annonçaient un militaire. En effet c’était un sergent
de grenadiers du 8e d’infanterie, presque tout composé de Romains. Il
était élève en sculpture; il déserta, fut pris, et allait être condamné
au boulet, lorsqu’il fut sauvé par l’intendant de la couronne, à Rome,
un des hommes les plus faits pour faire chérir le nom français. Je passe
cinq heures avec mon grenadier; je voulais voir l’intérieur de ces
cerveaux italiens qui ont connu la gloire, quoique fils de la
superstition. Il me montre, dans sa chaumière, son uniforme entier; il
met du blanc sur sa bufleterie, tous les dimanches. Plutôt que d’user la
moindre partie de son uniforme, il aime mieux paraître couvert de
haillons, et les jambes nues et brûlées du soleil, comme tous les
paysans italiens. J’acquiers sa confiance, en me supposant à toutes les
batailles où il s’est trouvé.--Le courage français est une
transformation de la vanité. Ce motif n’existant pas en Italie, il est
remplacé en grande partie par la colère; et, après le combat, ils
viennent souvent jusqu’au milieu de leurs officiers égorger les
prisonniers. Les blâmerai-je? Non; je vois seulement qu’ils n’ont eu ni
Louis XIV, ni chevalerie. Du reste, un revers les irrite au lieu de les
décourager.--J’ai occasion de présenter à mon grenadier un Anglais de ma
connaissance. Je vois bien distinctement que le sentiment des Anglais, à
notre égard, est la _jalousie de l’infériorité qui se connaît_. Ils
méprisent souverainement les Allemands, les Italiens, les Espagnols. Au
contraire, les moindres détails sur la France leur sont précieux, et ils
blâment avec hypocrisie et rage concentrée les mêmes choses qu’ils
portent aux nues un instant après, lorsqu’elles sont présentées en thèse
générale.--Mon Anglais, par exemple, accablait les Italiens du plus
outrageant mépris, parce qu’au moral ce sont les fils de la France. Il
parle de leur superstition.--Ignorez-vous, monsieur, qu’à Londres il
paraît vingt ouvrages de théologie par semaine? C’est plus que dans
toute l’Italie.--L’Italie a les yeux sur la France, et il sera bien
difficile de l’empêcher de régler ses mouvemens sur ceux de cet heureux
pays. Mon soldat me fait les questions les plus détaillées sur nos
généraux.