LA RENTRÉE EN FRANCE[433].

[Note 433: Ci-dessus, p. 228.]

Lorsque Chateaubriand eut décidé de rentrer en France, il avisa

Fontanes de sa résolution par la lettre suivante, la dernière de

l'exil:

_Ce 19 février 1800 (v. s.)._

Depuis cette première lettre, écrite de votre _solitude_, où

vous m'annonciez que vous alliez me récrire incessamment, je

n'ai plus reçu de nouvelles de vous. Est-ce, mon cher ami,

que les jours de la prospérité vous auraient fait oublier un

malheureux? Je ne puis croire qu'avec vos beaux talents vous

soyez fait comme un autre homme. Je vous gronderais bien

fort, si j'ignorais les dangers que vous avez courus; je

suis encore trop alarmé pour avoir le loisir d'être en

colère. Êtes-vous bien remis au moins? Ne vous sentez-vous

plus de votre chute? Dépêchez-vous de me tranquilliser

là-dessus.

L'ami commun qui vous remettra cette lettre vous instruira

de mes projets et de l'espoir que j'ai de vous embrasser en

peu de temps; pourvu toutefois que vous ne soyez pas aussi

paresseux et que vous songiez un peu plus à moi. Le citoyen

du B... vous dira aussi où j'en suis de mon travail, les

succès qu'on veut bien me promettre, etc. J'arriverai auprès

de vous avec une moitié de l'ouvrage imprimée et l'autre

manuscrite _le tout formera deux volumes in-8{o} de 350

pages_. Vous serez peut-être un peu surpris de la nouveauté

du cadre, et de la manière toute singulière dont le sujet

est envisagé. Vous y retrouverez, en citation, les morceaux

qui vous ont plu davantage dans les _Natchez_.

Je désire donc, mon cher ami, que vous prépariez les voies

auprès d'un libraire. C'est là mon unique espérance. Si je

réussis, je suis tiré d'affaire pour longtemps: si je

sombre, je suis un homme noyé sans retour. Tâchez donc de

vous donner un peu de mouvement sur cet article, et ensuite

_sur un autre très essentiel_, dont du B... vous parlera

(radiation de la liste {p.562} des émigrés). On dit que

cela est fort aisé; je compte sur votre crédit, votre amitié

et votre zèle. Si vous mettez de la promptitude dans vos

démarches, si je puis compter sur un libraire en arrivant,

je serai au village dans le commencement d'avril.

Du B... vous dira que j'amène avec moi quelqu'un que vous

connaissez et qui vous aime presque autant que moi[434].

Peut-être même cette personne me devancera-t-elle. Elle

compte bien vous gronder pour votre paresse envers vos amis.

Écrivez-moi sur le champ un petit mot; notre ami du B... se

chargera de me le faire passer. J'espère que nous nous

connaîtrons un jour davantage, et que vous vous repentirez

de m'avoir traité si froidement. Mille et mille

bénédictions, mon cher et admirable ami; puissé-je vous voir

bientôt et vous dire combien je vous suis sincèrement et

tendrement attaché. Rappelez-moi donc vite sous l'influence

de cette belle muse dont la mienne a un si grand besoin pour

se réchauffer. Souvenez-vous que vous m'avez écrit que vous

ne seriez heureux que lorsque vous m'auriez préparé _une

ruche et des fleurs à côté des vôtres_[435].

[Note 434: Lamoignon.]

[Note 435: Bibliothèque de Genève.--Original

autographe sans suscription.]

En débarquant à Calais, le 8 mai 1800, Chateaubriand écrivit à

Fontanes ce petit mot:

_Calais, 18 floréal an VIII (8 mai 1800)._

J'arrive, mon cher et aimable ami, Mme Jacquet[436] veut

bien me donner une place dans sa voiture. Je descendrai chez

vous, et je vous prie de me chercher un logement tout près

du vôtre. Nous serons à Paris le 10.

Tâchez de redoubler d'amitié pour moi, car j'aurai bien

besoin de vous, et je vais vous mettre à de rudes épreuves.

Annoncez-moi à Mme F[ontanes] et réclamez pour moi ses

bontés.

J'ai bien changé, mon cher ami, depuis que j'ai quitté la

Suisse, pour voyager chez les Natchez, et vous aurez peine à

me reconnaître. Je vous embrasse tendrement.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 60 / 96 题