LA MORT DE LA HARPE.

Ce sera l'honneur de La Harpe d'avoir, lui le disciple de Voltaire

d'avoir compris et salué, dès le premier jour, le génie de

Chateaubriand.--d'avoir selon l'expression de {p.579} Sainte-Beuve,

«donné en mourant la main à Chateaubriand, à Fontanes, à tout ce jeune

groupe littéraire en qui était alors l'avenir».

Bien avant l'apparition du _Génie du christianisme_, il avait commencé

une _Apologie de la religion chrétienne_, que la mort ne lui a pas

permis de finir, mais dont il reste de très beaux fragments. D'autres

à sa place eussent vu avec ennui, avec dépit sans doute, l'entrée en

scène du jeune rival dont l'oeuvre allait rejeter la sienne dans

l'ombre. La Harpe, au contraire, l'accueillit avec un sincère

enthousiasme, avec une sorte de tendresse, non comme un rival, mais

comme un fils. Il inscrivit son nom sur son testament, le priant «de

se souvenir combien il lui était attaché». Chateaubriand ne fut pas

ingrat. Il publia, dans le _Mercure_, au lendemain des funérailles de

La Harpe, un article, où il disait:

... Les obsèques furent célébrées, le dimanche matin, à

Notre-Dame. Il s'était retiré depuis quelques années dans le

cloître de cette cathédrale, comme s'il avait voulu se

réfugier, loin d'un monde peu charitable, à l'ombre de la

maison du Dieu de miséricorde. Ceux qui ont vu les restes de

cet auteur célèbre renfermés dans un chétif cercueil ont pu

sentir le néant des grandeurs littéraires, comme de toutes

les autres grandeurs; heureusement, c'est dans la mort que

le chrétien triomphe, et sa gloire commence quand toutes les

autres gloires finissent.

Le convoi est parti à une heure pour le cimetière de la

barrière de Vaugirard. Nous avons sincèrement regretté de ne

pas voir marcher à la tête du cortège cette croix qui nous

afflige et nous console, et par laquelle un Dieu

compatissant a voulu se rapprocher de nos misères. Lorsqu'on

est arrivé au cimetière, on a déposé le cercueil au bord de

la fosse, sur le petit morceau de terre qui devait bientôt

le recouvrir. M. de Fontanes a prononcé alors un discours

noble et simple sur l'ami qu'il venait de perdre. Il y avait

dans l'organe de l'orateur attendri, dans les tourbillons de

neige qui tombaient du ciel, et qui blanchissaient le drap

mortuaire du cercueil, dans le vent qui soulevait ce drap

mortuaire, comme pour laisser passer les paroles de l'amitié

jusqu'à l'oreille de la mort; il y avait, disons-nous, dans

ce concours de {p.580} circonstances, quelque chose de

touchant et de lugubre... Les restes de M. de La Harpe

n'étaient pas encore recouverts de terre; nous pleurions

encore autour de son cercueil, près de sa fosse ouverte; et

dans le moment même où M. de Fontanes nous assurait que

toutes les injustices allaient s'ensevelir dans cette tombe,

que tout le monde partageait nos regrets, un journal

insultait aux cendres d'un homme illustre; on l'accusait

d'avoir déshonoré le commencement de sa carrière par ses

neuf dernières années. Nous appliquerons aux auteurs de cet

article les paroles de l'Écriture que M. de La Harpe a

citées à la fin de son dernier morceau sur l'Encyclopédie,

et qui sont aussi les _dernières paroles_ que ce grand

critique a fait entendre au public: _Malheur à vous qui

appelez mal ce qui est bien et bien ce qui est mal_.

Trente-cinq ans plus tard, dans ses _Mémoires_, rendant à La Harpe un

dernier hommage, Chateaubriand évoquait le souvenir de cette journée

de deuil du 12 février 1803, et du discours de M. de Fontanes.

Voici ce discours:

Les lettres et la France regrettent aujourd'hui un poète, un

orateur, un critique illustre. La Harpe avait à peine

vingt-cinq ans, et son premier essai dramatique l'annonça

comme le plus digne élève des grands maîtres de la scène

française: l'héritage de leur gloire n'a point dégénéré dans

ses mains, car il nous a transmis fidèlement leurs préceptes

et leurs exemples. Il loua les grands hommes des plus beaux

siècles de l'éloquence et de la poésie, et leur esprit,

comme leur langage, se retrouve toujours dans les écrits

d'un disciple qu'ils avaient formé. C'est en leur nom qu'il

attaqua jusqu'au dernier moment les fausses doctrines

littéraires; et, dans ce genre de combat, sa vie entière ne

fut qu'un long dévouement au triomphe des vrais principes.

