LE GÉNIE DU CHRISTIANISME[438].

[Note 438: Ci-dessus, p. 280.]

Le _Génie du christianisme_ fut mis en vente, le 14 avril 1802 (24

germinal an X), chez Migneret, rue du Sépulcre, faubourg Saint-Germain,

nº 28, et chez Le Normant, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois,

nº 43[439]. L'ouvrage formait cinq volumes in-8{o}; mais le cinquième

se composait exclusivement des _Notes et éclaircissements_.

[Note 439: _Journal des Débats_, 14 et 29 germinal

an X.]

Chateaubriand avait d'abord projeté de donner pour titre à son livre:

_De la religion chrétienne par rapport à la morale et aux

beaux-arts_[440]. Un peu plus tard, il avait songé à l'intituler comme

suit: _Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et

de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre_[441].

C'était beaucoup trop long; Chateaubriand le comprit, et lorsque son

livre parut, ce fut avec ce titre, qui disait tout en deux mots et qui

allait si vite devenir immortel: GÉNIE DU CHRISTIANISME _ou Beautés de

la religion chrétienne_, par François-Auguste Chateaubriand. À la

première page de chaque volume se trouvait l'épigraphe suivante,

supprimée depuis:

Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir

d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre

bonheur dans celle-ci.

MONTESQUIEU, _Esprit des Lois_, livre XXIV, Ch. III.

[Note 440: Lettre à Fontanes, du 19 août 1799.]

[Note 441: Lettre à Fontanes, du 27 octobre 1799.]

La _Préface_ que l'auteur avait mise en tête de son ouvrage a

également disparu des éditions postérieures. Comme elle renferme des

détails d'un réel intérêt, je crois devoir la reproduire ici tout

entière:

{p.564} PRÉFACE

Je donne aujourd'hui au public le fruit d'un travail de

plusieurs années; et comme j'ai réuni dans le _Génie du

christianisme_ d'anciennes observations que j'avais faites

sur la littérature, et une grande partie de mes recherches

sur l'histoire naturelle et sur les moeurs des sauvages de

l'Amérique, je puis dire que ce livre est le résultat des

études de toute ma vie.

J'étais encore à l'étranger lorsque je livrai à la presse le

premier volume de mon ouvrage. Cette édition fut interrompue

par mon retour en France, au mois de mai 1800 (floréal an

VIII).

Je me déterminai à recommencer l'impression à Paris et à

refondre le sujet en entier, d'après les nouvelles idées que

mon changement de position me fit naître: on ne peut écrire

avec mesure que dans sa patrie.

Deux volumes de cette seconde édition étaient déjà imprimés,

lorsqu'un accident me força de publier séparément l'épisode

d'_Atala_, qui faisait partie du second volume et qui se

trouve maintenant dans le troisième[442].

[Note 442: C'est l'histoire de René qui remplace

aujourd'hui celle d'Atala dans le second volume.

(Note de Chateaubriand.)]

L'indulgence avec laquelle on voulut bien accueillir cette

petite anecdote ne me rendit que plus sévère pour moi-même.

Je profitai de toutes les critiques, et, malgré le mauvais

état de ma fortune, je rachetai les deux volumes imprimés du

_Génie du christianisme_, dans le dessein de retoucher

encore une fois tout l'ouvrage.

C'est cette troisième édition que je publie. J'ai été forcé

d'entrer dans ces détails, premièrement: pour montrer que si

mes talents n'ont pas répondu à mon zèle, du moins j'ai

suffisamment senti l'importance de mon sujet; secondement:

pour avertir que tout ce que le public connaît jusqu'à

présent de cet ouvrage a été cité très incorrectement,

d'après les deux éditions manquées. Or, {p.565} on sait de

quelle importance peut être un seul mot changé, ajouté ou

omis dans une matière aussi grave que celle que je traite.

Il y avait dans mon premier travail plusieurs allusions aux

circonstances où je me trouvais alors. J'en ai fait

disparaître le plus grand nombre; mais j'en ai laissé

quelques-unes: elles serviront à me rappeler mes malheurs,

si jamais la fortune me sourit, et à me mettre en garde

contre la prospérité.

Le chapitre d'introduction servant de véritable préface à

mon ouvrage, je n'ai plus qu'un mot à dire ici.

Ceux qui combattent le christianisme ont souvent cherché à

élever des doutes sur la sincérité de ses défenseurs. Ce

genre d'attaque, employé pour détruire l'effet d'un ouvrage

religieux, est fort connu. Il est donc probable que je n'y

échapperai pas, moi surtout à qui l'on peut reprocher des

erreurs.

Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils

sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une

religion et en admirant le christianisme, j'en ai cependant

méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques

institutions et du vice de quelques hommes, je suis tombé

jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en

rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps,

sur les sociétés que je fréquentais, mais j'aime mieux me

condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point

excusable. Je dirai seulement de quel moyen la Providence

s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.

