LES QUATRE CLAUSEL[459].

[Note 459: Ci-dessus, page 402.]

Jean-Claude Clausel de Coussergues, né à Coussergues (Aveyron), le 4

décembre 1759, était entré de bonne heure dans la magistrature et

avait succédé à son père, le 26 octobre 1789, comme conseiller à la

cour des aides de Montpellier. Il émigra, servit dans l'armée de

Condé, rentra en France sous le Consulat et se fit libraire et

journaliste. C'est alors qu'il connut Chateaubriand et que se noua

entre eux une amitié que la mort seule devait rompre. Bien des choses

d'ailleurs les rapprochaient. Émigrés tous les deux, ils avaient

combattu sous le même drapeau. Leur exil avait eu même durée. Comme

Chateaubriand, Clausel avait commencé par être _philosophe_, et l'un

des tenants les plus fanatiques de Jean-Jacques; puis la Révolution

lui avait ouvert les yeux, il avait pleuré, lui aussi, et il avait

cru. On avait vu alors son ardeur philosophique se changer en une

piété tendre. Il fut donc de ceux qui, par leurs articles,

contribuèrent à l'immense succès du _Génie du Christianisme_. Mais il

ne s'en tint pas à des articles de journaux. De Rome, le 20 décembre

1803, Chateaubriand écrivait à Gueneau de Mussy:

Je vous prie de veiller un peu à mes intérêts littéraires;

songez que c'est la seule ressource qui va me rester.

Migneret a bien vendu ses éditions, mais il a confié sa

marchandise à des fripons, et j'ai éprouvé cinq

banqueroutes. Engagez M. Clausel à commencer le plus tôt

possible son _édition chrétienne_. Si j'en crois ce qu'il

m'a mandé, elle se vendra bien, et cela me rendra encore

quelque argent. Le monument de Mme de Beaumont me coûtera

9,000 francs. J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer

une partie...

{p.587} Les cinq volumes du _Génie_ étaient trop gros et trop chers

pour aller à tous les acheteurs; ils renfermaient, par endroits, de

trop vives peintures, pour être mis dans toutes les mains. Une édition

chrétienne, c'est-à-dire abrégée et corrigée, à l'usage de la jeunesse

et des écoles, était demandée. Pour se livrer à un travail de ce genre

et y réussir, il fallait, avec une grande délicatesse d'âme et de foi,

le sincère dévouement d'un ami. Clausel remplissait à merveille ces

conditions; aussi s'acquitta-t-il de sa tâche avec un plein succès.

Son édition abrégée du _Génie du Christianisme_ fut plusieurs fois

réimprimée.

Clausel avait moins bien réussi dans ses propres entreprises de

librairie; ses dernières ressources commençaient à s'épuiser. Il fut

donc heureux d'être choisi par le Sénat, le 17 février 1807, comme

député de l'Aveyron au Corps législatif, mandat qui lui fut renouvelé

le 6 janvier 1813. Une indemnité de 10,000 francs était alors allouée

à chaque député. En 1811, Cambacérès, son ancien collègue à la cour

des aides de Montpellier, le fit nommer conseiller à la cour d'appel

de cette ville. Comme il n'y avait pas d'incompatibilité entre ces

fonctions et celles de membre du Corps législatif, il continua

d'habiter Paris une partie de l'année, et alors il voyait chaque jour

les Chateaubriand et les Joubert. Madame de Chateaubriand l'appelait,

dès cette époque «notre meilleur ami». Il était pourtant à Montpellier

au mois de juillet 1811, ce qui lui valait de recevoir cette charmante

lettre de Mme de Chateaubriand, l'une des plus jolies qu'elle ait

écrites:

_Val-du-Loup, ce 27 juillet 1811._

Bien que l'air et le ton de *** me déplaisent également, il

suffit, mon cher ami, que vous l'aimiez pour que j'aie un

grand plaisir à faire quelque chose qui lui soit agréable.

J'irai donc incessamment à la Marine solliciter un _brevet

de mort_ pour son neveu.