Mais si ce dévouement courageux fit sa gloire, il n'a pas

fait son bonheur. Je ne puis dissimuler que la franchise de

son caractère et la rigueur impartiale de ses censures

éloignèrent trop souvent de son nom et de ses travaux la

bienveillance et même l'équité. Il n'arrachait que l'estime

où tant d'autres auraient obtenu enthousiasme. Souvent les

clameurs de ses ennemis parlèrent plus haut que le bruit de

ses succès et de sa renommée. Mais à l'aspect de ce tombeau,

tous les ennemis sont désarmés. Ici les haines finissent, et

la vérité seule demeure. Les talents de La Harpe ne seront

plus enfin contestés. Tous les amis des lettres, {p.581}

quelles que soient leurs opinions, partagent maintenant

notre deuil et nos regrets. Les circonstances où la mort le

frappe, rendent sa perte encore plus douloureuse. Il expire

dans un âge où la pensée n'a rien perdu de sa vigueur, et

lorsque son talent s'était agrandi dans un autre ordre

d'idées qu'il devait au spectacle extraordinaire dont le

monde est témoin depuis douze ans. Il laisse malheureusement

imparfaits quelques ouvrages dont il attendait sa plus

solide gloire, et qui seraient devenus ses premiers titres

dans la postérité. Ses mains mourantes se sont détachées

avec peine du dernier monument qu'il élevait. Ceux qui en

connaissent quelques parties avouent que le talent poétique

de l'auteur, grâce aux inspirations religieuses, n'eut

jamais autant d'éclat, de force et d'originalité. On sait

qu'il avait embrassé, avec toute l'énergie de son caractère,

les opinions utiles et consolantes sur lesquelles repose le

système social; elles ont enrichi, non seulement ses pensées

et son style de beautés nouvelles, mais elles ont encore

adouci les souffrances de ses derniers jours. Le Dieu

qu'adoraient Fénelon et Racine a consolé, sur le lit de

mort, leur éloquent panégyriste et l'héritier de leurs

leçons. Les amis qui l'ont vu dans ce dernier moment où

l'homme ne déguise plus rien, savent quelle était la vérité

de ses sentiments; ils ont pu juger combien son coeur, en

dépit de la calomnie, renfermait de droiture et de bonté.

Déjà même les sentiments les plus doux étaient entrés dans

ce coeur trop méconnu, et si souvent abreuvé d'amertumes.

Les injustices se réparaient. Nous étions prêts à le revoir

dans ce sanctuaire des lettres et du goût, dont il était le

plus ferme soutien; lui-même se félicitait naguère encore de

cette réunion si désirée; mais la mort a trompé nos voeux et

les siens. Puissent au moins se conserver à jamais les

traditions des grands modèles qu'il sut interpréter avec une

raison si éloquente! Puissent-elles, mes chers confrères, en

formant de bons écrivains, donner un nouvel éclat à cette

Académie française qu'illustrèrent tant de noms fameux

depuis cent cinquante ans, et que vient de rétablir un grand

homme, si supérieur à celui qui l'a fondée!

Les ennemis de La Harpe (et Fontanes vient de nous dire combien ils

étaient nombreux) affectaient de ne pas croire à la sincérité de sa

conversion. Ils savaient bien, au fond, que cette sincérité ne pouvait

être mise en doute. Elle est attestée par tous les actes, par tous les

écrits de ses neuf dernières années. S'il était besoin d'une autre

{p.582} preuve, on la trouverait dans les termes mêmes de son

testament:

Je lègue, y est-il dit, 200 francs aux pauvres de ma

paroisse. Ma nièce n'ayant rien, et ce que je laisserai

étant peu de chose, il ne m'est pas possible de faire

davantage pour cette classe qui est si à plaindre. J'engage

chaque Français à se rappeler que la religion fait un devoir

sacré de soulager les indigents, et de faire tout ce qu'on

peut pour adoucir le sort des infortunés: je remercie

monsieur et madame de Talaru[457] des marques d'amitié

qu'ils m'ont données; j'en conserverai le souvenir jusqu'au

dernier moment. Je remercie également les respectables

docteurs Malhouet et Portal, des soins qu'ils ont bien voulu

me donner, avec un grand zèle, dans ma maladie. Je prie MM.

de Fontanes, _Chateaubriand_, de Courtivron, de Chabannes,

Récamier, de Herain, Liénard, Migneret et Agasse de se

souvenir combien je leur étais attaché. Je nomme M. Boulard,

notaire, mon ami depuis vingt ans, mon exécuteur

testamentaire. Je supplie la divine Providence d'exaucer les

voeux que je fais pour le bonheur de mon pays.--Puisse ma

patrie jouir longtemps de la paix et de la tranquillité!

