«Par l’effet de la première de ces circonstances, la société de Paris,
dans ma jeunesse, offrait infiniment plus d’élégance, d’aisance et de
naturel, qu’il n’y en a jamais eu en Angleterre. L’exclusion générale
des _bourgeois_ éloignait sans doute tout ce qui est vulgaire dans la
vie; mais elle avait un bien autre avantage: elle rendait impossibles
ces sentimens de jalousie mutuelle et de mépris, cet état de guerre
perpétuel entre l’orgueil de la naissance, et les richesses accumulées
par le travail, dont aujourd’hui l’on ne peut prévenir les effets que
par un système général de réserve et de silence.
«Là où tout est noble, tous sont égaux.
«Il ne saurait y avoir de prétentions; chacun est à sa place partout, et
les mêmes manières étant familières, dès l’enfance, à chaque membre de
la société, les _manières_ cessent d’être un objet d’attention. Personne
ne craint le ridicule de l’_air commun_, et l’absence de ce défaut
n’inspire de vanité à personne. Les petites particularités qui
distinguent les individus, ne sont pas attribuées à l’ignorance du bel
usage, au manque d’esprit; mais au caprice, au tempérament: on ne songe
pas toujours, avant de remuer, à la loi qui règle chaque mouvement[45].
La terrible peine du ridicule n’étant pas encourue à chaque moment, il
n’y a nulle roideur dans le monde; chacun se livre à sa disposition.
C’est ainsi que la plus haute société du peuple le plus poli de
l’univers se rapprochait infiniment de la liberté de la société des
paysans, et par les mêmes causes.
[45] Voir la journée d’un _fashionable_, dans l’_Angleterre et les
Anglais_, de M. Dickinson, tome II.
«En Angleterre, nous n’avons jamais eu cet arrangement. Les grandes
richesses de la classe mercantile, et le droit qu’a chacun d’aspirer à
toutes les places, ont toujours prévenu toute séparation entre les gens
de haute naissance et les bourgeois, même dans la société la plus
intime. Des millions, ou de grands talens, suffisant pour élever un
homme aux premières places, il faut bien que ces avantages lui servent
aussi de passeport pour arriver à la haute société. Par là, elle se
trouve mélangée de caractères si discordans, et quelquefois si bizarres,
que l’aisance, et souvent même la tranquillité, y deviennent difficiles
à maintenir. L’orgueil de la _Bourse_, l’orgueil de la naissance, et
l’orgueil des manières, s’y provoquent à tous momens. C’est ainsi que
des vanités, qui ne se faisaient pas apercevoir tant qu’elles étaient
universelles, deviennent bientôt visibles, et remplissent tout le champ
du tableau, dès qu’elles rencontrent des vanités contraires. A Londres,
la société, dès qu’elle n’est pas formée en _club_ par des associations
discutées d’avance, et décidées par un scrutin, se trouve divisée, au
bout d’une heure, par toutes les petites jalousies, et ne peut durer
qu’autant qu’elle se constitue en un état perpétuel de contrainte,
d’insipidité et de réserve. Des gens qui se rencontrent par hasard, et
qui arrivent de toutes les extrémités de la vie, craignent d’être mal
interprétés, et désespèrent de se faire comprendre. La conversation est
abandonnée à quelques bavards de profession; tout le reste se tait et
méprise son voisin. Telle était aussi votre société sous Buonaparte. De
là l’usage forcé de nos _rout_ où nous rassemblons sept à huit cents
personnes. Il faut là le même usage du monde que dans un café.