{p.588} Je vous défie de nous écrire d'un pays plus chaud

que le nôtre; voilà deux jours qu'on ne peut respirer. Il

est vrai qu'il y en a trois qu'on se chauffait à grand feu:

pour le chaud, c'est la saison; pour le froid, c'est la

comète.--Vous ayez grand tort de comparer le lieu où nous

vivons au paradis terrestre; si ce n'est qu'on y trouve

aussi des _serpents_, et, si vous avez à Montpellier des

procès à débrouiller et des chicanes à réprimer, nous avons

ici des voleurs à pendre; en conséquence, M. de

Chateaubriand vient d'être nommé _juré_, pour juger les

pauvres gens qu'il renverra sur les grands chemins sains et

saufs, s'il plaît à Dieu. Mais ce qui nous déplaît beaucoup

à nous, c'est que nous voilà obligés d'aller à Paris, et il

est si triste et si justement triste en ce moment que rien

qu'à y penser on tourne à la mort. Pas une âme, ou sinon des

âmes en peine; des rues désertes, des maisons vides et des

arbres poudrés à blanc, voilà ce que nous allons trouver.

Il nous serait beaucoup plus agréable d'aller vous faire une

petite visite dans votre cabinet exposé au nord et placé au

milieu d'une belle campagne; mais on ne peut pas dire à

présent, voyage qui voudra. Nous vous attendons donc ici;

car vous y viendrez, et j'espère même que vous y resterez;

et, comme alors vous serez questeur, nous _aurons une

voiture_.

Joubert est dans l'admiration et dans l'attendrissement des

lettres que vous lui écrivez, d'où je conclus que ce ne sont

pas vos chefs-d'oeuvre. Il est retombé dans sa manie

_universitaire_; il n'a pas de plus grand bonheur que de

pouvoir s'enfermer avec quelques inspecteurs, recteurs ou

proviseurs, et de les _pérorer_ tant et si longtemps qu'il

est ensuite obligé de se coucher pendant huit jours et qu'il

a le plaisir de se plaindre éternellement. M. de Bonald est

ici depuis un mois, mais nous ne l'avons point vu, du moins

moi. M. de Chateaubriand l'a rencontré l'autre jour, chez le

restaurateur. On dit qu'il s'est livré aux petits

littérateurs; il les a choisis pour ses amis et pour ses

juges. Il a grand tort pour l'avenir, mais il a raison pour

le présent. Il paraît qu'il veut des trompettes pour son

nouvel ouvrage; il est vrai que celles d'aujourd'hui ne

retentissent pas au loin, mais elles assourdissent ceux qui

sont près.

Nous avons depuis huit jours un vent épouvantable, tantôt

froid, tantôt chaud, c'est-à-dire aussi extraordinaire que

la saison. Comme je ne suis point mélancolique et que j'ai

passé l'âge où l'on aime à soupirer, je n'aime ni le vent ni

la lune; je ne me plais qu'à la pluie pour mon gazon, et au

soleil pour me réjouir. Mais voilà une des plus longues

lettres que j'aie jamais écrites. Aussi je permets bien à

votre distraction de penser à {p.589} autre chose en la

lisant. Souvenez-vous seulement toujours du tendre et

sincère attachement que je vous ai voué.

J'ai le plus grand plaisir à recevoir de vos lettres, je les

lis très bien; ainsi ne m'imputez point votre silence.

M. Clausel fit partie, en 1813, de l'opposition qui se manifesta au

Corps législatif contre la politique impériale; il accueillit avec

joie la Restauration et fut, en 1814, l'un des commissaires chargés de

préparer la rédaction de la Charte. Nommé conseiller à la Cour de

cassation le 15 février 1815, il était élu député, le 22 août de la

même année, par le collège du département de l'Aveyron. Il fit partie

des Chambres jusqu'en 1827. Le 14 février 1820, au lendemain de

l'assassinat du duc de Berry, il se laissa égarer par l'excès de son

indignation et de sa douleur au point de proposer à ses collègues «de

porter un acte d'accusation contre M. Decazes, ministre de

l'intérieur, comme complice de l'assassinat du prince». Il commit, ce

jour-là, une grave faute; mais si sévèrement qu'on la doive juger, il

n'en faut pas moins reconnaître en même temps que M. Clausel de

Coussergues, orateur énergique, vigoureux, souvent passionné, parfois

violent, était, au demeurant, le plus honnête et le meilleur des

hommes. Selon le mot de Joubert, il était à la fois ardent et doux.