Puissent les saintes maximes de l'Évangile être généralement

suivies pour le bonheur de la société!

[Note 457: La veuve du comte Stanislas de

Clermont-Tonnerre, remariée au marquis de Talaru.

Elle avait puissamment contribué, avec deux

évêques, l'évêque de Montauban et l'évêque de

Saint-Brieuc, à la conversion de La Harpe en 1794.

La marquise de Talaru était la cousine de

Chateaubriand.]

Dans un codicille joint à ce testament, La Harpe avait ajouté la

déclaration suivante:

Ayant eu le bonheur de recevoir hier, pour la seconde fois,

le saint viatique, je crois devoir faire encore une dernière

déclaration des sentiments que j'ai publiquement manifestés

depuis neuf ans et dans lesquels je persévère. Chrétien par

la grâce de Dieu, et professant la religion catholique,

apostolique et romaine, dans laquelle j'ai eu le bonheur de

naître et d'être élevé, et dans laquelle je veux finir de

vivre et mourir, je déclare que je crois fermement tout ce

que croit et enseigne l'Église romaine, seule fondée par

Jésus-Christ; que je condamne d'esprit et de coeur tout ce

qu'elle condamne; que j'approuve de même tout ce qu'elle

approuve; en conséquence, je rétracte tout ce que j'ai écrit

et imprimé, ou qui a été imprimé sous mon nom, de contraire

{p.583} à la foi catholique ou aux bonnes moeurs: le

désavouant, et, en tant que je puis, en condamnant et

dissuadant la promulgation, la réimpression et

représentation sur les théâtres. Je rétracte également et

condamne toute proposition erronée qui aurait pu m'échapper

dans ces différents écrits.--J'exhorte tous mes compatriotes

à entretenir des sentiments de paix et de concorde; je

demande pardon à ceux qui ont cru avoir à se plaindre de

moi, comme je pardonne bien sincèrement à ceux dont j'ai eu

à me plaindre.

Après de telles paroles, dites à l'heure suprême, qui pourrait encore

suspecter la sincérité des sentiments religieux de La Harpe? Il en

avait d'ailleurs donné une preuve non moins éclatante à l'époque de ce

second mariage, sous le Directoire, dont parle Chateaubriand.

L'épisode est des plus intéressants, et vaut, je crois, d'être

rappelé.

La Harpe avait pour ami M. Récamier, le mari de la belle Juliette.

L'optimisme de M. Récamier le poussait volontiers à se mêler de

mariage: il y avait la main malheureuse, mais ses insuccès ne le

décourageaient point. Il connaissait de vieille date une Mme de

Hatte-Longuerue, veuve, sans fortune, chargée de deux enfants: un fils

et une fille fort belle, âgée de vingt-trois ans. La demoiselle était

difficile à établir, attendu la pauvreté de sa famille; M. Récamier

eut l'idée de la faire épouser à La Harpe. Il avait trente-quatre ans

de plus que la jeune fille, et celle-ci n'était pas sans ressentir

quelque répugnance à l'accepter. Mais la mère cacha avec soin cette

disposition à l'épouseur, et entraîna sa fille. Cette union, conclue

le 9 août 1797, ne dura point et ne pouvait durer.

Au bout de trois semaines, Mlle de Longuerue déclarait que sa

répugnance était invincible et demandait le divorce. La Harpe,

vivement blessé dans son amour-propre et dans sa conscience, se

conduisit en galant homme et en chrétien: il ne pouvait se prêter au

divorce interdit par la loi religieuse, mais il le laissa s'accomplir,

et il pardonna à la jeune fille l'éclat et le scandale de cette

{p.584} rupture. «J'ai toujours entendu dire à Mme Récamier, écrit

Mme Lenormant dans ses _Souvenirs_ (I, 57), que les procédés, le

langage, les sentiments que fit entendre et voir M. de La Harpe dans

cette pénible affaire avaient été pleins de modération, de droiture et

de sincère humilité.» Il y avait d'autant plus de mérite, qu'il se

voyait à ce moment doublement frappé, la demande en divorce de Mlle de

Longuerue coïncidant avec le décret de proscription lancé contre lui

par les auteurs du coup d'État du 18 fructidor (4 septembre 1797).