Ma mère, après avoir été jetée à 72 ans dans des cachots où

elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un

lieu obscur, sur un grabat où ses malheurs l'avaient

reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses

derniers jours une grande amertume; elle chargea, en

mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette religion

dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le voeu

de ma mère; quand la lettre me parvint au delà des mers, ma

soeur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des

suites de son emprisonnement. Ces deux {p.566} voix sorties

du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort

m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé,

j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma

conviction est sortie du coeur: j'ai pleuré et j'ai cru.

On voit par ce récit combien ceux qui m'ont supposé animé de

l'esprit de parti se sont trompés. J'ai écrit pour la

religion, par la même raison que tant d'écrivains ont fait

et font encore des livres contre elle; où l'attaque est

permise, la défense doit l'être. Je pourrais citer des pages

de Montesquieu en faveur du christianisme, et des invectives

de J.-J. Rousseau contre la philosophie, bien plus fortes

que tout ce que j'ai dit, et qui me feraient passer pour un

fanatique et un déclamateur si elles étaient sorties de ma

plume.

Je n'ai à me reprocher dans cet ouvrage, ni l'intention, ni

le manque de soin et de travail. Je sais que dans le genre

d'apologie que j'ai embrassé, je lutte contre des

difficultés sans nombre; rien n'est malaisé comme d'effacer

le ridicule. Je suis loin de prétendre à aucun succès; mais

je sais aussi que tout homme qui peut espérer quelques

lecteurs rend service à la société en tâchant de rallier les

esprits à la cause religieuse; et dût-il perdre sa

réputation comme écrivain, il est obligé en conscience de

joindre sa force, toute petite qu'elle est, à celle de cet

homme puissant qui nous a retirés de l'abîme.

«Celui, dit M. Lally-Tolendal, à qui toute force a été

donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été

confié pour restaurer la France, a dit au prince des

prêtres, comme autrefois Cyrus: _Jéhovah, le Dieu du ciel,

m'a livré les royaumes de la terre, et il m'a commis pour

relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de

Jérusalem, rétablissez le temple de Jéhovah_[443].»

À cet ordre du libérateur, tous les juifs, et jusqu'au

moindre d'entre eux, doivent rassembler des matériaux pour

hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur israélite,

j'apporte aujourd'hui mon grain de sable. Je n'ose me

{p.567} flatter que, du séjour immortel qu'elle habite, ma

mère ait encouragé mes efforts; puisse-t-elle du moins avoir

accepté mon expiation!

[Note 443: Lettres de M. Lally-Tolendal, p. 27.]

* * * * *

Cette _Préface_ est une vraie page de mémoires, écrite, non après

coup, à distance, mais au moment même de l'événement, et toute

vibrante encore de l'émotion ressentie. Elle est de plus le millésime

qui marque la vraie date de l'apparition de l'ouvrage de

Chateaubriand. À ce double titre, elle n'aurait jamais dû perdre, et,

à l'avenir, il est essentiel qu'elle reprenne sa place en tête du

_Génie du christianisme_.

* * * * *

La première édition du _Génie du christianisme_ fut tirée à quatre

mille exemplaires. Dans une seule journée, le libraire Migneret

vendait pour _mille écus_, et il parlait déjà d'une seconde édition.

L'ouvrage, je l'ai dit, avait paru le 24 germinal. Le lendemain 25,

Fontanes l'annonçait et le mettait, dès ce premier jour, à sa vraie

place, dans un article publié dans le _Mercure_. L'heure, certes,

était propice et solennelle. On était à trois jours du dimanche 28

germinal an X[444], le jour de Pâques de l'année 1802, la plus grande

journée du siècle, plus glorieuse même que Marengo, plus éclatante

encore qu'Austerlitz. Ce jour-là, à six heures du matin, une salve de

cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la

ratification du traité de paix entre la France et l'Angleterre, la

promulgation du Concordat et le rétablissement de la religion

catholique.

[Note 444: 18 avril 1802.]

Quelques heures plus tard, suivi des premiers corps de l'État, entouré

de ses généraux en grand uniforme, le premier Consul se rendait du

palais des Tuileries à l'église métropolitaine de Notre-Dame, où le

cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe,

entonnait {p.568} le _Te Deum_, exécuté par deux orchestres que

conduisaient Méhul et Cherubini[445]. Ce même jour, le _Moniteur_

empruntait au _Mercure_ et reproduisait l'article de Fontanes sur le

_Génie du christianisme_.

[Note 445: _Journal de Paris_, 29 germinal an X.]

Ce n'est pas sans émotion qu'aujourd'hui encore, après un siècle

bientôt écoulé, on lit dans le _Journal des Débats_ du samedi 27

germinal an X: «Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame retentira

enfin, _après dix ans de silence_, pour annoncer la _fête de Pâques_.»

Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au matin de ce

18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les joyeuses

volées du bourdon de la vieille église! Dans les villes, dans les

hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent à

cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable _Alleluia!_

_Le Génie au christianisme_ mêla sa voix à ces voix sublimes; comme

elles, il rassembla les fidèles et les convoqua aux pieds des autels.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 62 / 96 题