LE CONSEILLER RÉAL ET L'ANECDOTE DU DUC DE ROVIGO[474]

[Note 474: Ci-dessus, page 440.]

Voici l'anecdote:

Après l'exécution du jugement, dit le duc de Rovigo, je

repris le chemin de Paris. J'approchais de la barrière,

lorsque je rencontrai M. Réal qui se rendait à Vincennes en

costume de conseiller d'État. Je l'arrêtai pour lui demander

où il allait: «À Vincennes, me répondit-il; j'ai reçu hier

au soir l'ordre de m'y {p.599} transporter pour interroger

le duc d'Enghien.» Je lui racontai ce qui venait de se

passer, et il me parut aussi étonné de ce que je lui disais

que je le paraissais de ce qu'il m'avait dit. Je commençai à

rêver. La rencontre du ministre des relations extérieures

(Talleyrand) chez le général Murat me revint à l'esprit, _je

commençai à douter que la mort du duc d'Enghien fut

l'ouvrage du premier Consul_.

M. Thiers, qui plaide, lui aussi, _non coupable_, pour le premier

Consul, s'est naturellement emparé de l'_anecdote_ du duc de Rovigo,

et il a échafaudé sur elle tout son système de défense.

Cependant, écrit-il, tout n'était pas irrévocable dans les

ordres du premier Consul: il restait un moyen encore de

sauver le prince infortuné. M. Réal devait se transporter à

Vincennes pour l'interroger longuement et lui arracher ce

qu'il savait sur le complot... M. Maret (secrétaire général

et chef du cabinet du premier Consul) avait lui-même, dans

la soirée, déposé chez le conseiller d'État Réal

l'injonction écrite de se rendre à Vincennes pour voir le

prisonnier. Si M. Réal voyait le prisonnier... se sentait

touché par sa franchise... M. Réal pouvait communiquer ses

impressions à celui qui tenait la vie du prince dans ses

puissantes mains... M. Réal, exténué de fatigue par un

travail de plusieurs jours et de plusieurs nuits, avait

défendu à ses domestiques de l'éveiller. L'ordre du premier

Consul ne lui fut remis qu'à cinq heures du matin...

Et M. Thiers ajoute:

_C'était un accident, un pur accident_ qui avait ôté au

prince infortuné la seule chance de sauver sa vie et au

premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache à

sa gloire... On est à la merci d'un _hasard_, d'une

légèreté! La vie des accusés, l'honneur des gouvernements

dépendent quelquefois de _la rencontre la plus fortuite!_

Le hasard a bon dos; mais il ne faudrait pourtant pas trop charger ses

épaules.

À qui fera-t-on croire que le conseiller d'État Réal, dans des

circonstances comme celles où l'on se trouvait, avait intimé à ses

domestiques une défense de l'éveiller, qui se serait appliquée même au

premier Consul et au chef de {p.600} son cabinet? Comment admettre

que Maret, fort de l'autorité de son maître et dans une occasion où la

gloire de ce dernier était en jeu, n'aurait pas forcé la consigne?

M. Thiers a dit lui-même, à propos des ordres signés par Bonaparte et

remis à Savary: «Ces ordres étaient _complets et positifs_... Ils

contenaient l'injonction... de se réunir immédiatement _pour tout

finir dans la nuit_ et si, comme on ne pouvait en douter, la

condamnation était une condamnation à mort, _de faire exécuter

sur-le-champ le prisonnier_.»--On est au soir (c'est encore M. Thiers

qui nous le dit), encore quelques heures, et le prince sera fusillé.

Bonaparte, cependant, est revenu à d'autres sentiments: il veut

essayer d'un moyen de sauver le prince, et c'est à M. Réal qu'il va

confier cette mission. Comme il n'y a pas une minute à perdre, Maret,

son envoyé, verra donc Réal sur-le-champ, il le verra coûte que coûte,

il ne sortira pas de son hôtel qu'il ne l'ait vu partir pour Vincennes

au galop de ses chevaux!... Maret arrive à l'hôtel du conseiller

d'État.--Monsieur est couché, disent les domestiques...--Et

discrètement Maret se retire, non pourtant sans laisser un pli chez le

concierge!!

* * * * *

La brochure du duc de Rovigo donna naissance, en 1823, à plusieurs

autres écrits, dont l'un, intitulé: _Extrait de Mémoires inédits sur

la Révolution française_, avait pour auteur Méhée de la Touche, ancien

chef de division aux ministères des relations extérieures et de la

guerre, qui avait joué, lui aussi, un rôle important dans l'affaire du

duc d'Enghien.

Je déclare, écrivait Méhée, qu'il n'est pas vrai que M. de

Rovigo ait rencontré, le jour de l'assassinat, en habit de

conseiller d'État, M. Réal, qui avait, dit-il, ordre de

Napoléon d'aller interroger le duc d'Enghien. Cette journée

était assez remarquable pour être restée dans la mémoire de

beaucoup de personnes qui sont, je n'en doute pas, à même

d'attester le même fait. Je défierais M. Réal de nier

qu'ayant reçu de lui, de la part du premier {p.601} Consul,

l'ordre de me rendre le matin dans son bureau, pour des

affaires qui seront éclaircies dans une autre occasion, je

n'aie été le prendre dans sa maison et qu'après avoir

assisté à sa toilette où il n'y avait rien du costume de

conseiller, nous nous soyons rendus ensemble dans ses

bureaux, rue des Saints-Pères, où je passai plusieurs heures

à écrire des détails que Napoléon lui avait ordonné de me

demander. Je soutiendrai à quiconque voudrait donner le

change à l'opinion, qu'à deux heures après-midi M. Réal

n'était pas sorti et qu'il n'a pas pu avoir d'entretien avec

M. de Rovigo sur la route de Vincennes, où il n'avait pas

besoin d'aller pour savoir ce qui se passait et où il n'y

avait plus d'interrogatoire à faire.

Méhée, sans doute, n'est point de ceux dont le témoignage s'impose;

mais il faut bien croire que son démenti n'était point ici sans

valeur, puisque le duc de Rovigo, en 1828, reproduisant, au tome II de

ses _Mémoires_, sa brochure de 1823, a eu bien soin de supprimer tout

ce qui avait trait à sa rencontre avec Réal sur la route de Vincennes.

De la fameuse _anecdote_, il n'est plus dit un traître mot!

Dans ses _Témoignages historiques, ou Quinze ans de haute police sous

Napoléon_ (1833), Desmarest, le confident et le bras droit de Réal, a

tout un chapitre sur _l'Enlèvement et la Mort du duc d'Enghien_. Il

n'y est point parlé de la mission que Bonaparte aurait confiée à Réal,

ni de la visite de Maret, ni de la rencontre sur la route de

Vincennes. Et de tout cela non plus il n'est rien dit dans les

_Souvenirs_ mêmes de Réal, publiés en 1835 sous ce titre:

_Indiscrétions_ (1798-1830); _Souvenirs anecdotiques et politiques

tirés du portefeuille d'un fonctionnaire de l'Empire_, mis en ordre

par M. Desclozeaux (Paris, Dufey, 2 vol. in-8{o}).

Chateaubriand a donc eu raison de mettre en doute l'_anecdote_ contée

par le duc de Rovigo et de tenir pour «non recevable» l'argument qu'en

ont voulu tirer les avocats de Bonaparte.

{p.602} XII

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 72 / 96 题