LA COMTESSE DE NOAILLES[475]

[Note 475: Ci-dessus, page 528.]

Nathalie-Luce-Léontine-Joséphine de _Laborde de Méréville_, fille de

M. de Laborde, banquier de la cour, avait épousé, en 1790,

Arthur-Jean-Tristan-Charles-Languedoc, comte de Noailles, fils aîné du

prince de Poix et petit-fils de cet héroïque duc de Mouchy qui, allant

à la guillotine, le 27 juin 1794, à ceux qui lui criaient: «Courage,

monsieur le maréchal!» répondait d'un ton ferme: «À quinze ans j'ai

monté à l'assaut pour mon roi; à près de quatre-vingts je monterai à

l'échafaud pour mon Dieu!»--À la mort de son beau-père (15 février

1819), Mme de Noailles devint duchesse de Mouchy. C'est elle que

Chateaubriand a peinte, dans les _Aventures du dernier Abencerage_,

sous le nom de _Blanca_, comme il s'est peint lui-même sous le nom

d'Aben-Hamet:

Les mois s'écoulent, écrivait-il: tantôt errant parmi les

ruines de Carthage, tantôt assis sur le tombeau de

Saint-Louis, l'Abencerage exilé appelle le jour qui doit le

ramener à Grenade. Ce jour se lève enfin: Aben-Hamet monte

sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec

quel transport, avec quelle joie mêlée de crainte il

aperçoit les premiers promontoires de l'Espagne! Blanca

l'attend-elle sur ces bords? Se souvient-elle encore d'un

pauvre Arabe qui ne cessa de l'adorer sous le palmier du

désert?

Sur cette rencontre à Grenade de Chateaubriand et de Mme de Noailles,

M. Hyde de Neuville, alors proscrit de France et réfugié en Espagne,

nous a donné, dans ses _Mémoires_, d'intéressants détails:

{p.603} Mme de Noailles, depuis duchesse de Mouchy, dit-il,

si justement nommée la belle Nathalie, voyageait depuis six

mois en Espagne avec ses enfants et faisait d'assez longs

séjours dans les villes qui pouvaient offrir de l'intérêt à

sa curiosité artistique. Elle témoigna le désir de nous

voir, et nous fûmes heureux de rencontrer une femme aussi

aimable que bonne, qui connaissait tous nos amis de Paris,

et qui, en nous parlant d'eux, réveillait nos plus chers

souvenirs.

Mme de Noailles, dont l'éclat et la beauté avaient fait du

bruit à son entrée dans le monde, n'avait plus cette

première fraîcheur que je lui avais vue et qui n'appartient

qu'à l'extrême jeunesse; mais elle avait conservé sa grâce,

ses traits charmants et cette physionomie expressive et

touchante qui ajoute tant à la beauté. Mme de Noailles était

Mlle de Laborde; elle avait la distinction, l'instruction et

tous les talents qui sont de tradition dans cette

famille[476], et, ce qui vaut mieux encore, beaucoup de

bonté. Je n'ai pas connu une âme plus noble et plus

généreuse. C'est à elle que j'ai dû une amitié précieuse qui

est devenue un des liens puissants de ma vie. Elle était

très liée avec M. de Chateaubriand, alors en Terre-Sainte.

Elle me parlait de lui sans cesse, et lorsque je le

rencontrai peu de temps après, je crus le reconnaître sans

jamais l'avoir vu.

[Note 476: La supériorité d'esprit de la vicomtesse

de Noailles, fille de la duchesse de Mouchy, est

connue. Elle a écrit la _Vie de la princesse de

Poix_, sa grand-mère. Cet écrit, publié en 1855,

est un chef-d'oeuvre de finesse et de grâce

aristocratique. Une notice non moins remarquable

sur la vicomtesse de Noailles est due à la plume de

Mme Standish, née Sabine de Noailles (Note de M.

Hyde de Neuville).]

Mme de Noailles avait passé deux mois à Grenade pour

dessiner tous les monuments que les Maures y ont laissés.

Elle parlait de l'Alhambra avec l'enthousiasme d'une

artiste... Les Maures exaltaient tellement son imagination

que nous fûmes sur le point de faire avec elle une course en

Afrique, dont la traversée n'était que de quelques heures...

C'est de ce grand enthousiasme pour ces moeurs dont Mme de

Noailles était animée qu'est née la charmante nouvelle que

Chateaubriand a appelée le _Dernier Abencerage_. _Blanca_ y

est bien l'image fidèle de l'aimable Nathalie, et dans la

description de cette dame gracieuse et noble où il a peint

la fille des Espagnes, j'ai cru souvent revoir l'amie

commune qui nous avait charmés bien des fois en essayant les

danses si attrayantes des pays que nous visitions ensemble.

(_Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville_, tome I,

p. 444 et suiv.).

{p.604} À quelques années de là, Mme de Noailles devenait folle. Le 20

septembre 1817, la duchesse de Duras écrivait à Mme Swetchine:

Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie...; vous

avez admiré avec moi la supériorité de son esprit,

l'élévation de ses sentiments, et cette délicatesse, cette

fierté blessée, qui depuis longtemps empoisonnait sa vie,

car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que

de valoir mieux que sa conduite: on se juge avec tant de

sévérité et pourtant l'abaissement est si pénible! et quand

on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit,

l'élégance des manières peuvent inspirer d'admiration, qu'on

a joui de cette admiration et qu'on sent qu'on vous la

dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire!

Et puis, il faut joindre à cela des sentiments blessés ou

point compris, enfin ce malaise d'un coeur mal avec

lui-même, et cependant trop haut pour exiger. Enfin, chère

amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que

cela devait produire: sa tête s'est égarée, son imagination

s'est frappée, et elle a perdu la raison. Sa folie n'est

point violente, mais elle est déchirante. La terreur la

saisit, elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce

qu'elle prend est empoisonné, que nous allons tous périr tôt

ou tard par l'effet d'une conspiration, mais qu'elle est

particulièrement dévouée, que tous ses domestiques sont des

_demi-soldes_ déguisés[477]; enfin mille folies. Elle s'est

confessée; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre;

mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a chargée de la

justifier après sa mort, de dire qu'elle ne méritait pas

l'abandon où on l'avait laissée, enfin des choses où l'on

retrouvait, à travers sa folie, les pensées que je savais

trop lui être habituelles. Cela est déchirant. On voit, dans

cet état où l'on ne déguise rien, combien son âme était

douce et combien elle a dû souffrir... Vous sentirez tout

cela. Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui

puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé; je

ne lui ai écrit qu'il y a trois jours, j'espérais que cet

horrible état s'améliorerait, mais il n'a fait qu'empirer.

Je ne puis penser qu'à cela. (_Madame Swetchine, sa vie et

ses oeuvres_, par le comte de Falloux, tome I, p. 184.)

[Note 477: Officiers récemment congédiés par une

mesure qui avait fait beaucoup de mécontents.]

{p.605} TABLE DES MATIÈRES

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 73 / 96 题