Le divorce civil une fois prononcé, Mlle de Longuerue entreprit de

faire annuler son mariage devant l'autorité religieuse. Ici encore,

l'attitude et la conduite de La Harpe furent de tous points

irréprochables. On en pourra juger par la lettre suivante, qu'il

écrivit à Mme Récamier, le 19 mai 1798, de l'asile où il se tenait

alors caché, à Corbeil:

Tout considéré, Madame, je vous avouerai que je répugne

extrêmement à des explications par écrit qui ne sauraient

que m'être trop pénibles et qui ne sont bonnes à rien. Vous

savez mieux que personne combien dans cette malheureuse

affaire mes intentions étaient pures, quoique ma conduite

n'ait pas été prudente.

Ma confiance a été aveugle et on en a indignement abusé.

J'ai été trompé de toutes manières par celle à qui je ne

voulais faire que du bien, et Dieu s'est servi d'elle pour

me punir du mal que j'avais fait à d'autres. Que sa volonté

soit faite, et qu'il daigne lui pardonner comme à moi, et

comme je lui pardonne de tout mon coeur! Plus on a eu de

torts envers moi et moins je veux me permettre les

reproches, et c'est ce que toute explication entraînerait

nécessairement. Le mal est fait, et il est de nature à ce

que Dieu seul puisse le réparer, puisqu'il peut tout. Les

moyens qu'on veut employer aujourd'hui, uniquement dictés

par les intérêts humains, ne me paraissent pas faits pour

réussir, quoi qu'il me soit permis, ce me semble, de le

désirer, au moins pour la satisfaction personnelle d'une

personne que la jeunesse expose plus que toute autre et qui

doit toujours m'être chère à cause du lien qui nous unit

devant Dieu.

Je vous supplie donc de lui dire, soit de vive voix, soit

même {p.585} en lui communiquant cette lettre, que la

sienne ne contient rien qui ne m'ait paru fort honnête, et

que si je n'y réponds pas directement, c'est par égard pour

elle et pour moi; que je trouve tout naturel, humainement

parlant, le désir qu'elle a de rompre légalement une union

qui n'a eu que des suites fâcheuses, mais qui n'aurait

jamais eu lieu, si elle eût eu avec moi autant de bonne foi

que j'en avais avec elle; que je l'excuse bien volontiers,

mais que je ne crois pas qu'aucune autorité ecclésiastique

l'excuse d'avoir donné, à vingt-trois ans, un consentement

parfaitement libre et dont elle devait savoir toutes les

conséquences, à une union que son coeur n'approuvait pas;

que sa mère est sans doute beaucoup plus condamnable qu'elle

de l'avoir engagée à n'écouter que des vues d'intérêt qui

n'étaient point dans son âme, et que la Providence a bientôt

rendues illusoires pour notre punition commune et légitime;

mais qu'en fait de sacrements, les lois de l'Église

n'admettent pour excuse ni la dissimulation ni l'intérêt;

que sa demande pourrait avoir lieu, si elle s'était éloignée

de moi sur-le-champ, en réclamant contre une espèce de

contrainte ou de tromperie quelconque, mais qu'ayant habité

avec moi librement et publiquement, pendant trois semaines

comme ma femme, elle ne sera pas probablement admise à

donner comme moyen de nullité ce qu'elle a pu montrer de

répugnance à remplir le voeu du mariage; moyen que tant de

raisons péremptoires ne permettent de valider dans aucun

tribunal, surtout dans un tribunal ecclésiastique, le seul

qu'elle puisse invoquer, puisqu'elle est déjà divorcée dans

les tribunaux civils, où elle ne peut prétendre davantage;

qu'au reste je ne mettrai pas plus d'opposition aux

démarches qu'elle peut faire pour annuler le mariage devant

l'Église, que je n'en ai mis au divorce devant les juges

civils; qu'il me suffit de rester étranger à l'un et à

l'autre, parce que l'un et l'autre sont contraires à la loi

de Dieu; que si j'étais dans le cas d'être appelé, ce que je

ne crois pas, je dirais la vérité, et rien que la vérité,

comme je la dois dans tous les cas.

Voilà ce que je puis dire en mon âme et conscience, et je

désire qu'elle en soit satisfaite[458].

[Note 458: _Souvenirs et Correspondance tirés des

papiers de Madame Récamier_, par Mme Charles

Lenormant, tome I, p. 60.]

La mésaventure de La Harpe pouvait bien réjouir ses ennemis: ils

avaient pour eux les rieurs. Sa conduite en toute cette affaire n'en

fut pas moins celle d'un galant homme et d'un vrai chrétien.

{p.586} IX

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 66 / 96 题