Pardonnez-moi donc, lui écrivait l'aimable moraliste, le 10

décembre 1809, aimez-nous et soyez toujours pour nous, comme

pour le reste du monde, le _doux_ et _ardent_

Clausel[460].--Adieu, lui écrivait encore Joubert, le 20

septembre 1817, adieu, bonne âme, ange de paix, dont tant de

tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive

destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir

en repos qu'en mouvement, conformément à votre essence.

Mais, en mouvement comme en repos, nous vous aimerons

toujours également à cause de l'incorruptibilité de votre

nature. Adieu, aimez-nous aussi et vivez longtemps[461].

[Note 460: _Pensées, Essais, Maximes et

Correspondance_ de M. Joubert, T. II, p. 430.]

[Note 461: Joubert, tome II, p. 432.]

{p.590} En 1824, à l'occasion du sacre de Charles X, M. Clausel publia

un très savant volume, que Chateaubriand appréciera plus tard en ces

termes, dans la préface des _Études historiques_: «Sous ce titre

modeste: _Du sacre de nos rois_, M. Clausel de Coussergues a écrit un

livre qui restera; les amateurs de la clarté et des faits bien

classés, sans prétention et sans verbiage, y trouveront à se

satisfaire.»

Le 30 septembre 1830, ne voulant pas prêter serment au gouvernement de

la révolution de Juillet, il donna sa démission de conseiller à la

Cour de cassation. Il vivra désormais dans la retraite, quelquefois à

Paris, le plus souvent à Coussergues, où jusqu'à la fin viendront le

trouver les aimables et spirituelles lettres de Mme de Chateaubriand.

La dernière est du 10 février 1844. M. Clausel a 85 ans; Mme de

Chateaubriand en a 70, mais son esprit est toujours jeune. La lettre

est très longue. En voici les dernières lignes:

...Nous sommes toujours dans notre rue du Bac, où nous

resterons, parce qu'il nous faut un rez-de-chaussée pour M.

de Chateaubriand et un jardin pour trois douzaines d'oiseaux

qui chantent sous ma fenêtre dans une volière (comme on dit)

modèle--où ils vivent heureux à l'abri des chats et de la

politique.

Que vous avez été sage d'être allé, sans trop vous

embarrasser du vide que vous laissez ici, vivre paisiblement

dans vos montagnes où il ne pénètre de mauvais que les

journaux,--que vous pouvez ne pas lire mais que vous lisez.

C'est cependant une habitude dont on devrait se défaire

quand on a promis de renoncer à Satan et à ses oeuvres; mais

je ne sache que moi qui n'aie point ce huitième péché mortel

à me reprocher.

Vous savez que M. de Chateaubriand n'a pas été à Barèges,

autrement il aurait été vous voir, malgré mes craintes de le

savoir traversant vos montagnes, d'où l'on ne sort vivant

que par miracle.

Adieu, mon cher ministre[462] sans portefeuille, voilà votre

vieil {p.591} ami qui prend la plume pour vous répéter ce

que je vous dis en vous quittant, que nous vous aimons

aujourd'hui comme nous vous aimions il y a quarante ans et

plus.

La Vsse de CHATEAUBRIAND.

[Note 462: Mme de Chateaubriand avait l'habitude

d'appeler le complaisant Clausel, toujours prêt à

lui obéir, son _serviteur Clausel_, son _cher

ministre_.]

Et au-dessous de la signature de sa femme, de ses pauvres doigts tout

noués par la goutte, qui pouvaient à peine retenir la plume et marquer

les lettres, Chateaubriand écrivit ces deux lignes:

Vous ne voyez plus, mon cher ami, et moi, je ne puis plus

écrire: ainsi tout finit, excepté notre fidèle et constante

amitié.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 67 / 96 题